‹ Chants populaires du pays castraisChapitre 7 sur 13 · FAYT AL SBMINARI PER UN RECLUS · texte numérisé non relu

FAYT AL SBMINARI PER UN RECLUS

Ayré : Mon père élail pot.

Qu'un brux, al myeil d'aquesto neyl

Sourtis dal seminari?

Cap de prisounié n'es al Icyt, Tontisy fan lou carri, Bourjés, artisan, Marquis et marjan , Cadun es dins la joyo; E tout aquél ban Your bén d'un éfan Que lou cél your emboyo.

IjOu Seminari, le Séminaire, Seminarium , comme porle l'inscriplion qu'on voit encore sur la por te, est le bâtiment de notre vltlc qui a le plus subi de révolutions : hôpital avant 1595, palais de justice après 1630, manège d*équilation lors de la Chambre de Tédit , école ecclésiastique sous nos quatre derniers évèques , prison au temps de U Terreur, école secondaire en 1805. dépôt d'une literie militaire en 1808 , lieu d'internat pour des prisonniers Espagnols en 1809, centre de distribution de secours en nature pendant les années désastreuse de 1815 et 1817» grand séminaire en 1818 , il est devenu aujourd'hui salle dasilc et dépôt de mendicité.

DIsou qu'aquél poulit touslou

Dount canlou la naïssenço , De lotis que sou dins la prisou , Béa fa la delibrenço.

Gle^os et Malpel ,

Sancerro ammé.Bel Dansou la bouleguello;

Sers n'a pas pus poou ;

Guy rasai de noou RU coum' UDO bougnietto.

Gleyses et Malpel, le premier avocat, le second maître do latin, tous deux goutteux et qui avalent peine à se tenir sur leurs jambes.

Sancerre avec Bel, l'un avocat, l'autre praticien, i)oiteux au suprême degré et qui marchaient toujours avec des t)équilles. C'est le premier, fils d'un ancien commissaire des guerres , qui répondit au représentant du peuple qui l'appelait M, de Sancerre: — Sancerre tout court, citoyen ; la mission est peut-être de me raccourcir, mais jamais de m'allonger.

Sers, ancien snbdcléguc de l'intendance, ancien inspecteur des forêts , ancien bâtonnier de Tordre des avocats, iifleclait en politique une circonspection exagérée.

Guy, devenu président du tribunal et membre du corps législatif sous l'Empire, avait fait vœu de ne pas se raser tant que durerait sa détention ; il ne riait jamais qu'en se trémoussant de tout son corps.

L'un'aprep l'aoutré en proaccssiou

Courrissou dins Pestaplè

Aqui troubou lou fil de Diou

Nul, paoaré, misérable.

Bialelo attendrit

Coubris luu petit E 6outoyo la maïré

San se fa préga

Doun' un cop de ma A Jousep soun connfraïré.

Bialèle, charpentier; ce mol explique le sel de ce joli couplet.

Picard bén en se trigoussan B bol pas être en resto , De boan cor marmot, à Féfan Uno loungo requesto, Mais lou Capucin , Sans tout aquel trin , Yé douno l'acoulado, E fa pel pijou , Un matalassou De sa barbo eoupado.

Picard, homme d'affaires de la maison FalgueroUes , conteur intarrissable.

Le Capucin n'a jamais été connu à Castres que sous ce npm; le publicle distinguait des autres par son énorme barbe.

San-Jeniefg que fa ço que pot

l'erd pas brico la Icsio .

E bol qne per un boao fricot Se fiuiguo la /eito.

Buug pa «tissés c A ous, t'apous et lebraous, Attendou rassemblado ; Parello , ambé sén .

Bol qu'a la jasen, CaduD bego rasado.

Saint - Génies, marchand, élait aussi gourmand que PériHou, dit Parelle, était gros buveur.

M^fis cal beire a'prep lou dessert,

AzeiD*«ininé sus lunetlos, Lamouzié, Brassac et Gaubert, CanLa yours cansounettos;

BassQS é hassouns ,

Flulos é bioulouDS Joguoun lours pus bels aires,

E pei eo chorus

Dal noum de Jésns Foou restounU tous ayrés.

Azéma, syndic du diocèse, Cros dit Lamouzié, le chevalier de Brassac, Marc Gauhert, mort plus lard greffier du Irilunal de commerce, comptaient parmi les musiciens instrumentistes de Tépoquc. Ce chevalier de Brassac avait échappé aux massacres de septembre, pour venir se faire enfermer de rechef à Castres, en compagnie d*un violon qui ne le quittait jamais. On raconte que mis en liberté par un exécuteur de ces terribles journées, et après avoir foit quelques pas dans la rue, il se retourna, revint frapper à la porte de la prison, où ses camarades étaient mis à mort, et qu'arrêté sur le seuil par Thommc à qui il devait &on évasion : — Je veux rentrer, lui dit-il ; — Et pourquoi faire? ^ Pour aller chercher mon violon ; je Tai oublié. — H rentra, en effet, retrouva son instrument, remporta, et s*écria en s'éloignant de nouveau : Je ne l'aurais pas remplacé.

La l.aodo, Goudoun et Lezert,

Jarmats de la inusico, Benou ranima lou counceri.

De your bois angelico y Toiilis en cantan , Touiis en »aouian , Fan dé tours de sonplesso ; Ë Touncle Brassac Quitio lou trictrac Ë dans' ainme la junesso.

Messieurs de La Lande, de Lezerl et Goudon, jrunes encore, avaient tous le charme des gentilshommes du 18e siècle. M. de Brassac, très gros de corps, ne se remuait qu'avec peine. C'est pour cela que Pujol le représente ici sautillant comme les autres.

Peyré qu'es tout emerbeillat

D'aauel poulit tapajé Se met a criaa cou m' un fat!

Ëfans prengan courage !

Lou diable es toundut, ^ Aquel biel cou mut S'en ba Talo bayssado El lou béléffan Per un féblé éfan Se bel Talo rouuzado.

M. Peyre aimait beaucoup, dans les réunions, à faire l'assistance. C^est le contraste de ce rôle que l'auteur du noël a voulu lui imposer.

Quan dal plazé que lous rabis

An touiis Tarao pleno, Messius. escoutag-me, ça dis, Fabré de la cadcoo;

Yéou soui un quistou, 9 Pel paon ré pijou

Ë per la qués en coujo ; Your vi counsacrat Tool ço qu'ei gagnai A la negr'a la roujo.

Fabre, épicier, joueur fiefré , demeurait dans la Grand'- Rae, à la maison occupée aujourd'hui par le sieur Laroque

de la même profession. Là, les jours de marche, on tendait une grosse chaîne de fer aboutissant au coin de la pharmacie de M. Landes , pour empêcher la circulation des charrettes , ce qui faisait distinguer Fabre de ses nombreux homonymes par ce mot ajouté : de la cadéno ou de Jn ch<iine.

An* aquelos embilacious,

Cadun lebo la slllo,

E porto ço qu'a dé precious

A la Sdnto famitlo :

Balard sas cansous,

BuGus millo douçous De sa bouco duourado ,

kl Pujol lou biel ,

Dexous soun manlel, Uno^bresso sculptado.

M. Balard était, en eifet, un chanteur comme un conteur très aimable. M. Baux-Baradiéres se distinguait par une douceur très gracieuse de paroles, aussi bien que par un caractère très conciliateur. M. Pujol , avocat, outre son talent pour la poésie patoise, possédait celui de la sculpture en bois. L'aigle, aujourd'hui doré, qui sert de pupitre aux chantres de Saint-Benoit , est sorti de ses mains ; il me semble même avoir entendu dire qu'il n'est pas étranger à celui qu'on voit sur la porte septentrionale de la mairie, cadeau fait par lui à M. de Royère], dernier évêque de Castres.

Mes lou médeci qu'es capot

E dount l'esprit trabaillo. A

E Gros que croco lou marmot Sans gagna cap de maillo ,

D oufri quicoumet

Al brabe éfantet Fariou tout your délie! ,

Mes faouto d'arjén ,

Fan à la jasén Offro de your servici.

Le médecin dont il est ici question est M. AUxii PujoL Il avait été enfermé en même temps que son frère, avec ce mot à la colonne des motifs de détention , fanatique. Lorsque Chabot , le fameux capucin , Chabot , terroriste déhonté, visita les prisons de Castres, Il se fît apporter le registre des écrous. Arrivé au nom d* Alexis Pujol , fanatique, dit-il en lisant; tu es médecin et tu es fanatique. — Bêlas ! citoyen représentant , répondit le détenu , je n*ai jamais pratiqué que le culte d'Hippocrate. ^ Alors va le pratiquer ailleurs; et il ordonna son éfargissement en même temps que celui de Crot, chirurgien.

Bibles qae pens' à la santal De la Vierj* accoujado , Sur souD bel faoutur rembourrai , Bol que siog* assietado.

San-Jéoiés ba bex

Se met al courrex El graio la crinieyro;

Se couDSoulara

Et léuu se séira Dessus uno cadieyro.

M. 4e Viviés, infirme, ne bougeait jamais de sur son grand fauteuil. Satn/-érentVf« qu*on retrouve ici pour la seconde fols, était d'un caractère très officieux, surtout dans Torgaiiisallon et le service des dinés priés«

Pey s'abançou, mes un paou tard

Très catels que cal beyré ,

Tersoq , Franco , Alquier-BonfTard

Ambé sous els de beyré ,

Portoun yours liquous

E forço boubous; Nayrac, per tout houmaje,

Amé lou biroulet ,

Dé soun bilbouquet Eaccnso lou maynajè.

Cest une charmante idée que celle d*avûir associé d'ans lin même vers Irois amis inltmes, MM. Tenon» de France^ Mandouliei\AIquier-Bouffard; celui-ci portait toujours des besicles par suite d'une^myopie très-prononcée. Bl . Nayrae était , dit-on , très-adroit à quelque jeux , notamment au billard et au bilboquet , am «sèment qui datait des dernières années de Louis XVI.

r^aigayroHos ben grabomen ,

Frex^quan tout es do brasa, Debil' un fort bel coumplimeD Sans trop pressa la phrase.

Per représenta S'est fait accousta Pel grand Suc Sant-Africo , Pel gros Murassou Que jur' al pijou De noun pus jura brico.

M. de Falguerolles est dépeint dans ces quatre premier» vers d'une manière frappante. Cest bien le même homme qui. avec une impassible et solennelle gravité, partait de Castres, après un déjeûner dincUoire, comme on disait alors. et dans une voiture attelée de deux chevaux, pour aller coudier à Soual ; de là, monté sur un cheval , son domestique sur Fautre , il arrivait le lendemain , à midi , à son bien de la Bevèse ; distance totale 15 kilomètres: on la parcourt aujourd'hui en une heure et demie de temps. Aussi M. de Sancerre répétait-il souvent : Si je croyais à |a métempsycose, j'aimerais bien de venir un jour cheval de M. Falguerolles.

M. de Saint' Afrique était un de ces quatre frères, gardes-du-corps à la fois , du roi Louis XVI , d'une taille de six pieds , et dont trois se sont fait prêtres après la Révolution.

M. de Murasson , homme d*esprit d^ailleurs, ne pouvait pas dire une parole sans l'accompagner d'un juron.

CUAIS'TS d'amour.

La seconde moitié du 18e siècle se distingua par l'afféterie, plutôt que par la sincérité des sentiments ^moureiix. On trouve en effet peu de naturel , mais beaucoup de contre-vérité dans ce règne des bergers , en perruque à la financière , en habits de soie , armés de houlettes chargées de rubans rouges ou bleus , qui commence à la Pompadour pour finir ia veille de la Révolution. L9 fameuse romance Ah! vous dirai-je maman , qui a surpassée tout ce qu'on, peut imaginer de popularité excessive « date de cette époque. Le nom de son auteur s'est perdu au milieu de l'empressement-, universel qui Taccueillit ; mais il en reste une multitude infinie d'imitations, auxquelles aucune partie de la France d'autrefois ne semble avoir été étrangère. Le pays Castrais paya son tribut à l'engouement de ce genre de littérature. On en trouve le type dans la chanson très répandue , Un xoun dins lou bousccUjé ; c'est pourquoi on se borne à l'indiquer ici. L'air et les paroles en sont aulhenliqiiement indigènes; elles ne sont pas plus mauvaises pour cela. Si l'on peut y reprendre un peu d'obscurité dans les pensées et d'amphibologies de mauvais goût dans les mots , tout cela se trouve compensé par un chaot franc, harmonieux , facile k retenir, et qui se prête soit h un mouvement précipité, soit à une mesure de la plus grande largeur. Aussi le retrou ve-t-on à la fois admis dans les cantiques en allegro moderato , et employé pour les chansons de table en andanlino majestueux , comme clans celle-ci :

Qun plazé d'eslr' à laoula Quand y a Pierres el Jca»

Amay Bertrand , elc.

Une autre chanson d^amoor de la même époque , ma» qui sent en quelques endroiU une provenance Toulousaine, est celle-ci imitée de Métastase.

(àîr» notés n© 14)

Soui utt aonzel de passajé Qu*ey roudal de loul coustat ; Soui estai lonxoun boulajé , Mes per tu me soui fixai.

D'abord qu* yéou lé béjeri , Mayt de mil© cops jureri Que , quan iraourio pas de rélour^ Te bouldrlo aïma per toujowr.

Si«ft ingrate , >ios fadeso , Boli roumpre]mous sermcns; La iésoulutiou qu'ei preso Pot pas dura pus lountens; Ycou cresio que lu m'aimabos , Qu*eri iou seul qu'escoutabos ; Aro que ne besi Tabus, Cerlos^nou l'aymi pas pus.

As tout ço que cal per plaïré , Sans counsulla Iou mirai.

Toul me play , surtoul toun ayré ; Sans faïrA mayt de dèla4 , Souben-té qu'es fort doumajé Qu'un défaoot gasté Toubrajé; La béoulal eslo fort mal , Quand on a^loulcor banal.

Quand on a un galanl tendre Lou cal saoupré counsetba , Car y en a pas à rèbendré Es mal aysal d*en Irouba;

Eros Tort pla parlajado , Mamour , cros adoiirado ; T'aimi pas pus et tu debios lie couDserba quand lu m*abios.

Ta pèoD serio pordudo Se me boulios tourna aima ; Quand un cop moun doc 8*aju«lo Pot pas pus se ralluma ; Toutos (as poulido^minos , Ni mayt (as uiliados fines Non saourion pas pus relrapa Ço qu'as layssal escapa.

Celte pièce d'une faclure tout-à-fait classique , d'une forme très gracieuse , d'un style assez pur , fut longtemps attribuée à l'abbé Maurel , chanoine de Montpellier, mort en 1760. Il n'y a qu'à la comparer avec celles du même auteur , d'une authenticité reconnue > pour établir une différence radicale d'origine. Elle est d'un dialecte plutôt espagnol que grec, comme sont ceux des pays qui gravitent autour d'Agde et de Marseille. Elle se rapporte plus directement que ne peut le faire le patois de Montpellier , à celui de Castres , parce que ses désinences accompagnent plus souvent la syllabe finale d'une consonne. Quoi qu'il en soit des causes de sa popularité, cette popularité ne ftit pas un moment douteuse ; elle pénétra du haut en bas toutes les classes de la société , et toutes se réunirent pour chanter et perpétuer le chant Métastasien , Sotii un aouMtl depassajét avec un air qui en relève le charme , et qui mérite sous tous les rapports d'être conservé.

Ce n'est pas que la littérature greeo-languedociennc n'ait été connue et appréciée de bonne heure par les chanteurs et les musiciens castrais. Ce sont eux qui ont peutêtre le plus avidemment adopté la mélodie si suave , si

originale , si harmonieuse , L'agncl que m'a$ dounal ; quî Tont propagée dans nos plaines, dans nos monlagnes , dans nos églises , d'où elle est plus lard arrivée au théâtre. Ainsi j*ai vu en 1820, représenter sur le théâtre de la Gatté, il Paris, un mélodrame intitulé : la Famille Sirven ou Voltaire à Ca$lf es. (Remarquons en passant qu*i^ n*y est jamais venu , mais qu'il eut, à Toccasion d'une cause célèbre, de nombreux rapports avec plusieurs de nos compatriotes , outre le féodiste Sirven dont il parvint à faire réhabiliter la mémoire). Dans ce mélodrame , et au second acte, la scène se passe à Brassac , sur une place publique , au sein d'un site délicieux , fermé par des tonnelles de treilles miraculeuses d'abondance et d'où s'échappent d'énormes grappes de raisins noirs. (Jamais la fiction poétique n'a été aussi loin). Là se trouve une estrade sur laquelle on fait monter M. de Voltaire , qui préside une fête locale , où l'on danse des rondes sur l'air: L'Agnel que m'as dounaL Cela faisait dire à un de mes voisins , parisien pur sang . et de plus artiste célèbre musicien , comme je le sus plus tard : « Ce' doit être .un bien [beau pays , celui qui produit des fruits aussi savoureux et des motifs de ballet aussi aimables !

L'Agnel que m'as dounat], poëmc et musique d'auteur inconnu . est ainsi resté , dans nos contrées , l'expression la plus vraie des chants populaires. Pour cela, je vais en reproduire ici les deux couplets , en me demandant si le temps u'a pas emporté quelque chose qui pût servir à expliquer leur sens évidemment allégorique.

(Airs notes no 15.)

L'a^el que m'as dounat S*en es «nat

Payssé dins la pr-ado ;

L'agnel que m'as douoat S'en es anat

Payssé dins lou pral.

Sen es anat su l'erbo , pccaïre !

Per bésé d'y (rouba sa maïré ,

Et yeou , sans pus larda , M'en boou béni per lé soulaja.

Ëmbrasso-cne, coursou,

Fai m'un i^eulou ,

Jouissen sans crento

Dal plasé de l'amour

Que ro^asdounat dins aquestejour;

Sans tarda , finis donne ma péno,

De moun cor briso la cadéno

Et rand à teun agnel La libertat de t'estré fidel.

Cette chanson n'esi pas la seule que Montpellier nous a fourni> Les rapports de celte ville avec la nôtre , alors que M. de Barrai occupait le siège épiscopal de Castres , «t que M. de St-Priesl , son beau-frère , remplissait la haute dignité d'intendant du Languedoc , faisaient un peu vivre les deux pays Ttin par Tautre. Ils échangeaient leurs productions Intel leclnelles , aussi bien j que leurs services publics. Les classes aristocratiques propagèrent ainsi les romances languedoclt>nnes de Florian , de Tabbc Maurel , et c'^st sous leur influence que le peuple a apprit «t chanté de àes meilleures voix la pastourello : Al léba de Vauroro , Dins un pradél de flouSf ainsi que le petit poëme suivant, si gentil d'expression, et si doux de sentaient.

VÊcho.

(Airs notés n» 16.)

Dins un bousquel , Tircis fort mouquet , Toal soulet se proumeDabo ; Lou paour' éfan £d se passéjan , A tout moumen répétabo :

Echo! écbo!

Tu que sabés tout aco, Ah ! se boulios merespoundre encar'un co, Digo-m'un paouc , ço que fa mouû Iris , Quan soun friogaïré mouris.

-Ris.

Es dounç ainsi Que ris dal chagri De ramant lou pus fidëlo ) Mais moun amour , Béléou qualquéjour, Pouïrattouca la cruello.

Echo! écho!

Tu qné sabés tout aco , Ah ! se boulios me r«spoundrc encar' un co, Digo-me se, dins sieis mésésdMoi.

Se ne sera como pioï :

- Oï.

Souffri sïeïs mes, Encar' acos pas rés , Per «^str* aimât d*uno bèlo Mes bérinens Q'après aquel temps Sera toujours cruèlo.

Echo! écho!

Tu que sabes tout aco.

Ah ! se boulios me respoundre encar* un co Se parles mai , Segur mourirai , Senli moun cor que s'en bai — Baï.

Aï ! qunlé sort Neâbol ma mort Questa cruèlo pastouro ; Mais en mouren , Kegretarcï pas ren Se sabique me plouro.

Echo ! écho !

Tu que «abés tout aco , Ah ! se boulios me respoundre encar' un co , Digo-yé qu'es causo de moun sort...

El que ne plouré ma mort, -Mort... !

Il ne faudrait pas croire que des poésies du genre et du fini de celle qu'on vient de citer , en s'acclimalant dans les pays du versant nord de la Montagne Noire , y aient porté quelque préjudice aux productions indigènes. En littérature, le libre-échange n'est jamais un mal. Une salutaire émulation y naît toujours de la plus large concurrence. La chanson de VEcha est contemporaine d'un assez grand nombre d'autres composées sur les rives de i'Agoût, avec un rhythme plus redondant, des paroles moins châtiées , des tournures se ressentant presque toujours de la crudité du terroir. Telles sont :

Bosr^e te loua , JeanUo paslouréleto ; Bos-te ie loua Per mouD troupel garda , etc.

Telle est celle-ci recueillie à Murât et qui forme dialogue entre une pastourelle et un pastourel , et dont suit le dernier couplet :

Juscosal clôt yéou aoureïlou cor tendre , Quand yéou saourio béni sec cou^* un broc, S'aprés ma m«rl boulegabos ma cendré , Yé troubarios de bélugos de fioc.

En voici uue autre que j'ai ramassée dans la mémoire d'une femme de nos filatures , âgée do 82 ans. Elle eut besoin pour la chanler entière du secours de sa fille (60 ans) et de sa petile-fillc (i5 ans) , auxquelles elle Tavail enseignée dans leur plus bas âge.

L,as quatre Sasous Ou lou Farou.

Lou prinlens nous rappèlo La roioo das sasous ; Couraje, paslourélo , Baï garda tous moulous ; Meno-Iousà l'erbélo, Allen toun pastourel , Mes preR gardo , Hllèto , A soun faroo fidet.

L'esliou, quan Taourajado Venguet à esclata , Dejous la capelado Anerou s'abrita, La pastonro Iramblabo, Lou pastre Tenibrasset, De tant que la sarrabo Lou farou la mourdct.

L'autouno se présenio Ammé sous fruits tant dous , Pastouro sios doulento , Perqu' as l'él tout en ptous.

— « Plouri ; aco te regardo , « Quan bvn un pasiourel .

« Fillolo , pren pi a gardo « A soun farou fidel.

« L'biber bon ; dins la prado « Nou l'eseartés pas trop ; « La biso et la jalado « Te pouirioou pourla cop ;

* You soui uno paouretto « Per serbidc lijou; « N^angnés p«s sur Terbélo c( Sang crenla lou farou. »

Enfin, celle-ci qui ciol l'époque des derniers cliarils d'amour du 18^ siècle, par \c nom de Daubian , son auteur * ^ ^.^

V-^oun soulel, moun bel jour, Oubjel de ma pensado , Sujet de moun amour; Mestresto de moun cor

Et de moun sens , T'tslimi mai" que l'or

Et que Tencens.

Quand de dlns noslro prado Tu nou paresses pas , L'herbo semblo jalado ; Moun troupel non païs pas; Ma tendresse, moun dol

Et mas langotts Barrou lou gargaïUol

De mous moutous.

Toutîs mous agnels dansou Quand te bésou béni , En boundissen s*abançou Per milloo t'acculli.

Tout semblo fait, hélas!

Per Taltendri , Car quand non ye sios pas

TQUt ba mouri.

Aymo-né , bel imajé , Nourrisson de Tamour.

Qu*n despiex que you ajé , You t'aïmarei toujour.

Respoun k ma tendresse,

Cor de roc , Renounço à (a rudesse

El pren moun Toc.

La régulariîc de ces couplets annonce qu'ils étaient l'œuvre de quelques plumes exercées. Le pays révélait ainsi ses versificateurs , hommes d'un génie peu original sans doute . mais d'une éducation suffisante. Ce mérite s'affaiblit à mesure qu'on s'éloigne de la ville de Castres. Les chants retrouvés dans les diverses ag^çlomérations l>)cales. du côté de Labruguière et de Mazamet sont en général plus spontanés peut-être, mais. aussi plus incultes. Ils n'ont pas une grande élenduo. Le sujet se borne , presque toujours aux premiers rapports d'un amoureux et d'une amoureuse. Ils s'accostent, se regardent, se saluent « s'assoient sur l'herbette , et tout est dit. Cela finit par devenir monotone , et si ce n'étaient quelques mélodies qui y dominent , cela serait oublié depuis longtemps. Le moyen par exemple de se charger la mémoire de niaiseries semblables à celles-ci :

A 1« bourietto gna Uno tant bèlo fillo , Uoo tant bélo CUo Que se bol marida.

"*^ Son dous que la ban^besé , Sabon pas qui Taora.

Autre.

Jeanti galao, per fa Tamour « Tou yé soui (nnoucento , L'amour es que factéso, L'amour es que passolens ; Galan perdes ta peno , , Gatan perdes toun temps.

Autre.

Pastourelélo Taoutrojour, Siélado sus Terbelo, Ai biât béni toun paslour En gardan mas redétos.

Que m'u dix :

Agez pa8.:poou de yeou, Accampi de flouretos.

Les citations qui précèdent sont assez multipliées pour donner une idée complète du caractère des chîints populaires de Castres et de ses environs pendant la dernière période du 18e siècle. Ce qu'elles ont de plus saillant, certainement, c'est leur décente honnêteté. On n'y trouve aucune de ces graveleuses expressions , de ces sales images dont la cour de Louis XV, et les classes supérieures d'alors, se soûlaient avec délices. Le peuple ignorait encore qu'il existât un marquis de Sade pour écrire des horreurs et pour se vanter de les avoir commises. La régence avec ses goûts libertins , n'avait touclié que le faîlc des mœurs françaises. La littérature crapuleuse de Piron et des pour- Toycurs des scandales de Versailles était teltrc close pour l'es masses. La bourgeoisie elle-même se montrait philosophe, mais réservée.

Voici une chanson castraise composée -après la représentation du Tarare de Beaumarchais , puisqu'elle estsur l'air: Je suit né nalifde Ferrare. Elle est un type de l'élat moral du |iays , considéré d'après ses sentiments les plus voltairiens :

Cansou d'un Biel.

Air : Je suis né natif de Ferrare,

Approxi de la soixantèno»

Per me biia n'ey prou de péno; D'un séjour que ycou aïmi tant , Me caldra leou fic9 lou camp.

Al fait, que sou yeou sur la terro, Pribat das dréjés d« Cithero ?

Per joui n'eï pas pus que Tel...

Qu'on es bestio , quand on c» biel

IVr ne l»ejeri uno (it\eto , E yé touquéri la inaneto; (!resio que raous amusomcns , Y aggradessou coum'al bel temps!

Roli m'approucha de sa faço, ' Mais èlo , fagan la grimaço, Me respoiind d'un aïré cruel :

Qu'on es be«!?o quand an es biel.

Al printemps la flou de moun aje.

Quan Irouvav' un poulit roainajé, L*adonraTi; poudio pasmaY; El n'abio pas finit jaroaï ; Abei me cal fa bollo-faço , Adoura lo is sants à sa plaço , Pretendr* al royanme dal cel...

Qu'on es beslio qoan on es biel !

Sou pas jalons que la junesso

Rande eareaso per caresso ;

Lou tens fugis et yeou m'en boou ;

Caroun , toun uoum soûl me fa poou;

Entendi la maudilo parco

Que dis : passaras leoo la barco ;

Créï al jujomen éternel...

Qu'on es beslio quand on es biel!

Que Ton rapproche maintcnanl cette éfucubration foncièrement anlî-chréllenne , mylhologiquement împîe , si i'on veut , de cet extrait textuel d'un livre de Tépoque , et qui se retrouve d&ns Le Goudouli, journal mensuel, imprimé à Toulouse , numéro de novembre 18ttl :

Facétie.

«Couplets patois, chantés par Madame la présidente « de Niquet , à rarchevèque de Toulouse (Etienne-Charles (rde Loméniede Bricnne , né en 1727), qui dînait chez « elle , pour se plaindre d'une question indiscrète que lui « avait faite son confesseur.

- 63 " » Sur l'air : Où allez-vous M. l'abbé ?

ier

u Un cotifessou fort endiscrci, « En coufessan me demandes « Se ii'er* cstad* aïmado ,

« Obé, « El se m^ri laïssado ..

« Bous m'entendez bé.

« 6é m'entendez, m'entendez bé, « Se m'entendez, digas pas rc, « Boas, siés tou soûl pécaïré,

« Obé , « A qui laissario Tairé ..

« Boas m'entendez bé.

» Pour se venger de son mari qui avait Tair fâché de la « liberté de celte ciianson :

» Moussu lou président Kiquet, « Jou bous>a disi fVanc^iit nel :

« Se mé téniés rancuno,

« Obé!

« Iti'en poartarîats may^d'uno..

Cl Boas m'entendei l>é.

« Ces Irois couplels furent improvisés à table , et don» « nent une idée des mœurs du siècle de Louis XV. »

Yoilà un très-petit chapitre de l'histoire littéraire da temps. La chanson y parait non pas avec ce caractère de galanterie fine , que lui avaient donné sous la régence les émules de La Fare et de Chaulieu , mais ignoble , corrompue, et louchant au dernier terme du dévergondage.

Les populations des classes inférieures, celles de Castres principalement, n'étaient pas préparées à vivre dansée milieu , à s'y complaire par conséquent. Leurs cbant^ d'amour sont là pour attester qu'elles ne dépassaient pas la limite de la liberté que Laltaignant, Panard et Favart avaient imposée à ce genre de composition. Il est honorable pour le pays d'ajouter que cetje limite n'a jamais été franchie; ses poésies patoises, les seules qu'il comprenait avant le 19« siècle, sont toutes d?cen(es à la rigueur ; elles seraient prudes et bégueules comparées à celles des hautes classes; celles-ci en partant des fanfaronnades du vice, sous la Régence, étaient arrivées de chute en chute, aux saletés de la dépravation qui signalèrent la mort de l'amant de Jeanne Vaubernier.

Quoiqu'il en soit de la sévérité de ces réflexions, on peut y ajouter une preuve de fait, résultant d'un parallèle de la chanson qui vient d'être citée, avec une autre trèsconnue dans notre montagne de Roquecourbe, de Vabre et de Brassa c. On l'a recueillie et imprimée récemment, soùs ce titre : Le secret d'une jeune fille. Un charmant compositeur, M. Edouard Bruguière, l'a notée en chiffres; et cela ajoute une certaine garantie à la valeur de la méthode Chevé-Paulin-Paris qui se vulgarise en ce moment, un peu partout, malgré l'opposition des partisans de la musique savante. La chanson dont il s'agit, n'est écrite ni en français ni en patois. Ses six couplets de douze vers chacun, sont d'une mesure très-exacte, quoique souvent très-mal rimes. Les pensées s'y suivent d'une manière remarquable, sans entraîner la moindre répétition. Les détails en sont bien étudiés, quoique parfois très-communs. Il y est question de marquis, et de souliers h boucles pour les

lîlles (lu peuple, ce qui fixe évidemmenl son époque avant i789; leî le qu'elle est enfin, les paroles en sont relevées par une mélodie vive, accentuée, affectant la rapidité des airs de facture de nos vaudevilles modernes , et que, pour toutes ces raisons, on a tenu à faire introduire dans le quadrille : Lou bralîé dalpaïs.

(Airs notés no 18.)

1er couplet»

3mc couplet.

Bous diro, papa,

Bous diro, marna,

Bous diro qualquo chiozo ;

Bous diro , papa ,

Bous diro, marna,

Ça que xé n'oso pas.

A la fi bous sauré

Ça que zé désiré ,

Bous le diro, zé n*ozo;

A la fi bous sauré

Ça que zé désiré ,

Ma, bous faut débiné.

Tu n*as des souliés Dé coulur é vrodés Per porté lé dimancho.

Tu n'as des souliés Dé coulur é .vrodés Tu n'as dé quoi fignoulé.

Des blouques d'arzanl , Faites à vrillants A la noubcllo modo.

Encore plus fort Uno vaguo d*or Que lé Taut^il encore?

2mc couplet.

4«ne couplet.

Zé né pus débiné

Ço qu'il put té manqué ;

Toun discours m'incoumodo.

Zé né pus débiné

Ço qu'il put té manqué ,

Tu n'as dé tout assé.

Tu n'as des bavils

Que sounl vîen zentis

A la noubello modo.

CoifTuro é ribans;

Dis-moi moun enfan

Que soun tes senlimans?

Tu n'as lés repas Lés pus dalicats , Dé perlits é dé calios.

Tu n'as lés repas Lés pus dalicats Que lés marquis n'ount pas.

Après lé repas Dé boun ratafia , Dé sucro dins ta lasso.

Après lé repas Dé boun ratafia Ça réfait l'estouma.

î}"»* couplet. 6n™e couplet.

T'a' no sambro garni Tu n'as oun lit tré Teau>

D'uno lapisseri, Garni dé rido;

Dé faulurs é dé chiczos. Tu couchios loulo sulo.

T'a* no sambro garni Tu n*as oun lit Iré vcair

D'uno lapisscri Garni dé rido ;

Com' les damosdc Paiis. Que lé faul-;l, dis-lo?

Fénélro bilré, — Oun lit, c'est zoli

Garde-raiibo en nouyé, M'y manqu' oun mari;

Uno zouli coumodo ; Boilà la garniluro.

Fénétro bitré, Oun lit, c'est sarmant

Gardo-raiU>o en nouyé M*y manqu' un amant;

Tu n'as dé tout assé. Maman qu'un désagremanl!

CUANTS BACHIQUES.

Celui qui nierait l'influence sanitaire de la boisson fermentée; celui qui voudrait ne pas en apprécier les heureux effets, n'aurait certainement jamais assisté à ces repas de corps et d'esprit, à ces fêtes de famille et de camaraderie, à ces séances à la fois bachiques et IKtéraires, où, comme Ta dit Beaumarchais, tout finissait par des chansom.

Nos pères aussi chantaient en buvant; le choc du verre à moitié plein, entretenait parmi eux une douce et sainte égalité. Ces santés portées que Ton a remplacé de nos jours par des toats, officiellement organisés, suivis de longs discours aussi frofds que certains estomacs, rapprocliaient les distances; toutefois elles ne les cfFaçaicnt pas. Le père recevait les vœux de ses enfants le verre à la main, mais sans leur rendre la politesse. Le maître acceptait les vivais de ses gens de service , mais sans descendre jusqu'à Irin-^ quer avec eux.

Voilà l'objet des chansons à boire. Elles n'étaient pas

communes ciulrcfois dans le pays. D'abord parce qu*on y recollait peu de vin ; en second lieu par la raison que le paysan n'en buvait pas. L'ouvrier des villes lui-même, qui de ses premières économies, achetait presque toujours une vigne, eu réservait les produits pour sa famille. Le cabaret ne s'ouvrait aux étrangers que les jours de foire et de marché. Or, ces jours -là, on a peu de temps en général pour se livrer aux désœuvrances de la table. Il n'est donc pas étonnant que le répertoire des buveurs se trouvât borné. Cependant on peut y découvrir quelques pièces d'une physionomie loul-h-fait castraisc , comme par ejtemple celle-ci, qui est très-ancienne, et, malgré cela, si ce n'est à cause de cela, très-populaire.

(Airs notés n» 19.)

La fenno ibrougno.

Aoutrés cols las fcnnos bebioou Tout coumo béi , tant que poudioou »

D'aïgo coumo las engragnottos; RaOsiioou lou pot al boun bi ; Alal erou toujoun pallolos, Toujouo prestos à corfali.

La modo d'abéï ba milliou , Toutos oé bebou quant es bou , Surtout quan nous trapan en feslo.

Bous cal bézé coussi Houlan!

Un parai de pintos pcr teste Tocou pas l'uso quan soupan.

Qu'un mal que ax' , un médcci Me défen de beouré dé bi ; Ne trapi un* escudcladeto , Plant' aco pér lou gargaiilol; Peï canti uno pasloureloto Ammo' uno bois dé ronssignol.

Quant amm'cl noslr' aben guir^iir, Lou paouro coupo îou douxti.

^ns fa sembian d'cstré fajado »

Per paouc que lou béjé etcarla , .Imine' an luquct pcr la boundado Apprcni à tourna te(a.

Ces couplets, le dernier surtout, ne manquent ni d'esprit, ni d'originalité. Us sont écrits d'un style entièrement patois, et souvent avec des expressions difficiles à traduire dans tout autre idiome. C'est) ce qui en fait le mérite; mérite plus sensible, si on le compare avec celui des cliansgns de la classe bourgeoise d'alors. Kn voici une qui appartient à cette dernière catégorie :

(Airs notés n*» 20;)

Coampagnous d'en anen,'^anen, Prengaén cadun noslr* istruméo .

Que 86 librou^bataillo, Que renneraic sio sans quartié , Coussi qu'angué ja daillo , Fasquén nostré meslié.

L'un aimo Tainour et lou joc,

L'aoutre s*amuso amm'un broc ,

Mes atal ba lou moundé ,

Et yeou quVï poou , paouré goujat !

Que moun beyré s'ajoundé

Lou teni tonjoun bujal*

Tant quel' rey aoura dé souldats, ¥ aura loujoun trucs et patras,.

La Franco n'es canino, Nou bol pas abé lou darnié Et yeou à la pejino Sou loujoun lou prumié.

T^a chanson à boire, ainsi élevée par nos pères au droit <lc bourgeoisie, fut lenle à descendre dans les liabiludes du peuple. A part les solennités du baptême et du mariage, celui-ci avait peu d'occasions de chanter, surtout de célébrer la bénignité du vin. Dans la première de ces occasions, tout se bornait d'ailleurs à un modeste souper de famille, avec un nombre ircs-exigu de convives, après une Journée cnlièrement employée au 4ravail; or, tout cela <:lait peu propre à exciter l'entraînement qu'il faut avoir, lorsque, le ventre plein, à lailri d'un bon repas, fatigue de loute autre chose, on se délasse h table, en chantant à pleine voix. La circonstance du mariage dos classes inférieures aurait pu se prêter beaucoup mieux à ce délassement. Mais l'usage voulait qu'après la bénédiclion reçue à l'église, on s'occupât exclusivement à manger, à boire, et à aller attendre l'heure d'un second repas en parcourant la ville, au son d'un violon. Cet instrument servait bientôt d'orchestre pour des contredanses formées sur les pelouses de nos promenades publiques ; les mariés, leurs parents ou leurs amis y participaient jusqu'au soir; alors on se réunissait de nouveau autour des restes du dîner, et bientôt on se dispersait, souvent pour ne plus se retrouYer.

Les chansons à boire exigent de toutes autres conditions, si on veut leur faire produire leur véritable elFet. 11 faut qu'elles aient des coudées plus franches, un théâtre moins gêné, plus de temps et plus d'espace. Cest pour cela qu'il convient de les étudier, dans ces réunions de viveurs, comme il en existe dans tous les pays; d'hommes à appétits sensuels, mais délic.its; de gens chez lesquels

l'amour de la matière se concilie avec les jouissances de J'^sprit. Mais avant noire Rovolulion de 1789, ces viveurs,

CCS hommjs un peu rafTuiés, ce» gens relalivcra.'nt i^pirituels, ne se trouvaient guère que dans les rangs supérieurs de certains centres exceptionnels par leur imporlance de fortune ou de population .

La ville de Castres comptait au nombre de ceux-là. Les jeunes gens appartenant aux familles riches ou convenablement aisées n'y manquaient pas ; ils formaient de petites associations, ayant pour but le délassement et les plaisirs, sauf les droits du trarail qui venait toujours en première ligne.

Ces associations, que les mois d'hiver et la saison du carnaval cimentaient par la pensée de se retrouver ensemble plusieurs fois à la même table, n'admettaient chacune que peu de membres. Pour bien dîner, a dit depuis M. de Cussy, célèbre gastronome, il faut être numériquement plus que les grâces et moins que les muses. Les gastronomes castrais avaient deviné ce principe; ils en poursuivaient les conséquences, par tous l;'s moyens en rapport avec leur bon estomac, leur gaité naturelle, et leur juste appréciation de la règle d'Hippocrate, qui permet un petit excès , une fois chaque mois.

£h bien! c'est de là que sont venus les chants bachiques les plus remarquables de nos contrées ; c'est là qu a été chantée pour la première fois, sur l'air de Fanchon : elle aime à rire, elle aime à boire, elc. ; la Slrbcnlo dal cabaret, chanson dont il ne reste que ce premier couplet, même en partie défiguré :

(Air de Fanchon, noté partout.)

Despeï que yeou mé soui lougado Ammé lou coumpéro Baccbus, M'cmbrïeyo dé soun divin jus; Toujoun né bcou qiialquo razadn,

Ahl l'adoiirablo coundiliou Yé rcsiarié loulo la bido; Nou repoutego, ni nou ciido, Se sien mort, nous fa tourna biou.

En rcvanclie, voici quelque chose de plus complet; c'est 1

■un dialogue entre un ivrogne el sa femme; chant d*unc très-large facture et que la tradition altrihue à ^^lazas, chef de la maitrise de Saint-Bcnolt, le même qui avait mis en musique le nocl do Dauhian , Paslouros abêsprou rouncaL

Margot.

(Airs' notés n» 21.)

Bay-t-en en la, bilén ibrougno , Disio Margot à soun marit ; A lai n'as pas fait ta besougno £t ne gagnos pas un ardit ; Tros de maraout, tros dé bandit Koli quel pezoui et la rougno Té manjou jusqu'al cap dal det.

— Ma famo , béni dal -cabaret Per cassa la mclancoulio, Regardo ^na physiolomio , Ë beyras que sou pas béguet; Me qiian mé tracasso la sel.

De beour' un cop ai grand' enbio ; Ah I béni me fâifre un peutet , Veni, ma famo, je l'en prio.

Al diable! ficut lagagnous»

Ficut pèsouillous, Bai t'cseura la marjandiso, Sios trop pudent, sios trop pudouf»

E n'as pas la maïsso prou liso.

Ma famo Margolon, Tu o'és pas rasounablo Que de mé rofusa le devoir counjiigal ; Mais si ta ne te rends plus tratablo Te ficareï calqué coural.

Tiens , Margot , bibo la taberno !

Aqui loat lou moundé goubcrno E cadun fa ço que yé piai; La poulitesso m'accoumpagno (bisj Quant Cl bcgut moun plén sadoul (bisJ Ë me fiqué dal rey d*Espagno Quand eï lou béniré pla coumoul.

Celle pièce qui demande pour être bien rendue une belle voix de taille ou de basse-laille et un certain talent en musique, constate à la fois le caractère de ceux qui la chantaient, ou Pécoutaient chanter, et les altéralions radicales que le temps avait Introduites dans la langue romano-castraise, en la francisant. Ainsi ces mots melancoulio' physiolomio, ne sont nullement patois ni dans la construction, ni dans la pensée. Ils jurent à côté de ces locutions originales et toutes du pays , baï t'escura la marjandiso' nas pas la gaou(o prou liso, te ficareï calqué coufal, quant eïbégui moun plén sadoul, etc., eic. Ils annoncent en un mot la décadence de Tidiùme languedocien, ou tout au moins sa dépopularisalion, au proUt de la langue nationale. Cest pourquoi le peuple entraîné par Texemple de ceux quMl regardait encore comme ses supérieurs changea la nature de ses chants habituels. Il adopta ceux qui lui vcnaierit d'une sphère plus haute. Mais on sait comment il leur servit d'interprète! On montrera dans la suite de cette étude ce que celle complaisance ou cet entraînement lui réservait. En attendant on peut établir ici que la /"hanson à boire, du pays Castrais, n'avait déjà plus de

caractère spécial dans les ileniières années tlu règne de Louis XVI. Elle était déjà devenue entièrement bourgeoise, avec tendance h se fondre de plus en plus dans l'unité cVadministration, de sentiment et de langage qu'allait préparer le mouvement révolulionnairc de 1789, sagement compris et progressivement dirige. D'ailleurs Ici Français traversaient celte violente période où l'on ne pouvait plus dire d'eux, comme de leurs devanciers :

Si nos pères chantalenl pour boire, lis buTaieol aussi pour chanter.

CUANSOIS'S HISTORIQOpS, ANECDOTIQUES ET SATIRIQUES.

La particularité loca'e, légende ou fabliau, histoire ou fiction, a dans tous les temps eu ses poètes. Ils ne manquèrent pas h la France au temps où Laharpe et Marmontel, Florian et Berquin, soupiraient leurs délicieuses romances. L'opéra comique naturalisé à cette époque, partagea avec eux la tâche de fournir à l'éducation musicale de nos pères des chants graves ou taïfs, des ariettes légères, ou des morceaux d'ensemble d'une hante portée de style et d'effet. Le poëme sérieux ou badin, la mélodie majestueuse ou sautillante s'introduisirent ainsi dans les diverses provinces. Il en résulta un grand pas fait vers l'unité qu'il s'agissait de conquérir, et de fixer dans les arts, comme dans la politique ; mais il en advint en même temps une grave altération dans le caractère des différentes parties du territoire se manifestant par ses productions intellectuelles.

Ces considérations expliquent pourquoi déjà quelques années avant la Révolution, les chansons castraises d'une

ccrlainc malignité, dcvcnaicnl de plus en plus rares. Celles des charivaris, les plus incisives de toutes, vivaient à peine quelques semaines, enterrées par la banalité des idées ou par quelques circonstances personnelles bientôt oubliées. Le peuple est d'ailleurs un peu comme les enfants; il ne garde pas longtemps la rancune. Il sent et II oublie vite. Ce qu'il conserve le plus par tradition , c'est la légende bien simple, bien insignifiante, bien puérile souvent, et dont les pensées s'effaceni peu à peu, sous Taccession de mots mis à la place les uns des autres.

Telle est celle-ci, reflet, imitation ou traduction libre d'un motif populaire qui se trouve dans les coins les plus reculés de la France, et que le comité des travaux historiques a recueilli, paroles et musique, sous le nom de romance de la Claire fontaine, après que M. Marraier, dans ses lettres sur l'Amérique, a eu écrit l'avoir entendu chanter par des Canadiens-Français.

La voici en entier, afin qu'elle puisse servir de comparaison à une romance analogue, ou peut-être la même de notre pays :

La claire Fontaine.

(Airs notés no 14.)

En revenant de noces, dondainc.

Bien \a^^ bien fatigué ^ dondé ,

Bien las, bien fatigué. (bis)

Près la claire fontaine, dondaine.

Je me suis reposé, dondé ,

Je me suis reposé. (bis^

A la claire fontaine, dondaine, Les mains me suis lavé , dondé , Les mains me suis lavé. fbhj

A la Icuillc d'un chcne, dundainc, Me les suis essuyé, dondc,

Me les suis essuyé. (bis)

A l<a plus haute branche, dondaino, Le rossignol chantait, dondc,

Le rosiignol^cbantait. (bis)

Chante rossignol , chante , dondalne .

Puisque t*as le cœur gai , dondé , Puisque l'as le cœur gdi. (bU)

Le mien n'est pas de mérac, dondainc, Car il est afflige , doijdé

Car i) est affligé. fbisj

C'est mon ami Pierre , dondaine , t}iii avec moi s'est brouillé, dondé, Qui avec moi s'est brouillé, fbis)

(tétait pour une rose, dondaine , Que je lui refusai , dondé ,

Que je lui refusai. (bis)

Je voudrais que la rose, dondaite, Fut encore au rosier, dondé,

Fut encore au rosier. fbis)

El que mon ami Pierre , dondaine , Fut encore à m'aimer, dondé,

Fut encore à m'aimer. fbis)

La claire Fontaine.

Chant recueilli par M. R. Pcyrc , aux veillées de la Descabouillado, sur son bien de Labruguière :

(Airs notés m 23.)

Dedans Paris il y a Unoclairo fontaino. Chante rossignolet , Uno clairo fonlaino.

la plus beilo ilc (rési l'^idlabo la canelo.

Chrnle, c!c.

Elle lomha son Tue Dins la claro fonlaiiio.

Chante , etc.

Lou que lou lehara Screi sa doumaiselo. -«^ Ikhante, etc.

Lou fil dal reïl)enguè, Proroplenacnl yc dcbalo.

Chante, etc.

Yc fouguet pas al founs t}ue<;rldet yrou roc négui.

l'hante, etc. *^

Ah ! dounas me la ma Là mcouno doumaisciu.

Chante, etc.

Bostro ma es d'un bourgcs La meou de doumaiselo.

Chante, etc.

Ses anado aroaga

Dessous un marc d*oulive .

Chante, etc.

— El botis biel btgtieroun Que ne foujas las bignos.

4]bante, etc.

— Se bous la m^enscign^s Cent cscuts bous donné aro.

CTiinle, etc.

Labés abal dcjousl Aquel gros marc d'oulive.

Chanfc, etc.

Yeou u'ei pas put s.ipiul , Que foucssos lou fil dal rci de llongrio.

Chante rossignolet, Uno clairo fontaino.

Il y a ici trois choses bien difficiles à concilier : une fontaine à Paris, une cachette sous un olivier, ce qui fixe une distance de deux cents lieues au moins (comme on le sait, la zAne des oliviers est circonscrite en France par une ligne droite tirée de Pau à Monlclimart et au-delà); enlin le fils d'un roi de la Hongrie, par où on s'éloignx; encore davantage du point primitif. Il y a pourtant, dans ce iK)cme, une intention légendaire. Quelle est-elle d'une manière précise? Problème d'une solution impossible avec les seuls éléments que la tradition orale peut procurer. Ici on se contentera donc de le poser.

La chanson^ presque du mênie ordre, Rossignolet des^ bois, rossignolet sauvage, est plus aisée à expliquer, dans sa vulgarisation parmi nous. Elle est évi^lemment venue du dehors, puisqu'elle est originaire de la Bretagne d'où, elle est passée; avec un tex^te nouveau, en Pbitou.

Dans cette première province on la chante ainsi :

Rossignolet des bois^ rossigaolet saurage , fbis)

Rossignolet d'amour, qui chante nuit et jour. (bisj '

Il dit dans son jargon, dans son joli langage : (bisJ Filles, inariez-Yoas , le mariage est doux. (bis) etc..

Dans la seconde on la coupe de cette manière :

Le rossignol des bois , Le rossignol sauvage , Le rossignol plein d'amour, ^ai chante nuit et jeur.

Il dit dans son beau chanl, Dans son joli langage :

Filletlcs, mariez-vous, Le mariage est bien doux.

A Casircs el dans ses environs, elle est à peu près identique, par son début, avec la forme poitevine :

(Airs notés no 24.)

ler Couplet.

Rossignoict des bois»

Rossignolet sauvage»

Apprends-moi ton langage « Apprends-moi à paiter; Ah ! dis-moi la manière Comment il faut aimer.

Seulement la voilà en sixain , au lieu d'être en qualre\ vers, comme dans le texte primitif; ce changement qui amène nécessairement celui de la mélodie ne se borne pas là ; et tandis que, sur les bords de la Loire, le sujet se renferme dans la moralité de conseils aux nouveaux mariés, dans le pays de Languedoc il se transforme entièrement pour devenir chant erotique, plus libre même que ceux dont il a été question précédemment :

2me Couplet.

Je suis souvent passé Tont seul devant ta porte , La porte elle est ouverte , Le feu est allumé; Peut-être est-il quelqu*autrc Qu'elle aime plus que moi.

3n>e Couplet.

Jeanneloo, vous me direz, Que vous avez pommes rcinetles, fbis) Qui sont dans voire sein, Permeltez-moi la belle Que j'y mette la main.

4n»c Couplet.

Non , non je permets pas Que personne les touche , Apportez-moi la lune Et le soleil h la main, Vous toucherez les pommes Qui sont dedans mon sein.

ÎJme Couplet.

Non . non je ne puis pas.

Vous apporter la lune, La lune elle est si haute , Le soleil est si loin; Mais il y a d'autres manières Pour y mettre la main.

6n»e Couplet,

U faut être secret Chacun à sa maîtresse, H Ta sonner une aubade Le soir Yen» le minuit.

En lui disant la belle :

Cest pour vous réjouir.

7™e Couplet.

Rossii^nolet des bois, Rossignolet sauvage, Apprends-moi ton langage ^ A présent tu t'en vas, En passant la rivière , Peut-être péiira*.

8m« Couplet.

Non ne périrai pas En passant la rivière, Je suis taiUenr de pierre , Un garçon bon ouTrier, En passant la rivière Je inc conserverai.

Il y a là du rhyllime el de l'harmonie, c'est tout ce qu'on peut demander en lilléralure populaire, c'est-à-dire faite par le peuple, plutôt que pour lui. Celle-ci devient ainsi une constatation de ses mœurs, plutôt qu'une œuvre de moralisation. Il demeure d'ailleurs de plus en plus douteux, qu'on puisse améliorer celles:! par le sujet même des chansons. Le Casligal ridendo mores, cette épigraphe obligée de tous les rideaux d'à vant-seène d'autrefois, n'a jamais été qu'une douce illusion des poètes dramatiques. Les chansonniers ont joué le même rôle, amuser, plaire, distraire, c'est la mission la plus sûre qu'ont remplie les uns et les autres.

Le même esprit se retrouve au fonds des chansons anec-doliques. Elles n'ont jamais constitué que de simples amusements. L'histoire locale ainsi habillée n'a fait qu'ajouter h l'habitude de ces récits enfantins, prolixes, circonstancic's, qui animaient les repas d'autrefois, et précédaient la chanson à boire. Alors il est vrai, on trouvait dans toutes les réunions des conteurs agréables, et des auditeurs bienveillants. On n'avait pas encore adopté l'habitude ou de parler tous à la fois, ou de couper la parole à ceux qui savaient quelque chose après lavoir appris.

Ceux-ci, quand ils étaient versificateurs, reprodaisaienl l'anecdote, en hii donnant la forme de la chanson. Le

musicien du lieu compos&it pour elle des airs expressifs. La masse s'en emparait et l'idée première circulant ainsi de bouche en bouche, multipliait les petits tableaux de genre badins ou gracieux. Tel est celui-ci auquel on peut reprocher seulement de s'être affublé d'un titre, évidemment n'appartenant pas à la langue qui en Tait le principal mérite :

VAbanturo,

(Airs notés no 25.)

AI canlou dal mouli,- Y abio moun païri, Ammé ma raaïritio , Qu'anaboun à grand 'pas, Per fa lou millias, Passa la farino.

Et your fillo Margot, Pourtab* un Ifagot Perdessus Tcsquino, Un Iros dé cambajou , lit dous ioous per (aïré la liasou.

Mentré qu*érou débas, Per Ta'lou miiiia», LIno griso calo »

Ben , sans trop de faïssou , El sal carabajou Se paouso^U pato ; Per la saccarablu !

L'a manjat tout cru , IS'ero pas délicate ; •

S'er' estât fricassat, L'aourio' cncaro milliou manjeat.

Moun paire tout fajat , .

D'estré déréngat Per aquél'I^abanturo, Diguet à la Margot

Porlo-mé loii pol.

De la counûturo ; Per la saccaradel!

Ya pas pus de met , Aï qu'uno miscro !

Ba besi , per mo fé !

Mé caltfi'a tnanjca loo mUiiassaiisré.

En écoutant ces vers si naïfs et si vrais, ces détails parfaitement imagés, ces trois scènes qui reproduisent presque toute la vie domestique de nos paysans, ne dirait-on pas que c*est fa nature prise sur le fait? Certainement le crayon de ces aimables artistes de nos jours qui jette tant d*éclat sur les nouvelles éditions des livres les plus populaires, ne ferait pas mieux ; peul-èlre même reproduiraitils, moins bien ces petits tableaux à la Téniers, ayant chacun sa physionomie particulière, et résumant la vie humaine en ses trois chapitres qui peuvent sintituler : Espérance, Surprise, Déception

Après la chanson. Al canlou dal mouli, la première en date et qui nous est parvenue sans le nom du poète et du musicien qui l'ont composée, viennent celles de Pujol et de Daubian, à peu près contemporaines. Le premier s'était essayé dans le genre anecdotique ; il y avait réussi. Si l'on en doutait, on n'aurait qu'à se rappeler les couplets du noël analysé et commenté plus haut. Pujol était l'auteur d'une petite historiette racontée avec beaucoup de simplicité, mais non pas sans esprit; on ne pourrait guère en retrouver qu'un couplet, et le sujet. Ce sujet le voici :

Pujol son frère, médecin, était allé faire ses visites de malades à la campagne; au premier village il s'aperçoit que la jument qu'il montait avait perdu ses fers. Il la laisse chez un bon paysan qui se charge de la conduire

— sachez le maréchal- ferrantj^lu ^lieu. Il en emprunte une autre, la première venue; il y fait mettre la selle, sur laquelle il s*installe de son mieux et il part. Le temps est au brouillard le plus intense et au froid le plus vif. Notre docteur s*erapaqucle en conséquence , couvrant en partie la jument de son manteau, mais réservant pour lui un immense capuchon, sous lequel il cherche h se mettre à Tabri, le mieux qu'il peut. A quelques pas de là se trouve un puits :

(Airs notés no 26.)

La beslio accouslumado A tourneja lou mouli, La fasioou (outo coufado Mcldrè la {i;rano dal H,

obéit d'instinct à son habitude; elle se met à tourner autour du puits, avec ce mouvement lent et compassé qui amène bien vite le sommeil. Pujol s'endort, et lorsqu'après trois ou quatre heures d'un repos presque absolu, il se croit arrivé à sa destination, il s'aperçoit qu'il en est encore à son point de départ.

Voilà l'anecdote; elle est bien commune sans doute par son sujet, bien puérile par ses circonstances; mais telle qu'elle, Pujol le versificateur en avait tiré un parti admirable, du moins si j'en crois les sensations que je me rappelé avoir éprouvées quand on me la chanta pour la première fois, et le plaisir que j'ai eu de me la réciter souvent à moi-même, avant qu'elle s'effaçât presque entièrement de ma mémoire.

Je conçois d'après cela l'intérêt que nos pères attachaient à ce genre de compositions, espèces de bluetles en poésie,

comme on les a nommées dans certains recueils, mafs pétillantes, sulfureuses, inattendues et souvent emportant la pièce, comme celles qui s'échappent de la combustion d'un bois vert ou résineux.

Cette comparaison me ramène au souvenir d'une chanson de Daul>idn où il n'est question que de se chauffer :

Air : Toul nest que vanitc.

Tu paouré Batistou 4^ué gios un brab' cfanloii , Baï nous querro de carbou Per né mettre ai fioc un bricoii.

Yeou sou pU fajat de ta pcno, Mes lé boii douna per eslrcno, Tout lou plasé qu'aouras ' Apeï quant tu té calfaras.

Tu bénés d'un endrcx Ount as endurât de frex, Quand né bénés, on te bex Cado joun amm' el guerp as dcx.

iiertos! Ta pas caout à rescolo, Cadun y es arrncat, y tridolo; Mais aïssi sut moumen Beyras lou boun fioc que farén.

Enfin moun'paour' éfan Per que nous respcligan, Met pla lou carbou daban, S'eroprendra dabord en bufan ; Qo*al empusa lou fioc et la legno, CaduD ba sap), digus nou b'enseigno; Dins aco sien sabens Un paouc maît qu*à tous rudimcns.

Ces trois couplets révèlent un certain talent de versification^ mais ils manquent totalement de poésie. C'est

Daubian en entier. Le même caractère se retrouve dans sa pièce : L'aoutré jotm un paysan, pour lait à quo de Galan, dos becassos, qu'èrou pla gra^ssos, etc., etc. Il est inutile de la reproduire textuellement, parce que tout son intérêt roule sur la conduite de deux gourmands qui allèrent manger, an cabaret, deux pièces de gibier, à l'insçu de leurs femmes. De pareils commérages pourraient avoir, à un jour donné, une petite valeur de révélation indiscrète. Ils n'ajouteraient rien aujourd'hui à la connaissance des mœurs bourgeoises du temps. C'est pourquoi il vaut mieux passer à un autre ordre d'idées

La salire chantée a été de toutes les époques. C'est souvent la seule vengeance h l'usage du peuple ou trop pressuré par les impôts, ou trop négligé dans la satisfaction de ses besoins, ou trop empêché d'exprimer ses opinions autrement que par la voie des manifestations de la rue : jonchées, charivaris, sérénades, farandoles, etc., etc.

La chanson satirique du Languedoc, avait adopté autrefois un air spécial, celui de Jean de la Rioule. Cet air, né évidemment à la Réole près de Bordeaux, où il servait tous les ans à animer des jeux nautiques, sur la Garonne, avait pénétré de bonne heure à Toulouse. De là il s'était répandu dans toutes les petites villes circonvoisines, si bien qu'il est parvenu récemment au comité des travaux historiques de la France, adressé par ses membres correspondants de Lôdève.

Jean de la Rioule, personnifiait dans ces divers lieux ou les individus dont on se moque, ou ceux qui se moquent des autres. C'était la statue du Pasquin de Rome, transportée dans nos pays. Ses plaisanteries ou celles qui lui étaient adressées, étaient toujours accommodées au

gros sel , c'est-à-dirc au goût toujours un peu obtus des masses.

Ainsi à Toulouse le peuple chantait tous les ans, à Tépoque de la rentrée des écoles, des séminaires, du parlement et du chapitre (cette rentrée avait lieu le 18 octobre, jour de Saint-Luc, ce qui faisait que les étudiants de première année s'appelaient, comme^ ils s*apppcllcnt encore Luqueis)j des couplets dans le genre du suivant :

(Airs notés n* 27.)

Jean de la RioaU' es arriral, Amme'uDO grosso troupo d'azes, D*azes, Messius, toutis cargals De canounyés et de maicajes , D'azes, Messius, toutis cargats De canounyés cl d*aboucats.

A Castres le sujet était plus personnel. C'était le mari trompé, le mari battu, qui le fournissaient ordinairement, comme par exemple :

Jean de la RiouUo , moun è/an As (a fenno mai coufado; 6aUlo-lo mè , la coufareï A louto ouro , à toulo ouro , Baillo-lo iné la coufureï A touto ouro de la neït.

Voilà la véritable chanson populaire, un peu crue de pensée et de style, presque grossière. Cela du reste peut paraître moins étonnant si Ton sait que les livres imprimés, avant la Révolut'on, pour l'inslruction des masses, les almanachs, contenaient , sous la rubrique d'anecdotes , une série de petites histoires passablement graveleuses. Celles-ci n'étaient pas obscènes, mais elles ne parlaient

que par saletés plus ou moins spirituellemenl écrites. Toal It; monde à Caslres se rappelle to bon M. Robert , maître ès-arts et imprimeur du roi, qui se plaisait à raconter dans sa publication annuelle à deux sous. la quintessence de ce qu'il avait pu trouver de plus dégoûtant sous les bornes des rues, ou dans sa propre imagination (le moi propre est employé ici par antithèse). La plus grande partie de ces narrations sont passées de nos jours dans un petit livre ayant pour auteur le célèbre Marlainville, directeur du journal le Drapeau blanc , et pour titre Merdiana, Elles ont fait ainsi leur tour de France, et les amateurs (car il en existe encore), de ce genre de littérature, seront peutêtre curieux d'apprendre que notre ancienne ville de Castres y a apporté son plus large contingent.

D'après cela on sera peu surpris, en lisant des fragments d'une chanson satirique du (^bon vieux temps, où l'auteur inconnu, semble avoir inspire Désaugiers, dans celle-ci : A ma Margot, du bas en haut, vous ne trouverez pas un défaut :

La bieillo Ranço.

(Airs notés no 27.)

Udo bieiilo ranço Ranço coum' un gous , N'a très pans dé solo £t dous dé lalous; Jamaï bieillo ranço N'a fait amourous.

N'a très pans de solo Et dous dé talous, Las cambos birados, Lous ginouls goutoux , Jamaï bieillo ranço N'a faii amourous.

Las cambos biiados Lous ginouls goutoux .

Las queissos ....

Et lou

Jamaï bieillo ranço N'a Taït amourous.

Las queissos ....

Et lou . . . : . . Lou bentré yé gourgouillo Coumo lou das tirons; Jamaï bieillo ranço N'a fait amourous. . . .

Quelque esprit trop raffiné de ce qu'on était accoutumé à entendre appeler autrefois la haute société, voudrait-il par hasard se récrier contre le mauvais goût de ces images et de ces expressions, on pourrait très-facilement lui démontrer que ses pareils en étaient'alors au même point de libre éducation , et cela, à l'aide de la pièce suivante, par laquelle se terminera la seconde partie de ce travail. M. de Miramont était fils d'un conseiller au Parlement de Toulouse ; comme les jeunes gens de son époque (je me garderai bien d'ajouter et de la nôtre) il avait eu un commencement de jeunesse très-oisive; partant il avait aimé jusqu'à Texa géralion le vin, le jeu et les femmes. La satisfaction de ces goûts nëlait pas une garantie pour l'auteur de ses jours, qui tenait à perpétuer en lui sa position sociale et sa fortune. Il profita de l'esclandre d'un dernier désordre pour obtenir contre son fils des lettres de cachet. Il le fît enfermer au fort de Ferrières, placé alors sous le commandement de M. Houles de Laroque-Lafontézié. Celui-ci voulant alléger, autant qu'il était en lui, les ennuis do son prisonnier, l'avait introduit dans la société de la petite ville de Vabre. Là il rife tarda pas à faire la connaissance d'une demoiselle, avec laquelle aussi il ne tarda pas à se brouiller. La belle délaissée ou dédaigneuse chercha à se venger d'abord par des coups de langue, ensuite par des coups de plume. Elle composa contre le jeune de Miramont des vers plus ou moins méchants, plus ou moins spirituels, plus ou moins répandus dans le pays. C'est la réponse à ces vers qu'on va faire connaître ici. Mais, avant de finir cette courte biographie du prisonnier de Ferrières, il faut ajouter que mis en liberté par les premiers événements de la Révolution, il se montra fort empressé à en

adopter les principes; qu'il fui un des premiers et des plus résolus volontaires de 1792, et que devant sa valeur et SCS succès, s'ouvraient l'espérance des plus hauts grades dans la carrière militaire, lorsque déjà capitaine, un boulet de canon l'emporta sous les murs de FIguièrcs en 1793. Celait une belle fin, pour une vie assez mal commencée, mais distinguée de celle de beaucoup d'autres mauvais sujets (je parle toujours de l'ancien régime) par un esprii très-fin, une éducation remarquable, et un lalent d'écrire ftni lui avait valu le surnom de Plume d'or,

Pimprenelle (1}.

Air : Où allez-vous, monsieur Vabbé.

Que chacun chanle à sa façon , l/un son ami, l'aiilic Fanclion, Pour moi, riionricur m'appt^llc ,

EU bien !

A clianler PimpreneUe , Voui m'cnicndcz bien.

(/est un minois des plus jolis , Un teint de roses et de lis, Mais de lis en furie ,

Eh bien!

El de rose flétrie.

Vous m'entendez bien.

Son pied n'jnnonce rien de;^bon , Il est fort large, il est fort long,

(t) La demoiselle en question s'appelait ainsi par sobriquet.

Elle a tuus les taleiils divers.

El fuit plus lestement les vcr^ Que ne faisait Voltaire ,

Eh bien!

Mais c'est par le derrière...

Vous m'entendez bien.

On dit qu'elle a l'esprit méchant, Je n'en crois rien certainement; Car, parlons avec ordre.

Eh bien !

Il faut'deSf^dents^pour mordre...

Vous m'entendez bien.

Si Pimprenelle se fâchait , Faisait la raine ou grimaçait.

Ce n'est pas une affaire,

Eh bien !

Il faut la laisser faire...

Vous m'entendez bien.

C'est à vous tous , jeunes objets , A qui j'adresse ces couplets , Pour charmer mou attente,

Eh bien!

Si l'un de vous les chante, Vous m'entendez bien.

Conclusion. — Les chants populaires du pays Castrais, depuis Louis XIII jusqu'à 1789, ont été interrompus, dans leur développement par l'esprit d'unité qui, sous Richelieu et Louis XIV, tendait à fondre tous les idiomes locaux dans un seul, celui de Paris; ils ont cédé pendant soixante ans à l'empire des circonstances politiques ou à l'influence des misères dans certains lieux, pour en disparaître presque entièrement ou du moins pour n'y pas laisser des traces. La seconde moitié du 18« siècle les a vus ressusciter avec un caractère spécial , ce qui permet

de les classer en rondes, bourrées, cantiques, noè'ls, chans(ms d'amour*, chansons à boire, pièces légendaires anecdotiques ou satiriques. Tels ils élaienl au moment où la Bévolation française allait éclater.

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