‹ Chants populaires du NordChapitre 10 sur 110 · INTRODUCTION. XX. VU · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XX. VU

trois longues années d'un continuel hiver, puis trois années de combats sanglants. L'égoïsme et l'avarice s'emparent de l'esprit des hommes ; les amis se trompent ; les frères égorgent les frères ; il n'y a plus de lien de famille , plus de dévouement , plus de vérité. La terre est livrée aux |)assions les plus effrénées , à la haine , à l'anarchie. Alors arrivent les ennemis des dieux : Loki , l'esprit du mal ; et le serpent né de Loki , qui de son corps monstrueux entoure la terre comme un anneau; et LSurtur, l'irréconciliable antagoniste des Ases; et le loup Fenris, dont les mâchoires, en s'ouvrant , touchent à la terre et au ciel. Le Naglfar flotte sur les eaux ^ La terre tremble, les rochers se fendent , les arbres tombent , les hommes meurent , la mer rompt ses digues, se répand h travers l'espace, et le ciel se déchire. Les dieux s'avancent contre les ennemis. Chacun choisit son adversaire; chacun emploie dans ce combat effroyable tout ce cju'il a de force , de prévoyance et de fermeté. Thor écrase de son marteau la tête de la vipère ; mais il s'abîme dans le venin qu'elle a répandu. Tyr s'attaque au chien Garnir, et tous deux succombent après une lutte acharnée. Le loup Fenris engloutit Odin dans ses entrailles. Vidar tue le loup ; mais Surtur embrase le monde. Le soleil devient noir ;

• Le Naglfar est un vaisseau construit tout entier avec les ouiiles des morts. La m>tliolo<;ic du nord voulait sans doute exprimer par là la longue dinée du monde. Que de siècles il fallait pour construire un tel vaisseau !

XXVllI l.\TUODLCTIO.\.

la terre s'abîme dans la mer; la flamme, la fumée de l'incendie s'élèvent jusqu'au ciel; les étoiles se détachent de leur place , et le ciel tombe '.

Le monde est détruit : le monde renaît. Du milieu des flots, surgit une création toute jeune , une terre couverte de fleurs et de verdure. Les jours sout beaux comme à l'âge d'or. L'homme n'a plus besoin d'arroser le sol de ses sueurs ; la terre se couvre elle-même de fruits. Les vices d'autrefois ont disparu, les douleurs d'un autre temps sont oubUées. Le bon Balder - revient.

♦ Edda lie Saemiind , Volu-Spa.

La môme image se retrouve dans un poème de Gonzalo de Bercea (treizième siècle) :

Non sera el docciia quieii lo o^L• catar Ca veran por el cielo f;randcs flam-is volar; Veras a las eslrellas caer de su logar Conio caeii las fojas quant cacu del figar.

(YiARDOï. Eludes sur HEsparjuc, p. 121.)

2 Balder est le dieu de l'éloquence, le plus doux et le meilleur des dieux ; il est fds d'Odin et de Frigga. Depuis long-temps des rôves sinistres lui annonçaient qu'il devait mourir bientôt. 11 conmiuniqua ^es craintes aux ases, qui, pour prévenir un tel malheur, firent jurer à toutes les choses existantes, aux éléments, aux métaux, aux arbres, aux pierres, aux maladies, de ne point intenter ii la vie de Balder. Mais par malheur les Ases oublièrent une plante, et Loki, l'esitrit dn mal, alla cueillir celte j)lante et la remit entre les mains de l'aveugle Horder, qui vint en frapper le corps de Balder, et le dieu mourut. Son fière alla le chercher dans l'empire des morts; la déesse Héla promit de lai.s.ser revenir Balder sur terre , si tous les êtres morts ou inanimés le pleuraient. Les ases convoquèrent tous les objets de la création , et cliac im d'eux versa des larmes sur la mort du

INïnODl CTIO.\. XXIX

Les Ases trouvent les tables d'or d'Odin, et se souviennent de ses prédictions. Tout se ranime , tout prend une nouvelle vie , et un palais d'or s'élève , un palais plus brillant que le soleil, où les justes iront jouir d'une félicité éternelle.

Si des hauteurs fabuleuses où nous transporte celte mythologie nous redescendons aux réalités de la vie , quel tableau présentent ces hommes du Nord ! Ce ne sont pas des pâtres à la houlette paisible qui habitent sur la lisière de ces forets ; ce ne sont pas des marchands laborieux et habiles qui campent le long des côtes de la mer Baltique. Ce sont des hommes d'armes, intrépides et farouches, qui ne respirent que la guerre, qui courent après les aventures périlleuses , et se font gloire de ne pas dormir sous un toit , de ne pas vider une coupe d'hydromel auprès du foyer. Pour vêtement ils ont un lambeau de laine, pour demeure le pont d'un navire ou une chaumière dans les bois. Ils se fabriquent des armes avec du fer et des cailloux aiguisés , et boi-

(lieu bien-aimé. Mais une vieille femme resta l'œil sec, et nulle prière, nulle plainte ne purent l'émouvoir. Elle refusa de pleurer, et Balder fut condamné à rester dans son ténébreux séjour. On présume que cette vieille femme était Loki. Pour le punir de ses méfaits, les dieux l'encliainèrent sur un roclier avec les boyaux de son fds. lis plauèrent sur sa tèle un serpent destiné à lui jeter son venin sur le visage ; mais sa femme est là qui tient entre lui et le serpent une coupe pour recevoir le venin; quand la coupe est pleine et qu'il faut la verser, le poison tombe sur la ligure de Loki , et lui cause de telles souffrances qu'eu s'agitant il produit m\ tremblement de terre.

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vent dans des cornes de bœuf. Dans le cours de leurs expéditions , ils mangent la chair crue des troupeaux ; sur le champ de bataille, ils se désaltèrent avec du sang. Quand ils font un sacrifice à leurs idoles , ils prennent le sang des victinus et en colorent la statue de la divi iiité et les murailles du temple. Leur dieu suprême Odin, est un dieu de guerre et de sang. Il fit toutes ses conquêtes l'épée à la main, et, lorsqu'il se sentit affaibli par l'âge , il assembla ses amis, se creusa neuf blessures en cercle avec le fer de sa lance , et mourut en annonçant qu'il allait en Scythic prendre place auprès des dieux à ces festins éternels où sont appelés tous ceux qui se distinguent par leur valeur dans les combats *.

Ainsi il avait divinisé l'héroïsme guerrier, et les Scandinaves n'avaient garde de repousser un tel dogme. \ussi s'élancent-ils avec joie au combat. Les Valkyries - planent au-dessus d'eux et les guident dans la mêlée. S'ils reviennent victorieux , ils racontent avec orgueil combien d'ennenn's ils ont tués , combien de sang ils ont répandu. S'ils succombent , la mort leur

* Mallt't, Histoire de Danemark , t. i.

2 Leur nom vient de kiircn (dioisii). Elles planaient au-dessus destliainpsde bataille, et ( lioisissaient ceux qui devaient vaincre et teuv qui de\ai<iit ix^iii. C'étaient aussi les Valkjries qui versaient, dans le Vallialla, l'hydromel aux héros. Les Valkyries n'étaient pas toutes des vieiges célestes; il y en avait qui habitaient la teire Brinnhild, l'unedes héroïnes des Niehelungen, était une Valkyrie, et les troi.N jeunes filles que Vielandle-Forgeron rencnnlia avec ses deux lièies étaient aussi des Valkyries. Voij. in VilMria-Saga.

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sourit comme une fiancée , et on les enlerre avec leurs armes, leurs chevaux; car, dans le >allialla , leur bonheur sera de combattre éternellement sans se faiic de blessures , de puiser l'hydromel à une tonne inépuisable , et de partager la chair d'un sanglier que chaque jour on distribue aux convives , et qui chaque jour reparaît intact.

Ce qui contribuait encore à entretenir parmi eux ce culte des combats , cette soif des aventures, c'est que, dans chaque famille , le fils aîné héritait seul du patrimoine de ses pères. Il ne restait à ses frères qu'une voile de pêcheur ou une lance. Ainsi les uns se faisaient soldats pour gagner , l'épée à la main , un coin de terre ou une part de pillage ; les autres s'en allaient sur leur frêle embarcation attaquer les navires marchands , ravager les habitations situées sur la côte. Ces pirates se nommaient les rois de la mer. Ils montaient sur leurs bâtiments, qu'ils appelaient leurs chevaux à voiles, et les faisaient bondir sur les flots. M la distance ni la saison ne les arrêtaient. Quelquefois ils se mettaient en route , sous le poids d'un orage , sans savoir où ils iraient aborder. La mer les entraînait sur ses hautes vagues , et le vent de la tempête les poussait comme des vautours vers leur proie. Ils s'en allaient ainsi jus- (jue sur les côtes d'Angleterre et de Normandie , ici rançonnant une peuplade , là pillant une ville , ailleurs moiï^sonnant la campagne. Les princes leur payaient tribut ; les ducs de JNormandie leur cédaient leur du-

XXXII lATRODLCTIOX.

ché , les rois d'Angleterre leur couronne , et Charlemague baissa la tête en les voyant, et pleura.

Pour eux la force physique est la force par excellence , et toute leur imagination est employée à grossir les proportions ordinaires de l'homme. Ils ont des géants qui feraient honte au Gargantua de Rabelais et de Fischart ou à VOugra des Indiens. Il y en a qui ont six bras , d'autres six tètes '. La Vilkina-Saga en dépeint un ainsi : « Il était effroyablement large ; ses jambes étaient d'une longueur et d'une force démesurées. Sou corps était épais, robuste , puissant. Il y avait une distance d'une aune - entre ses deux yeux , et tous ses membres étaient construits dans cette proportion. » L'Edda raconte que le dieu Thor passa la nuit dans le petit doigt du gant d'un géant. Le dieu se leva quand il crut le monstre bien endormi , et lui asséna de toutes ses forces un coup de marteau sur la tète. Le géant se réveille , passe la main sur son front et dit : Je crois qu'il m'est tombé une feuille d'arbre dans les cheveux. Les femmes de géants ont la même force , la même structure colossale. C'est avec l'une d'elles que Loki enfante cet horrible serpent qui fait le tour du monde. Une petite-fdle de géant élève une montagne en laissant

' Il y a cncûio de l'analogie entre cette croyance fabuleuse et la mytliologie indienne. Bialinia a quatre têtes; Siva en a cinq; Sonbramahnya a six têtes et douze bras. (Symbolique de Creuzer, traduite par M. Giiigniaiit.)

* L'aune danoise (aln) n'est, il ebt vrai, (juc d'un pied et demi.

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tomber la lerre qu'elle a mise clans son tablier ; une autre s'en va se promener dans la campagne , elle aperçoit un laboureur avec ses deux chevaux et sa charrue , prend l'homme et l'attelage dans le creux de la main et rapporte cela à sa mère comme un jouet d'enfant.

Au milieu de leur vie errante , les hommes du Nord trouvent cependant une place pour la poésie. Ils l'aiment et la cultivent. L'hiver , quand ils reviennent de leurs expéditions lointaines , ils se plaisent à raconter leurs périls , leurs succès. Il y a des actes de courage dont ils s'enorgueillissent , des hommes d'action dont ils célèbrent les hauts faits, et leurs récits se traduisent en vers , en ballades. Si , comme l'a dit un critique anglais, la ballade naïve et conteuse est la première poésie des peuples , c'est surtout aux hommes d'armes de la Scandinavie qu'il faudrait appliquer cet axiome , à ces hommes qui ne songeaient certes guère ni à réfléchir un sentiment intérieur , ni à formuler des principes d'art, mais qui se hâtaient de chanter le héros qui leur inspirait le plus d'enthousiasme , le fait qui les avait le plus émus.

Il y avait pourtant parmi eux une classe de poètes , les scaldes , que les chefs d'armée conduisaient avec eux sur le champ de bataille, que les rois , les princes , les jar(s de chaque contrée accueillaient avec distinction. Ces scaldes étaient les historiens de leur tribu , les pontifes poétiques chargés de consacrer par leurs vers l'éclat d'une victoire , la renommée d'un héros ;

XXXIV INTRODLCTIOX.

mais la poésie n'était point exclusivement confiée à leur génie ; elle appartenait au peuple , elle voguait avec le pirate sur le bateau , elle s'arrêtait avec le chasseur au milieu de la forêt, elle animait chaque tente de soldats , elle avait sa place réservée à chaque veillée d'hiver. Tout homme qui avait un récit intéressant à faire appelait cette poésie à son secours, et elle venait, simple et confiante , lui prêter sa voix un peu rude , mais mâle et énergique, La Saga d'Eigil raconte que , lorsqu'il eut perdu son fds, il résolut de se laisser mourir de faim ; mais sa fille vint l'arracher à sa douleur , et le pria de chanter; et le père, attendri par ses larmes , fit un effort , recueillit ses idées , les revêtit d'images, les exprima en vers; e!, h mesure qu'il chantait, ses regrets s'adoucissaient, et à la fin il se trouva l'àme si calme qu'il fut encore heureux de vivre. Le roi Éric le condamne à mort, et il chante pour obtenir sa grâce. Le thing ou assemblée populaire condamne à mort Rollon , et sa mère se présente devant le roi et improvise des vers pour l'attendrir.

Ainsi par le peuple même, et par les scaldcs , il se forma une suite de chants nationaux qui embrassaient à la fois le cycle des dit'ux , des héros fabuleux et des hommes. Ainsi se forma le recueil célèbre connu sous le nom de Kaempe-Viser. Les chants du Kaempe-Viser ont été rassemblés en Danemark et écrits en danois , maisilsappartienncnt à loule la Scandinavie. AV. Grimm, (|ui nous semble avoir bien approfondi celle question ,

l\TRODIJCTIOi\. XXXV

pense qu'ils furent primitivement composés vers le cinquième ou le sixième siècle , c'csi-à-dire à une époque où dans les trois royaumes de Suède , de Danemark , de Norvège , la langue était encore à peu près la même. Le fait est que l'on retrouve souvent dans ces chants des noms norvégiens et suédois, des traditions suédoises , des ballades dont l'idée primitive est attribuée à l'Allemagne ou à l'Irlande , des récits des Niebelungen ou de l'Edda. Les critiques anglais ont fait aussi divers rapprochements entre leurs chants populaires et ceux du Danemark. Ces rapprochements ne sont pas dilTiciles à justifier. Les Danois ont été pendant assez long-temps en relation immédiate avec l'Angleterre pour y répandre ou pour y puiser des faits héroïques, des légendes d'amour et de religion. Il est une époque où les peuples , encore enfants , avides de merveilleux et privés des grandes ressources de la science , recherchent avec ardeur tout ce qui peut entretenir leurs rêves favoris , tout ce qui peut donner un aliment à leur imagination crédule. Alors l'épopée chevaleresque, le conte superstitieux, la tradition sainte, ne peuvent être contenus dans les limites du pays où l'imagination du poète , la foi du religieux les a fait apparaître. Les autres peuples les réclament. Tout ce qui entre dans le domaine de la pensée appartient à tou.';. Il n'y a plus ici de barrières territoriales. Les peuples se battront à outrance pour un coin de royaume , pour un privilège; mais ils iront tcus boire comme des frères à celte

XXXVI IXTRODICTIOX.

source vivifianle de poésie qui désalière leur âme. Ainsi l'idée poétique s'en va de contrée en contrée par les récits du marchand , par la chanson du soldat , par la complainte du pèlerin. Chacun l'accueille, l'adopte, la pare et la modifie selon ses habitudes et son caractère. Elle ne change pas de nature , mais elle prend une autre forme , et devient tour à tour française, anglaise , allemande , sans perdre sa saveur primitive. C'est une fleur exotique dont les couleurs varient légèrement quand on la transporte hors de son sol natal. C'est un hôte étranger que Ton appelle h prendre place au fojer de famille après lui avoir donné d'autres vêtements. C'est ain.si qu'au moyen âge les poèmes du cycle carlovingieu, du cycle d'Arthur et du Saint- Graal , ont fait le tour de l'Europe. C'est ainsi que telle ballade célèbre a été tant de fois recopiée par tant de pays, (juà peine distingue-ton son origine première.

Les chants danois tels que nous les possédons aujourd'hui ont été soumis à une nouvelle rédaction que Grinim l'ail remonter au quatorzième siècle'. Ces questions de date pour des monuments littéraires dont l'histoire n'a jias pris soin de constater l'existence sont sou -

• E. Millier, qui a fait tant (l'importantes recherches sm raiicieniie littérature du nord, et M. Molbecli, qui a écrit une longue et curieuse dissertation sur ces chants populaires, partagent l'opinion de Grimm. Voy. Nogle Bemaerkninger over vore garnie (]an>ke folkeviser, pa^o 1)2.

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vent assez douteuses , car l'examen le plus minutieux du caractère de la langue dans lequel ils sont écrits , ne conduit pas toujours à une solution précise. Mais dans le cas dont il s'agit , si la date est encore problématique , on peut s'assurer du moins en les lisant que ces chants n'ont été composés qu'après que le christianisme eut pris racine dans le Nord, c'est-à-dire après le onzième siècle. Vers la fm du seizième siècle, Sorcnzon A> edel , l'ami de Tycho-Brahé , le traducteur de Saxo Grammaticus, les avait rassemblés pour servir à son histoire de Danemark. La reine Sophie enendit parler de son recueil et l'engagea à le pubUer. Après plusieurs instances, il s'y décida enfin, et, en 1591, il fit paraître cent chants danois. Cette publication eut un grand succès. Les chants populaires avaient passé de la demeure des paysans dans le château des nobles. Les jeunes filles aimaient à repéter l'histoire mélancolique d'Axel et Valborg , et les hommes d'armes du temps de Christian lY écoutaient avec enthousiasme raconter les exploits des vieux guerriers Scandinaves. Le livre de >Vedel devint en peu de temps fort rare. Ou n'en connaît plus aujourd'hui qu'un seul exemplaire. Il s'en fit de 1632 à 1671 quatre éditions, et comme ce premier recueil ne suffisait déjà plus à la curiosité du public , en 1695 , Pierre Syv l'augmenta de cent autres chants qu'il avait recueillis par la tradition orale et dans des manuscrits. Son Uvre fut réimprimé trois fois (1739, 176't et 1787). En 1780, M. Sandvig publia un uou-

XXXVIIl INTRODUCTION.

veau recueil sous le titre de Lcvnin(jer afMiddel- Jldertns Digt icunst (Restes de la poésie du moyen âge). Le plus complet de ces recueils est celui de MM. Abrahamson, Nyerup et Rahbek, 5 vol. in-8°, Copenh., 1812 , 1813 et 181Z|. On pourrait cependant y ajouter encore plus de cent pièces inédites que M. Thiele a découvertes dans les manuscrits de la bibliothèque de Copenhague et d'Odensée.

Le Danemark a non- seulement le mérite d'avoir exploré avec zèle et intelligence ces trésors littéraires , mais encore celui d'avoir le premier compris et évélé le charme de cette poésie naïve du moyen âge. La Suède , l'Allemagne , la Hollande , l'Angleterre, n'ont publié que plus tard leurs chants nationaux , leur poésie primitive , et la France , comme on le sait , n'est entrée que très-récemment dans cette curieuse série de publications.

Comme on peut se le figurer d'avance , il ne faut pas chercher beaucoup d'art dans ces chants populaires du Nord. C'est une poésie âpre et sauvage comme les mœurs qu'elle représente et les hommes auxquels elle s'adresse. Un rhythme monotone et facile ; des strophes de deux longs vers qui tombent l'un après l'autre comme deux coups de marteau ; point de recherche dans les détails; point de nuance dans les couleurs; une |!césie enfin qui s'ignore elle-même et raconte naïvement , grossièrement , les choses qu'elle a apprises. Le caractère sombre du Nord la domine du

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reste complétemenl ; les images riantes y sont rares; les images de deuil y reviennent sans cesse.

On ferait un singulier contraste en mettant à côté de ces chants danois quelques suaves poèmes de l'Orient, un chant d'amour comme Gui et Bubitl, un drame comme Sacountala. Ici le ciel étoile , les rayons de soleil , la terre chargée de fleurs , les jours livrés aux molles rêveries, les nuits pleines de parfum et de douces clartés; là, le sol aride, le vent qui gronde sous un ciel nébuleux , la mer qui frappe avec des gémissements de douleur son lit de roc , ses flancs de sable ; ici , le monde des génies gracieux et les enchantements de la vie ; là , les créations bizarres et la lutte pénible de l'homme avec le sort ou avec les éléments.

Mais ce qu'il y a de beau dans ces chants du Danemark, si grossiers qu'ils puissent être, c'est la peinture si rude et si vraie des peuples du Nord. Il y a là des tableaux de mœurs et des tableaux de guerre où vous chercheriez en vain la touche délicate de l'art , mais toutes les personnes qui y ont pris place sont comme des figures monumentales taillées à grands coups de ciseau dans un rocher de granit, i eurs récits de combats ressemblent à des épopées , et leurs guerriers sont hauts de dix coudées.

Quand le valeureux Hagen est attaqué à l'improviste, et qu'il glisse sur les peaux humides que Grimhild a posées là exprès pour le faire tomber. — Souviens-toi, lui dit-cllo, de la promesse ; lu as juré que si jamais tu

XL II\TRODLCTION.

tombais devant un ennemi, tu ne te relèverais pas pour le combattre. — C'est vrai , s'écrie-t-il , et il combat à genoux et tue encore trois de ses adversaires.

Quand Dietrich * attaque Ogier-le-Danois , le sang coule dans la plaine par torrents. Dietrich est parti avec huit mille hommes; il n'en ramène que cinquante.

Quand Sivard se met en route , il monte un cheval qui galope sans s'arrêter pendant quinze jours et quinze nuits. Arrivé au pied d'une forteresse fermée , il ne se donne pas la peine d'attendre qu'on lui en ouvre les portes, il fait sauter son cheval à quinze pieds au-dessus des murailles.

Un combat mémorable est celui d'Orm , le jeune chevalier, et du géant de Berne. Orm s'en va frapper h la porte du tombeau de son père, qui est enterré dans une montagne. Il frappe si fort qu'il brise le rocher , et le père se réveille.

— Quel est le téméraire qui vient ainsi me troubler dans mon repos?

— C'est moi, Orm, ton fils.

— Que veux-tu ? Je t'ai donné l'année dernière des monceaux d'or et d'argent.

— C'est vrai, tu m'as donné, l'année dernière , des

* Il y a ici un de ces anaclironismes qui se présentent plus d'une fois dans les épopées du moyen âge. Dietricli, que les critiques s'accordent à regarder comme Tlieodoric, est moit en 527. Ogier-Ic- Danois vivnit trois cents ans après, car il était contemporain de Charlemagne.

li\TRODLCTIO\. XLI

monceaux d'or et d'argent , mais aujourd'hui je veux ton épée.

— Tu n'auras pas, Birting, ma redoutable épée, avant que tu sois allé en Irlande venger ma mort.

— Si lu me la refuses , je brise la montagne qui te sert de tombe en cinq mille morceaux.

Le vieux guerrier lui donne son épée. Orm tue le géant, et s'en va ensuite en Irlande tuer les meurtriers de son père.

L n autre combat plus merveilleux encore est celui de Dietrich avec le dragon. Dictiich, en courant les aventures , rencontre un lion et un dragon qui se battent avec fureur. Le lion est vaincu et prie le héros de venir à son secours. Dietrich marche contre le dragon, mais sa lance se brise sur ses rudes écailles , et le monstre l'emporte dans sa caverne auprès de ses onze petits , puis il s'endort. Pendant la nuit , Dietrich cherche à sortir de la caverne, et trouve l'épée du roi Siegfried. Alors il s'élance bravement contre les petits du dragon, et les massacre l'un après l'autre. Au bruit de leurs gémissements, le serpent s'éveille, et en apercevant entre les mains de son ennemi le glaive enchanté, il a peur, et le conjure de lui laisser la vie. Mais Dietrich , après lui avoir fait avouer où sont ses trésors, lui plonge son épée dans le flanc , puis il sort et monte en triomphe sur le dos du lion qui l'attendait à la porte K

1 II y a dans le poème de Ferdiisf^i , dans le Slia-nameb , un

XLII 1^TK0DLCT10^.

Ce qui reparaît à tout instant dans ces traditions du Nord, c'est un esprit de vengeance farouche, impitoyable, qui tourmente éternellement le cœur et ne s'apaise qu'avec du sang. Une jeune fdle vient poignarder, au milieu de la nuit, l'amant qui l'a trompée; une reine empoisonne la femme qui la rend jalouse ; deux sœurs empruntent des vêtements de chevalier, une armure, et s'en vont venger la mort de leur père. Elles tuent l'homme qui l'a tué et le coupent en morceaux. La ballade ajoute qu'elles pleurèrent beaucoup lorsqu'il fallut ensuite aller se confesser. L'exemple le plus terrible de cette colère implacable se trouve dans la ballade de Vonved. C'est là un autre Hamlet, mais un Hamlet cent fois plus irrité , plus mécontent de lui, plus malheureux que celui que nous connaissons. Sa mère l'engage à s'en aller venger la mort de sou père. Il part, et lue tout ce qu'il rencontre, les pères avec leurs fds, les chevaliers avec leurs compagnons d'élite. Quand il ne voit plus personne à tuer, il donne un anneau d'or à un berger, afin de lui indiquer la forteresse où il trouverait des hommes d'armes dignes de lui. Il entre de vive force dans le château , et lue ceux qui voudraient l'arrêter. Puis il revient chez lui, et dans la ragé qui le possède, il tue sa propre mère et brise son luth, alin de n'avoir plus rien qui puisse adoucir ses accès de fureur.

combat de Ruslaii avec un dragon, (lui a beaucoup d'analogie avec celui-ci.

INTRODUCTION. XLUI

Toutes les pièces du recueil ne présentent cependant pas ce triste dénouement. Il y en a de tendres et de gracieuses, comme celle-ci :

«La mère delà petite Christel est occupée à coudre, mais des larmes coulent sur le visage de sa iille.

— IMa petite Christel , mon enfant chéri , dis-moi , pourquoi ton visage est-il défait? pourquoi ta joue estelie pâle?

— Il n'est pas étonnant que je sois pâle et défaite, j'ai tant à couper et à coudre.

— Il y a pourtant, dans la ville, des fdles plus belles que toi , et qui travaillent mieux que toi.

— Eh bien ! à quoi sert de le le cacher plus longtemps? Noire jeune roi m'a séduite.

— Si notre jeune roi t'a séduite, que t'a-il donné?

— Il m'a donné une jolie petite chemise en soie, que j'ai portée avec douleur.

Il m'a donné des souliers à boucles d'argent, que j'ai portés avec angoisse.

Il m'a donné une harpe d'or, pour m'en servir quand je serais trop triste.

La petite Christel touche la première corde , le roi l'écoute résonner dans son lit.

Elle touche une seconde corde , le roi ne repose pas plus long-temps.

Il appelle deux de ses serviteurs -. — Faites venir, dit-il, la petite Christel devant moi.

Elle arrive et se tient debout devant la table.

XLIV INTRODLCTION'.

— 0 roi I dit elle, vous m'avez envoyé chercher, que voulez-vous ?

Le jeune roi montre les coussins bleus. — Viens l'asseoir, ma petite Christel , et repose-toi.

— Je ne suis pas lasse, je peux rester debout. Ditesmoi ce que vous voulez, et laissez-moi partir.

Le jeune roi attire la petite Christel à lui, il lui donne la couronne d'or et le nom de reine. »

D'autres ballades, comme celle d'Axel et Valborg, ont tout le caractère galant des poèmes de chevalerie du moyen âge.

Quelques pièces toutes pleines de merveilleux semblent renfermer un sens symbolique.

Une jeune fille pleure d'être séparée de son amant ; un corbeau s'approche d'elle et s'offre à la conduire auprès de lui , à condition qu'il s'emparera du premier enfant auquel elle donnera le jour. La jeune fille accepte. Elle devient mère , le corbeau accourt et réclame sa proie. En vain la malheureuse se jolie à genoux, pleure, prie , se désole , et offre, pour rompre son affreux contrat , toutes ses terres el tout l'or qu'elle possède. Le corbeau est inflexible. Il s'empare du nouveau-né , lui crève les yeux, boit son sang, et à l'instant, de corbeau qu'il était, il devient un beau jeune homme, et l'enfant ressuscite.

Un paysan va bâtir une maison auprès de la demeure d'un nain dos montngnes. Celui-ci s'irrite , assemble ses compagnons, et tourmente le paysan jusqu'à ce que

INTRODICTIOX. XLV

le pauvre homme , réduit à la dernière extrémité , lui cède sa femme. Le nain l'embrasse, et soudain sa taille s'élève, son visage devient beau. C'est un chevalier que l'amour ennoblit. C'est un fils de roi disgracié, auquel un baiser de femme rend une nouvelle vie.

Quelquefois aussi on trouve dans les Ka?mpe- Viser certaines pièces , conmic celle du Moine , qui ressemblent singulièrement à une satire religieuse.

Un grand nombre de pièces du recueil que nous analysons sont consacrées aux croyances superstitieuses et aux idées de sorcellerie des hommes du Nord. Ici , des rossignols annoncent à un amant la mort de sa maîtresse; là , une jeune fdle tombe au pouvoir de l'homme de mer , qui l'emmène au fond des eaux , dans sa grotte de cristal. Tantôt c'est l'histoire d'un jeune homme qui s'égare pendant la nuit , et arrive sur une montagne où dansent les elfes : un de ces êtres fantastiques l'invite à danser , il s'y refuse , et tombe mort en arrivant chez lui ; tantôt celle d'une femme dont l'amant a été égorgé et coupé en morceaux : elle recueille avec soin toutes les parcelles de son corps, les trempe la nuit dans la source de Mariboe, et son amant revient à la vie; tantôt celle de douze magiciens qui tous ont de merveilleux secrets. L'un peut conduire l'orage avec sa main ; un autre dompte les dragons ; un troisième sait tout ce qui se passe en pays étranger ; un quatrième se promène sous l'eau ; un cinquième possède une harpe que personne ne peut entendre sans se mettre aussitôt à danser.

XLVI INTRODlCTIOiN.

A travers ces idées superstitieuses, pour la plupart assez bizarres ou copiées d'après de vieilles iraditious, il en est une vraiment fort belle : c'est celle qui attribue aux morts la faculté de se réveiller dans leur cercueil , et de revenir sur terre pour consoler un parent , ou répondre aux vœux d'un ami. Cette idée me semble exprimée d'une manière touchante dans la pièce qui a pour titre : Le retour d'une mère ^

Les chants populaires de la Suède ressemblent beaucoup à ceux d'Ecosse , d'Allemagne , de Hollande et de Danemark. Le recueil suédois publié par M. Goiier renferme plusieurs pièces que l'on dirait calquées sur celles du Borders Minstrelsy de W alter Scott , des Reti~ quies de Percy, du IVunderliorii de Brentano, et des Kœmpev iser de Syv.

Les sources où l'on a puisé pour composer le recueil des Kœmpev iser sont cependant plus riches et plus abondantes, sans doute parce que les Danois étaient plus près des chroniques d'Allemagne et des chroniques d'Islande. La poésie populaire de Suède et celle de Danemark sont, du reste, tellement apparentées qu'il n'y a souvent entre les chants de l'une et de l'autre qu'une légère différence d'idiome et de forme. Les deux peuples provenaient de la même origine. Ils avaient les mêmes traditions , le même culte , la même langue. La nature n'avait mis entre rux (pi'unc barrière étroite

• Voy. plus loi» les clianls tic UaneinaïK.

INTRODUCTION. XL Vil

et facile à franchir. Ils se voyaient d'une des rives du Sund à l'autre. Il se rencontraient à chaque instant sur les flots de la mer Baltique ; par leurs relations en temps de paix comme en temps de guerre , l'histoire de l'un devenait l'histoire de l'autre, rius d'une fois les Suédois empruntèrent, pour composer leurs chants, un héros au Danemark , et les Danois leur firent le même honneur.

Il y a pourtant dans les Fotkvisor , comparés aux Kœmpeviser , une teinte moins sombre , quelque chose de plus tendre et de plus humain. Ce qui apparaît souvent dans cette poésie du peuple suédois , c'est le tableau de l'amour. C'est l'amour candide et fidèle dont rien n'altère l'espoir , dont rien n'ébranle la croyance , qui se console du passé en songeant à l'avenir , qui , penché sur le lit de mort , attend dans un autre monde le bonheur qu'il a vainement rêvé dans celui-ci.

Un voyageur part pour les pays étrangers et dit à celle qu'il aime : « Combien de temps m'attendras-tu ? — Je t'attendrai quinze ans , » lui répond-elle. Il revient au bout de quinze ans , et la trouve fidèle et tendre comme le jour où elle l'a quittée.

Un jeune homme tombe malade. Sa fiancée va le voir et s'asseoit sur son lit. Il se fait apporter tout ce qu'il possède de plus précieux. Il lui donne ses anneaux, ses chaînes d'or. « Pourquoi me donnes-tu tout ? lui ditelle. IN'as-tu pas des frères et des sœurs ? — Mes frères

XLMII IMRODLCTIOX.

et mes sœurs , répond le malade , trouveront un appui dans ce monde ; mais toi, quand je serai mort, tu n'auras plus personne pour te consoler. » Quelques instants après, on sonne la cloche funèbre pour lui, et le lendemain on la sonne pour elle.

Un chevalier , poursuivi par ses ennemis , s'est retiré avec celle qu'il aime dans une île déserte. Une troupe nombreuse d'honmies arni' s s'avance pour s'emparer de lui. Il est seul contre tous, et pourtant il ne cède pas. La jeune fille lui apporte elle-même sa longue épée, lui lace sa cuirasse sur les épaules. Il combat pour elle et à côté d'elle. Il s'élance au-devant de ses adversaires et les renverse autour de lui.

Quelquefois une idée de mœurs barbares se mêle à un sentiment évangélique. Tel est, par exemple, le chant de Christine *.

Quelquefois aussi l'idée barbare l'emporte sur tout le reste. La scène la plus dramatique est racontée avec le plus grand sang-froid. Telle est celle de la jeune fille qui a été empoisonnée chez sa nourrice par l'ordre de sa belle-mère.

A côté de ces vers, qui dépeignent si tranquillement le crime , on en trouve d'autres (|ui expriment d'une manière énergique la puissance du remords par un symbole.

Une Jeune fille c[ui se promène au bord de la mer

' Voij, Ifs cliantsilc Suède.

I^rKODl crioN. xlix

avec sa sœur, dont elle est jalouse, la précipite dans les flots. Un ménestrel , en passant sur le rivage , trouve le corps inanimé de la victime. Il lui coupe les cheveux et en fait des cordes pour sa harpe ; puis il s'en va chanter dans la maison où elle demeurait , et la coupable , en entendant le sou de cette harpe merveilleuse, tombe morte.

Il y a aussi çà et là, dans ces chants de la Suède, quelques jolies fictions de sentiment cachées sous une allégorie. Telle est celle de ce chevalier qui promet à une jeune ûUe de lui faire voir les sept montagnes d'or. La jeune fille n'a jamais cru à toutes les merveilles qu'on lui raconte ; mais son cœur e&t ému , son imagination est séduite. Elle entre dans le paradis de l'amour, et elle voit les sept montagnes d'or.

Telle est celle qui exprime la puissance du chant dans la pièce qui a pour titre : La petite bergère.

La Suède a puisé , comme le Danemark , sa poésie populaire à plusieurs sources. Elle a gardé du paganisme la tradition du marteau de Thor, des perfidies de Loke, des Elfes qui dansent dans les forêts, des Hœgspclare, des Strœinliarle qui soupirent dans les fontaines et chantent dans les cascades. Le christianisme lui a donné ses légendes de saints et ses miracles. L'Islande lui a appris ses histoires de guerre et de pirates, l'Allemagne ses contes de chevalerie. Elle a chanté elle-même les événements qui se passaient autour d'elle , ks rois dont elle voulait célébrer la sagesse , les héros dont elle ad-

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