LE VIKING
Traduit de Geiier, né dans la province de Wermelande ea 1783, professeur d'iiistoiie à l'université d'Up-^al en 1827, poète, musicien, publiciste, érudit profond, historien éloquent, l'un des hommes les plus distingués et les plus illustres de la Scandinavie.
J'avais quinze ans. La cabane que j'habitais avec ma mère me parut étroite. Je gardais mes chèvres tout le jom-. Le temps me parut long. Mon esprit changea et mes idées aussi. Je rêvais, je pensais à je ne sais quoi. 31ais je n'étais plus, comme autrefois, joyeux dans la forêt.
Je m'élançais avec impétuosité au sommet des montagnes. Je regardais vers le vaste Océan , et il me semblait entendre les vagues chanter un chant si doux ! Les vagues qui se précipitent dans la mer écumante viennent d'une terre lointaine. Aucune chaîne ne les retient. Elles ne connaissent aucun lien.
Un matin , debout sur la rive , j'aperçus un vaisseau. Il s'élança dans la baie comme une flèche. 3Ion âme tressaillit. Ma pensée s'enflamma. Je savais d'où venait ma fatigue. Je quittai ma mère et mes chèvres, et le Yiking m'emporta sur son vaisseau à travers l'Océan.
Le vent soufllait avec force dans les voiles , et nous fuyions sur le dos des vagues. La pointe des moniagnos
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s'efface dans une teinte bleuâtre; moi, je me sens le cœur si joyeux, si ferme! Je porte dans ma main l'épéo rouillée de mon père, et je jure de conquérir un royaume.
A seize ans, je tuai leViking C[ui m'appelait homme iiiiherhe et sans force. Je devins roi de la mer. Je m'élançai sur les vagues au milieu des combats sanglants. Je descendis à terre. Je pris des forteresses , des châteaux, et mes compagnons et moi, nous tirâmes les ilt'j)ouilies au sort.
Uans notre corne , nous buvions le miœd à longs traits sur les flots orageux. Du sein des vagues , nous 1 égnions sur chaque cote. Je me choisis une jeune fille dans le pays de Galles. Elle pleura trois jours; puis elle se consola , et notre mariage fut célébré joyeusement sur la mer.
Une fois aussi j'eus des terres, des bourgades. Je vidai ma coupe sous leur toit enfumé. Je gouvernai les riches et le peuple. Je dormis sous un verrou entre des murailles. C'était pendant l'hiver. Le temps me parut long , et , quoique je fusse roi , la terre me semblait étroite quand je songeais à l'Océan.
Je ne faisais rien. Mais si l'on me parlait d'un homme sans appui, jusqu'à ce que l'eusse secouru, je n'uvais plus de repos. Il fallait que je fusse comme un rempart autour de la demeure du paysan , comme une serrure sur le sac du mendiant. J'étais las des amendes, des vols et des meurtres , et je me disais : Que ue suis-je loin d'ici sur la mer !
Ainsi je disais, et le long hiver passa. L'anémone reparut sur le rivage. Les vagues chantèrent leur chant de joie , et ce chant disait : A la mer ! à la mer ! La brise du printemps souilla sur la colline, dans la vallée,
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Cl les torrents affranchis se précipitèrent dans l'Océan.
Alors je repris mon existence d'autrefois. Je me laissai entraîner par le bruit des vagues. Je dispersai mon or dans les villes, sur le sol. Je jetai ma couronne par terre ; et , pauvre comme auparavant , avec mon navire et mon épée , je m'en allai au-devant du but inconnu.
Libres comme le vent , nous courions au loin a\ ec joie sur les flols écumeux. En abordant aux côtes étrangères, nous trouvions des hommes qui vivaient et mouraient à la même place, uniquement préoccupés du soin de s'établir dans une demeure. De tels soucis n'atteignent point le Viking sur mer.
Au milieu des combattants , j'allai de nouveau épier l'approche du navire dans un azur lointain. Si c'était un vaisseau de Viking , le sang devait couler ; si c'était un vaisseau de marchand, il pouvait s'éloigner. Mais la victoire sanglante est digne du brave , et pour le Viking les liens de l'amitié se nouent avec Fépée.
Si dans le jour je restais debout sur mou vaisseau , tout mon avenir, tout le temps que je devais passer sur les vagues orageuses , me semblait aussi calme que le cygne sur un lac limpide. ïouî ce que je rencontrais sur ma route était à moi , et mon esprit était hbre comme l'espace sans bornes.
IMais si c'était la nuit, au milieu du murnmre des vagues solitaires , j'entendais les nornes tourner leurs fuseaux dans l'orage , au bord de l'abîme , capricieuses comme les vagues et la destinée des honiines. Le mieux est de se tenir préparé à celle que la mer nous garde.
J'ai vingt ans. La mort viendra bientôt. La mer a soif de mon sang. Elle le connaît; elle l'a bu tout chaud h la suite des combats. Bientôt ce cœur ardent, qui bat
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encore si vite, dormira dans le froid tombeau des vagues.
Pourtant je ne regrette pas d'avoir si peu vécu, Ma vie fut courte , mais bien remplie. On n'arrive pas par un seul chemin à la salle des dieux, et le meilleur est d'y arriver promptement. La mer chante mon chant de mort. J'ai vécu sur les ondes; je serai enseveli dans les ondes.
Ainsi, jeté par un naufrage sur l'écueil isolé , le Viking chantait au sein des flots orageux. La mer l'entraîne dans ses abîmes; les vagues reprennent leur murmure accoutumé; le vent change sa course capricieuse. Mais la mémoire du Vikhig est restée.