‹ Chants populaires du pays castraisChapitre 4 sur 13 · DE LOUIS XIII A LOUIS XV · texte numérisé non relu

DE LOUIS XIII A LOUIS XV

k l'aide d'un mémoire d'un sujet plus sérieux que celuici , j'ai cherché à expliquer la tendance des mœurs de nos pères, après la crise violente dans laquelle les avait jetés la première invasion de la réforme. J'ai cherché à prouver qu'un ' esprit' de sage conciliation avait animé Richelieu , lorsque venu sous nos murs, pour en foire disparaître le caractère stratégique , il avait semé sur leurs décombres , le germe de cette unité civilisatrice que Louis XIV , par son ascendant personnel , la Révolution française par ses institutions civiles, Napoléon par ses victoires européennes, devaient consacrer plus lard. J'ai fouillé dans le plus profond de ses souvenirs, ce parlement méridional qu'on appclait la cliambrc <'c l'Edlt , afin de découvrir ce que son

double passage , au sein de la ville de Castres , y avait laissé d'éléments de science , d'illustration , de gloire artistique (1).

Comme corollaire de mes recherches . je tiens à me demander aujourd'hui quel fut le rôle du peuple à la suite des grands événements qui venaient de s'accomplir, et une fois mis en possession des libertés locales que le grand cardinal , exécuteur testamentaire en cela des intentions de Henri IV, tenait à lui départir, dans l'inlérêtdeson amélioration physique, intellectuelle et morale; ce peuple , me suis-je répondu , ne voulut jamais d'autre rôle que celui d'une soumission absolue à l'autorité civile et Çonvern^m0ntal9.

En étudiant avec soin . en effet , nos annales depuis 1630, époque de la paix d'Alais, jusqu'en 1670, date de la suppression de la cour souveraine de justice de Languedoc . on en volt disparaître , comme par enchantement , toute ancienne trace d'émeute , de perturbation, de conflit individueL et l'on admire une population déjà nombreuse , que ni la révolte du duc de Montmorency , ni les troubles de la Fronde , ni les envahissements réactionnaires du fanatisme religieux , ni le manque des récoltes , ni les oialadies épidémiques ne purent émouvoir. En restant constamment résignée et obéissante , en laissant aux classes supérieures de la cité , la direction du mouvement soeial , en se confîtiant dans les détails de ses intérêts personnels , cette population s'accrut encore. Elle devint successivement agricole , manufacturière, commerciale. Elle

(1) Etude sur la chambre de l'Editf 1598-1670} ; mémoire en trois parties , couronné par la Société archéologique et des» sciences de Uéziers, concours de 1860.

atteignit en 1665 le chiffre de 4,200 individus , tous ou presque lous attachés à un.mélier , à une fonction , à une dignité ; et lorsqu'elle fut visitée en i&lQ par Jean-Baptiste Colbert , ministre et secrétaire d*état, comme aussi lorsque douze ans après, elle se livra pendant huit jours, à des réjouissances publiques, à Toccasion de la naissance du duc de Bourgogne, elle sembla être parvenue d'un côté à une position supérieure comme centre industriel, de l'autre au contentement et à la richesse que celte position devait nécessairement amener avec elle.

Toutefois à côté de ces avantages matériels s'en était-il produit d'analogues dans Tordre intellectuel et moral ? En d'autres termes , le peuple de Castres, avait-il pendant ce temps, perfectionné ou tout au moins conservé sa littérature maternelle, avec l'originalité de sa langue, la vivacité de ses expressions , l'harmome de ses chants religieux , légendaires , anecdotiques , satyriques , bacchiques ou amoureux? Rien ne le prouve ; tout an contraire paraît se réunir pour constater que l'invasioa du français sollicitée par le génie unitaire de Richelieu , était déjà complète, sur les points les plus avancés en civilisation do la province de Languedoc. Or la ville de Castres était un de ceux-là.

Déjà en 1634, s'étaient introduits dans ses murs des 'roupes de comédiens, déclamant mais ne chantant pas. J'ai trouvé la preuve de ce fait, dans les registres des hôpitaux à cette date ; on y voit qu'un conflit venait de s'éJevcr entre leurs administrateurs, et les comédiens au sujet dt/ droit des pauvres, sur les receltes des représentations dramatiques : Que pouvaient-être ces comédiens, dans un temps aussi reculé? Quels genre d'ouvrages jouèrent-ils à Castres , dont les habitants s'abstenaient, par eâprit religieux, catholique ou proleslant, de la fréquentation des

spectacles, sous peine d'être admonestes soit par les confesseurs, soit par les anciens du consistoire? (Voir dans les registres conservés des archives des hôpitaux de Oistres plusieurs délibérations de celui-ci contre les plaisirs mondains.) Âppartenaient-ils à la direction de Toulouse , qui avait un tiiéâtre et une troupe réglée , comme je l'ai fait voir, dans une monographie sur Labruguière , en citant une lettre du Comté de Bioules , du 15 août 1634 , où il est dit : Nos comédiens font mcrveillies ; leurs femmes ne sont guères belles , pour cela ne restet (sic) de bien faire ?

Voilà des questions que je me contente de poser ici, ne voulant pas me trop écarter de mon sujet ; je les traiterai peut-être un jour d'une manière spéciale.

Quoiqu'il en soit, j'en déduit cette conséquence, à savoir que les guerres religieuses avaient produit dans le pays Castrais, des personnes en assez grand nombre , et com-^prenant assez bien le français , pour fournir un public , a des pièces qui n'étaient encore que Thlppocondriaque de Rotrou , la Sophonlsbe de Mairet, la Cléopâtre de Hardy, la Mélite et le Clitandre de P. Corneille.

Jusques-Ià les chanteurs populaires de la contrée durent avoir peu de choses à emprunter au théâtre , cette mine inépuisable des mélodies destinées à distraire, charmer, et amuser la foule ; furent-ils plus heureux du c6té de la littérature proprement dite? Evidemment non. Celle-ci était entièrement renfermée dans son œuvre de la fixation de la langue française, par l'homogénéité. Elle se serait bien gardée de ménager les idiomes locaux qui formaient alors le principal obstacle à sa mission. ÀussL voyonsnous l'académie de Castres, établie dans le même but que l'Académie française , n'adopter pour les sujets choisis et traiter par ses membres que le français, cl par une con-

descendance que^^l'cnipire lic Thabitudc peut seule e^, quer , quelquefois le latin.

Les sujets d'ailleurs que l'on y traitait, n'admettaient qu'une forme très-sérieuse. La pensée rigoureusement chrétienne en excluait ce qui fait le mérite de la chanson , la gaité, les jouissances sensuelles, le trait piquant et incisif, Fanccdote Irgère, Tépigramme^ le vin, l'amour, l'expression en un mot des divers sentiments , résumés ainsi par la philosophie du dlx^huitième siècle.

Nous n'jTODS qu'un temps à vivre.

Amis passons le gaiement; De ton t ce qui peut 8*en suivre K'ayons jamais aucun tourment.

Il serait donc inutile.de chercher , dans le pays Castrais, pendant les règnes de Louis XIII >t de Louis XIV, des chants populaires, a^ant leur origine ailleurs que dans les classes supérieures de la société, par conséquent composés en langue vulgaire. C'est à peine si Ton trouve, dans les correspondances ou les mémoires de l'époque de très fugitives Indications de ces Mazar%mide$ qui avaient à Paris une grande vogue, et dont le successeur de Richelieu se moquait en dUant : lU chcaUent, ils paieront. Ici comme ailleurs, on payait sans doute , mais on ne chantait pas.

Cependant on n'y était pas insensible au charme de certaines mélodies, venues du dehors et qui pénétraient dans llntérieur des provinces, pour s'y acclimater, s'y répandre et s'y perpétuer , aans que le temps et les révolutions aient pu porter coup à leur popularité. C'est ainsi que l'air : Au clair de la lune, attribué à Lui 11 , fut adopté par nos pères, avec les paroles du premier couplet, qui de bouche en bouche se sont transmises jusqu'à nos jours.

«Sous le règne gala ni de Louis XIV, dit Dumcrsan « dans sa deuxième introduction aux chants et chansons « populaires de la France , les chansons amoureuses , les a pastorales, les madrigaux abondèrent. La cour et la ville « chevroUèrent les airs de Lambert, et fredonnèrent Icg « chansons de Benserade»de la Monnaie, de Dnfresni. de « Linièrc, les chansons à boire de Boarsault et les cou- <( plelsde Coulanges. A. la même époque , la chanson po- « pulaire apparaissait sur le pont-neuf, où Philippe le « Savoyard attirait la foule autour de ses tréteaux ; tandis « que le cocher de M. de Verthamont exerçait sa verve c< sur des sujets de circonstance, et que Gauthier Garc guille chantait les boulTonncries que composait pour lui <t Hugues Gueres , qui se déguisait sous le nom de ce « baladin, n

D*après cela on se demande ^comment il se peut faire qu'aucun de ces chants populaires, romance , pastorales, madrigaux; si abondants sur d'autres théâtres , n'aient pu s'introduire dans nos contrées, .ou du moins y laisser de? traces de leur passage. La fameuse chanson à boire , Âvssitôt que la lumière, répandue sur toute la France à la mort de son auteur en 1660, parait même n'être arrivée jusqu'à nous,qu'aux dernières années du règne de Louis XIV. et à la suite des dragons , venus pour prévenir toute connexion avec les révoltés des Cevennes. Il est vrai que les circonstances où l'on se trouvaient alors, expliquent bien des choses.

Les conversions achetées , lès expatriations forcées , lé commerce anéanti, les guerres malheureuses, la terre improductive et ne donnant en blé, suivant Vauban, que trois semences pour une, le terrible hiver dei709 , la famine générale qui s'en suivit, le voisinage de la peste de

Marseille, Tincendie qui dans une nuit dévora 25 maisons au sein du quartier le plus compacle de la ville de Castres, tout cela n'était pas fait pour encourager la population à se divertir. Rien de plus triste au contraire que sa physionomie historique et son caractère national , pendant celte période de soixante-quatre ans, qui commence à la suppression de la chambre de Tédit , pour finir au lendemain de Tavènement de Louis XV, signalé par la recrudescence des persécutions contre les protestants.

Le pays Castrais, avait perdu, à travers de pareils événements, ses habitudes de travail , la source principale de sa richesse, la cause première de rattachement de ses habitants aux lieux de leur naissance, les rapports harmoniques de ses classes diverses. Il souffrait ainsi dans la plénitude de son développement moral , Intellectuel et physiqqe. Or quand on soufl're on ne chante pas.

Seulement au fonds de quelques vieux châteaux, dans les réduits les plus obscurs de certaines anciennes maisons , les nourrices , précédant celle de Louis XV, psalmodiaient à des enfants pour les endormir la chanson de Malhrough, apportée dans le pays par les soldats du maréchal de Villars ; cette répétition d'une complainte faite autrefois, sur la mort du duc de Guise , offre un air délicieux, mais défiguré, jusqu'à Beaumarchais, qui lui rendit son expression mélancolique. Il remonte, dit-on, au temps des croisades, et on le retrouve encore dans quelque coin perdu de TEgypte, où 11 aurait été apporté lors de Texpédition malheureuse de saint Louis.

Une moquerie sur Malbrough, ce général Anglais qui battait si bien les armées de Louis XIV, pendant qu'on le chansonnait dans les casernes du camp de Malplaquet ; voilà donc ce qui restç, parmi nous, des chants popu-

laires, au commenccroenl du dix-huilième siècle. Celle époque semblerait être le tombeau de la gatté Castraisc , si on ne Ta voyait ressusciter toul-^-coup, avec une littérature toute nouvelle, toute locale, immédiatement aprèj la régence qui passa sur elle sans Tatleindre, le moins du monde, par son dévergondage.

Page 1