X INTRODUCTION
au-dessus de leur mât un signe de deuil ; et , dès ce jour-là , ils l'ont gardé ; ils l'emportent dans leurs voyages avec un pieux souvenir.
Le Lapon , ce pauvre pâtre nomade d'un désert de neige, a aussi sa poésie. L'hiver, quand il attelle le renne rapide à son traîneau , ses lèvres roidies par le froid souvent encore murmurent un chant d'amour. Quand il est assis, le soir, sous les lambeaux de laine qui lui servent de tente , il se rappelle les traditions poétiques de ses ancêtres. Il parle de Jabmala, la mère de la mort ; de Sarakka , la déesse des enfantements ; de Stallo, le géant farouche.
Enfin le Groenlandais , cet habitant d'une terre de glace, qui se construit pendant l'hiver un toit de glace, qui n'a pour toute ressource que le phoque , dont il tire de l'huile pour éclairer sa sombre demeure pendant les longues nuits , de la chair pour se nourrir, et des peaux pour se fabriquer des vêlements; le Groenlandais, au milieu des rigueurs excessives du climat où il est né , dans ces souffrances de toute sorte auxquelles la nature le condamne, cherche encore à traduire en vers ses impressions de joie et ses cris de douleur.
On a publié récemmeni , en Danemark , un petit volume de chants groenlandais, et Krantz, dans son histoire de celle triste contrée, en rapporte un qui m'a frappé par sa douloureuse simplicité. Ce n'est pas de la |)oésie , si l'on veut , de la poésie fleurie cl harmo-
I^TRODLCTIO^. XI
nieusc ; c'est un tableau de la vie réelle , où réinotion du cœur n'a point laissé de place à l'imagination ; c'est l'élégie qu'un pauvre pêcheur muiniure en songeant à la mort de son fils.
« Malheur à moi ! s'écrie-t-il ; malheur à moi quand il faut que je m'asseoie seul h la place où tu venais l'asseoir ! Ta mère n'a plus besoin de faire sécher tes vêtements. Ma joie s'est égarée dans l'ombre et s'est perdue dans la montagne.
» Autrefois, quiind je sortais le soir, j'étais heureux de regarder si je te voyais venir. Tu arrivais avec ta rame, jeune et plein de force, au milieu des jeunes et des vieux.
» Tu ne rentrais jamais les mains vides. Ta caïaque était chargée de phoques et d'oiseaux. Ta mère allumait le feu, préparait les aliments, et ce que tu nous avais apporté nous suffisait à nous et aux gens qui nous entourent.
» Puis , tu distinguais de loin la chaloupe aux banderoles rouges, et tu disais : Voici le marchand. Alors, tu t'en allais sur le rivage et tu recevais ce qu'il y avait de meilleur dans la chaloupe.
» Tu portais au marchand le phoque dont ta mère avait déjà extrait l'huile, et tu recevais en échange des flèches et des chemises.
» A présent tu n'es plus, et quand je songe que tu n'es plus, je sens que la douleur déciiire mes entrailles.