INTRODUCTION. III
tribune, des encouragements, des honneurs. Il ne faut à la poésie populaire qu'un abri au pied de la montagne et une mandoline pour chanter ses douces chansons le long des grands chemins.
Dans les temps anciens , cette poésie éclate par des accents enthousiastes , par des cris de guerre ou des hymnes pieux. Au moyen âge , le ménestrel , le fidler ambulant porte la fiction naïve de village en village ; le château se la fait redire dans une de ses grandes salles, et le bourgeois l'apprend daiîs une de ses veillées. >'ulle poésie n'a cueilli plus de fleurs le long de sa route. Elle a une lyre où vibrent toutes les passions , où toutes les idées ont leur corde d'argent ou leur corde d'airain. Les fées l'ont prise à son berceau , les sylphes l'ont entourée de leurs prestiges. Toute jeune , elle a été recevoir le don des péris. Elle s'est épanouie comme une belle plante au soleil d'Orient ; elle a connu le palais moresque avec ses soupirs d'amour, et les jardins de Grenade avec leurs parfums d'oranger. Toute jeune aussi , elle a rêvé ses plus beaux rèvcs chevaleresques : Arthur et la Tiihlc-iioiide , Lancelot du Lac avec sa belle Genèvre ; (iharlemague et le pieux Roland , le Saint -Graal et ses pieux mystères. Ouvrez-lui donc la lice ; c'est une héroïne (jiii a été sur le champ de bataille avec Bernard del (larpio ou Cid le Campeador. Donnez-lui une p!ace à votre foyer; c'est une bonne jeune fille qui vous dira la complainte de deuil et la complainte d'amour, comment est morte la belle
IV IMUODUCTIOIN.
Ilosamondc % et comment la femme d'Asaii-Aga qnilla la lente où reposaient ses deux beaux enfants -.
Prêtez l'oreille à ce récit, c'est une sibylle qui lient à la main le rameau d'or, c'est une mauricienne savante qui comiaît les légendes historiques et les légendes fabuleuses, la mythologie des elfes, des géants, des nains, des koboldes , les croyances mystérieuses du christianisme , les tableaux les plus touchants du monde réel et les rêves du monde idéal. A côté de la tradition féerique de Pierre de Stauffenberg % elle citera la ballade mystique de la belle liUe du sultan ' ; à coté du cri de guerre des A\ alkiries % le conte plaisant de l'Épreuve du manteau ^ l'histoire d'IIenri-le-Lion et le Te Deuni de la bataille d'Azincourt , la légende maudite du Juif errant ' et la légende vénérée de sainte (Amégonde. Cette poésie est si flexible et si variée ! Elle s'adapte à tous les événements, elle reflète dans son miroir l'es-
* Ballades de Percy, t. ii , p. 143. C'est sur la tombe de cette belle Rosamonde , maîtresse de Henri II, qu'on écrivit ces vers :
Hîc jacel Rosa iinindi, non Rosa niunda; Non redolet, seJoiet, qua- redolere solnt.
2 Légende morlaque, l'une des plus belles qui existent : elle a été traduite plusieurs fois en français.
3 Die Voll^siieder iler Deutsilien , t. u , p. JG2.
* Nederlandsclic YolKszangcii de Lejoune, p. 187. Cette légende mystique se retrouve aussi en Allemagne, en Suède, en Danemark.
^ Herder, Volkslieder.
*^ Hallades de l'en y, I. m , [>. ?..
' Dalladesde l'erc\, lu, p. 'il».!.
li\TUODUCriOi\. V
prit de toutes les époques : aujourd'hui , elle viendra édifier ses auditeurs avec le récit d'un pèlerinage périlleux en Terre-Sainte ; demain, elle l'égaiera avec les chansons de l'Outlaw et les tableaux de sa vie joyeuse dans la Forèt-Vcrte \ Elle vous amusera avec ses vers à énigmes -. Puis , si une circonstance grave se prépare, si des dissensions civiles éclatent , la voilà qui se met en campagne et harcèle de ses flèches le camp ennemi *. Plébéienne de naissance , elle a un instinct de popularité qui ne la trompe pas. Du milieu des châteaux où elle est appelée à comparaître , elle tourne encore ses regards vers la chaumière où elle est née. Elle a beau faire vibrer sa lyre au milieu des assemblées de princes et de chevaliers , son allure est plus libre et plus franche quand elle redescend les degrés de marbre du palais, pour chanter sous le tilleul où se réunissent les paysans. Elle se prêle, pour un manteau
• Green ïrood est le mot qui revient à tout instant dans ces ballades.
- C'est une chose que l'on remarque fréquemment dans les poésies du Nord , que ces vers à énigmes. Ils étaient déjà en usage en Allemagne dès le treizième siècle : on trouve plusieurs pièces de ce genre dans le combat de la Wartburg. Il existe aussi quelques chants populaires où un chevalier propose des énigmes à une jeune fille ; elle les résout , et il l'épouse. 11 est évident que ce genre de poésie, ainsi qu'un grand nombre de légendes du moyen âge, est fondé sur une tradition antique, la tradition du Spliinx.
^ Au temps de la réformafion, la poésie populiire renferma souvent la polémique des divers partis
M IMRODLCTIO.V.
de velours, pour uue chaîne d'or, aux fêtes des grands, mais elle se donne tout entière aux larmes du peuple. Si vous la chercher dans les temps de calme , vous la trouverez peut - être nonchalamment penchée sur le fauteuil de la châtelaine ; si vous la cherchez dans les jours d'orage, vous la verrez courir à la hâte au milieu de la foule , prendre parti pour la majorité faible et opprimée contre uue minorité active et puissante, et, sur cette même lyre qui n'exhalait que des sons si plaintifs et si tendres, faire vibrer tout à coup un accent mâle et énergique. Ainsi, voyez : en Angleterre, elle se fait anglo-saxonne , et attaque , sous le nom de Robin-Hood , les shérifs normands^; en France, elle s'en prend à toute heure aux vices des grands et aux vices du clergé ; en Allemagne , elle s'élance au milieu de la guerre des paysans et soutient les idées de liberté religieuse; en Hollande, elle est du parti dos Gueux pour combattre le despotisme de l'Kspagne; en Espagne , c'est elle qui répond aux demandes d'impôts d'Alphonse VIII : La liberté ne se vend à aucun prix.
El bien de la libertad
Por niungun precio es eomprado*.
En Suisse, c'est elle qui soutient les confédérés contre la domination de l'AiUriclie et les prétentions hau-
• Disseiliilioii siii le ( yclo popiilaiie de Robin-lloocl , [lai Ed. Barry. Piiiis, 1832.
-Romance d'Alphonse VIII. Uepping, p. l'Jli,