LE PETIT OUBLIÉ
Au citoyen Carlo Luce.
Qu'il fait dur vivre, Perdu dans ces ajoncs.
Cachant ton livre, Mène en champ les moutons.
Je sers chez d'âpres paysans, Au muguet, j'aurai mes treize ans, Resté seul, hélas ! tout à coup, Je sais lire... mais voilà tout !
Oh ! je voudrais être à Paris, C'est la ville des grands esprits, Ils paissent l'étude à leur faim, Comme un troupeau paît le regain.
De mes loques je suis honteux, Je suis chétif et souffreteux, Mon pain noir reste sous mes dents, Mon regard ne voit qu'en dedans.
CHANTS RÉVOLUTIONNAIRES l55
Mon cœur est un nid de chansons, Mais ma bouche iVa pas de sons.
Si je pouvais prendre mon vol, J'en apprendrais au rossignol.
J'aime les étoiles des cieux, Cest un livre où s'usent mes yeux, En rêvant j'en suis aveuglé.
Est-ce un rayon que j'ai volé?
Leur doigt me montre au médecin.
Son esprit, dit-on, n'est pas sain.
Je crains la ronce et leur gaîté.
C'est comme un sort qu'on m'a jeté.
Oh ! terre qui t'étends si loin, De moi tu n'as donc pas besoin.
Moi dans mes rêves sans sommeil J'ai rêvé d'être le soleil.
Mon chien maigre, mon chien si doux,
Pose son nez sur mes genoux.
Il gémit pour me consoler,
Oh ! je voudrais qu'il sût parler.
Au cimetière est un follet.
J'ai cru souvent qu'il m'appelait.
C'est un pauvre enfant du bon Dieu, Qui mourut sans jeter son feu.
l56 CHANTS RÉVOLUTIONNAIRES
Qu'il fait dur vivre, Perdu dans ces ajoncs.
Cachant ton livre, Mène en champ les moutons.
Moirans, 1849.