‹ Chants populaires du pays castraisChapitre 6 sur 13 · CANTIQUES · texte numérisé non relu

CANTIQUES

£q musique religieuse, les cantiques sont aux hymnes, ce que ceux-ci sont au plain-chant. Leur coupure toujours exacte, leur longueur parfois exagérée, la simplicité de leur poésie, le plus souvent prosaïque, doivent nécessairement circonscrire l'essence mélodique , et les astreindre à une certaine monotonie. S'ils adoptent certains airs qui se chantent dans le monde à des époques déterminées, c'est pour les rendre plus traînants, plus terre à terre, de manière même à les défigurer lout-à-fait.

C'est ce qu'on trouve au fonds de tous les cantiques du

pays Castrais da temps de Louis XV et de Louis XVL Ils sont généralement peu remarquables sons le rapport de la composition; si ce D*est pourtant celui-ci, un des plus vieux, un des plus répandus dans les paroisses des campagnes, et que sa trop grande simplicité rapproche beaucoup du style de la complainte de nos jours.

Venez, enfants, venez au caiéchisme Venez y tons avec empressement ; Vous y verrez l'énormité du crime.

Vous apprendrez à fifre saintement.

Si fons venez, et si voas éies sages Voos recevrez de magnifiques prii , Des chapciels , des croix et des images Et par-desaus les clés du paradis.

Venez, enfantai, venez, etc., etc.

Les cantiques de la même époque sont plus purs peutêtre de rime et d'expression ; mais ils sont tons aussi vulgaires didées. Ils ne s*élèvent jamais au-dessus de Téloquence des bons curés de village. C'est le prône de ceux-ci vulgarisé par la musique; c*est la vérité chrétienne, on ne peut pas dire toute nue, mais dans son déshabillé le plus modeste.

Tel a été pourtant pendant plus de cent ans, tel est encore le caractère de ce genre de chant populaire, qui a primé tous les antres et dont la propagation n*a jamais été interrompue.

Les cantiques du pays Castrais ont donné lieu à plusieurs recueils aujourd'hui perdus. Le seul que Ton pourrait retrouver, serait celui qui fut imprimé à Toccasion d*une mission donnée sous Tépiscopat de monseigneur Jean-Sébastien de Barrai. Dans un volume très-considérable se trouvait ramassé , classé , distribué , tout ce que le dio-

cèsc avait pu se procurer de poésies religieuses à l'usage habituel des fidèles. Il constituait d'abord une certaine tradition, puisque son premier canliquc porte pour rubrique , air du Système; cela fait remonter à l'intervalle de 1720 à 1730; ou y trouve aussi celui de Reviens pécheur avec son rhythme spécial, tandis qu'on le chante aujourd'Iiui sur l'air de Femme sensible, que Méhul a composé an 19« siècle.

Ce même livre offre une autre particularité, l'absence de loute pièce de vers en langue romane. Cela prouverait deux choses : ou qu'alors les bords de TAgoùt étaient stériles en productions admettant Tidiôme local ; ou bien que celui-ci ne s'introduisait dans l'église qu'une fois l'année, le jour de Noël , sous le nom de Goudelin , dont les œuvres se répandirent dans tout le Languedoc à l'aide de quatre éditions successives, la dernière à la date de 1710. II est d'ailleurs de fait que les noëls composés par le poète toulousain se retrouvaient complets ou partiels dans presque toutes les anciennes paroisses des diocèses de Castres cl de Lavaur.

C'est donc des cantiques écrits en français, mais chantés avec ces accents qu'on comparaît plaisamment autrefois à celui des vaches espagnoles, qui firent le fonds des concerts de nos populations depuis 1720 jusqu'aux dernières années du régné de Louis XVf . L'évêque Quiqueran deBeaujeu s'en servit pour distraire, en les édifiant, les ouvriers sans travail qu'il avait rassemblés dans des ateliers de bienfaisance publique, pendant les années de misère et de disette, qui suivirent la chute du système de Law. M. de Barrai suivit cet exemple lorsqu'il organisa, aux environs du cbef-lieu de son diocèse, le travail de terrassement des nombreuses

routes que nous devons à son initiative cl à son activité. Enfin, on trouve Tobligation du cliant des cantiques, suivant un ordre déterminé, dans le règlement que Mii« de Barrai fit eUe-même pour les deux hôpitaux et principalement pour celui des enfants trouvés. Aussi n*était-il pas rare, au commencement de ce siècle, d'entendre de bons vieillards fredonner, de leur voix chevrottante, les airs profanes, qu'ils avaient appris, sur des paroles très-orthodoxes, et quMls appliquaient, tant bien que mal, à leurs compositions primitives, ou a de nouvelles souvent trèspeu cal!holique«. Ainsi le pays Castrais a appris et conservé les airs suivants : du Système (Accourez peuple fidèleé venez à la mission) ; Dans ces beaux lieux, amour quitte tes armes (le Miserere) ; les Folies d'Espagne (Renouvellement des vœux) ; l'Amour la nuit et le jour (la Communion) ; des Ennuyeux (Vive Jésus, vive sa croix) ; Dirai-je mon confileor (Procession de la croix) ; de Joconde (Vous qui vivez dans les travaux) ; J'entends le bruit (le Jugement dernier) ; Suivons l'amour, c'est lui qui nous mène (le Paradis) ; Que n' aimez-vous, cœur sensible (Brûlant d*ardeur, brûlant sans cesse, Brûlant d*ardeur pour le Seigneur, etc.

La muse romano-castraise s'était réveillée depuis quel-' que temps. Elle avait frappé tour à tour (on va le voir bientôt) à la porte du temple de Cythère , comme on disait alors, ainsi qu'à celle du cabaret. Elle avait célébré l'anecdote locale, lancé de petits traits malins contre les prétentions et les personnages ridicules; elle avait, en un mol,

pris droit de cité dans la république des lettres. De là elle entra bientôt dans l'église par la voie des noëls.

Deux sont restés célèbres parmi nos pères. L'un fut composé par Daubian. Son père» dit Daubian-Delisle, parce qu'il était sorti de Tlsle- en- Albigeois , vint lever, à Castres, le premier café qu'on y ait connu. Le fils, formé dans la fréquentation des avocats de l'époque, élevé gratuitement "au collège communal , ayant appris l'art des vers sousM. Sales, prêtre, auquel il en adressait de passablement croustilleux (je les possède écrits de sa mnin, sur papier à lettre et à l'adresse du professeur) , fut reçu avocat à la Faculté de Toulouse. Il revint de là pour épouser une trèsvieille fille qui lui transmit à la fois sa main et la clientèle de son père. Daubian eut peu de succès au barreau ; mais, entraîné par un caractère très-gai, un esprit très-vif, il en eut beaucoup dans le monde, où se confondaient déjà la noblesse et la bourgeoisie. Il amusait l'une et l'autre par des pièces de vers, facilement écrites, plus facilement répandues. Leur pensée toujours paloise, leur expression toujours juste allait merveilleusement aux mœurs du pays, qui jusqucs-là avait su être lui-même, sans alliage étranger, et sans le désir de copier ou d'imiter servilement ses voisins.

Le fameux noël de Daubian, Paslouros abcs prou rouncat (airs notés no 12), est une pièce sérieuse, et fortement imagée, en sept couplets de huit vers chacun. Il avait été mis en musique par l'organiste de la maîtrise de la cathédrale, celui qui donna le jour, à Castres (il est bon qu'on le sache pour l'honneur de notre tradition musicale), à un fils devenu un des plus forts violonistes de France, et que le père encourageait dans la révt-lation de son talent, en remon-

laol cliez lui, loutes les fois qu'il cnlendaft le jeune virtuose, pour lui donner une pièce de douze sous. La musique appliquée par Mazas (voilà leur nom), à la pièce deDaabian , est large, majestueuse, expressive, évidemment de l'école de Gliick. Elle n*a pas vieillt et il serait désirable que nos sociétés philharmoniques la reproduisissent dans un de leurs concerts; ou mieux encore, il conviendrait que l'orgue de l'église de Saint-Benott la jouât tout au moins une fois Tan , le jour de Noël , en mémoire de l'homme de goût et de talent qui, le premier, fit connaître ce puissant instrument aux habitants de Castres.

Pujol , contemporain de Baubian , son confrère comme avocat au sénéchal , a aussi laissé des noëls, d'une facture plus simple, dont quelques-uns ont été plus tard imprimés. Voici les deux derniers couplets d'un des premiers, qui avait eu une grande vogue avant la Révolution :

Anguen yé toulis en roasso , Yé fa nostr'adouratiou, Oenten pas ni frex, ni glaço.

Sur la neou nous faren traço Per ana bes'aquel Dioo.

N*aouren pas frex à las gaoutos Nous escalfaren l'artel ; Apreç tootos nostros faoulot Caldrio'ana de gralipaoutos S'axignouilla dabanl el.

Le noël le plus remarquable du même auteur est celui qu'il composa h l'occasion de sa réclusion en 1793, avec toutes les notabilités de Castres , dans le local dit le Setni^ narium. Mais est-ce bien un noël? Son esprit bénignement épigrammatique semble s'éloigner de celui des cantiques sacrés. Les détails qu'il renferme constituent autant de portraits à grands coups de crayon, où chaque personnage

vient poser avec son allure parlicalière, ses trailsdisUncls, ses habitudes connues, ses rlces ou ses défauts, en prenant place dans une galerie qu*on pourrait appeler photographique, La lunette de Pujol est d'une exaclilude parfaite. La ressemblance saute aux yeux. Nous tous qui avons connu les originaux , nous pouvons rendre pleine justice au peintre qui les a si spirituellement dessinés.

0ans cette intention, on va reproduire textuellement ici opuscule anccdolique , couplet par couplet. Seulement il faut y joindre un commentaire qui en relève le mérite et prouve, il y a lieu de i*espérer, qu'on peut être spirituel et vrai, dans tout genre de composition, lorsqu*on sait avec discernement saisir ic trait caractéristique de chaque in« dividu. Il y a d'ailleurs un certain charme à ressusciter ces petits tableaux de mœurs locales, éclairés par le foyer des souvenirs et des affections, sur lequel une génération indifférente passe tous les jours pour en dii>perscr les cendres, ou en amortir tout-â-fait la clialeur.

NO£L NOUBEL

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