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LE DUC, LA MARQUISE, LISETTE, LE BAROIN

LE BARON. — Ah ! ma chère cousine, que je suis aise de vous revoir, et combien j'étais impatient...! {Apercevant le duc, à part.) Le duc ici! Qu'est-ce que cela veut dire?

LA MARQUISE. — Bonjour, baron. Quel vent vous a poussé vers ces contrées?

LE BARON, étonné. — Comment! quel vent?

Vous le voyez, j'accours à vos ordres.

LA MARQUISE. — Yous avcz unc façon d'accourir qui vous est toute particulière, baron. [Le duc rit.)

LE BARON, à part. — La présence du duc ne me présage rien de bon. (Haut à la marquise.) Une erreur d'étage a retardé mon bonheur de quelques minutes.

LA MARQUISE, souUfjnant. — D'une demi-heure, baron, d'une grosse demi-heure.

LE BARON. — Comment savez- vous...?

LA MARQUISE, ù demi-voîx. — Je comprends que mademoiselle Fideline ait eu le pouvoir de vous retenir.

LE BARON, à part. — Diantre !

LA MARQUISE. — Cela est tout naturel... Ne vous croyez donc plus obligé à mettre votre impatience en avant.

LE BARON, confus. — Marquiso... cousine... je vous assure. . . Soyez convaincue qu'il n'a pas dépendu de moi de me rendre plus tôt à votre appel.

LA MARQUISE. — Quel appel?

LE BARON. — Cet air d'ignorance. . . Ne m'avez vous pas écrit, il y a quinze jours : Venez, je m'ennuie!

LA MARQUISE. — Il y B quiuze jours?.. . Ma foi, s'il m en souvient...

LE DUC, achevant. — ... Une m'en souvient (jucre.

LE BARON, après avoir jeté un regard de travers au duc. — Parbleu! j'ai justement là votre billet sur moi. Lisez.

LA MARQUISE, Usaiit. — Veuez, je m'ennuie ! C'est vrai. {Elle passe la lettre au duc.)

LE DUC. — C'est vrai. {Il passe la lettre à Lisette.)

LISETTE. — C'est vrai.

LA MARQUISE. — Eli bien, baron?

LE BARON. — Eh bien, me voici.

LA MARQUISE. — Trop tard, baron. {Elle regarde le duc en lui teiukmt la main.) Je ne m'ennuie plus.

{Le rideau tombe.)

J'ai dit que ce petit acte avait été adressé par moi à la Comédie-Française, sous le voile de l'anonyme, — et que je n'en avais jamais eu de nouvelles.

Mon humble position de souffleur m'empêcha de faire des démarches auprès du secrétaire, — encore moins auprès des sociétaires, par qui j'aurais craint d'être moqué.

Je me consolai de celte mésaventure secrète on écrivant, — toujours pour moi seul, — un feuilleton imité de ceux du fameux critique Geoffroy, feuilleton

dans lequel je rendis compte de la représentation imaginaire de Venez, je m'ennuie !

Je retrouve une copie de mon feuilleton, comme j'ai retrouvé une copie de ma pièce. L'une est faite pour accompagner l'autre. On sourira peut-être de ce jeu d'esprit, — qui est bien dans la nature littéraire. Je ne m'y ménage pas les éloges, cela va de soi, mais je ne m'y épargne pas non plus les critiques.

Voici ce document, qui n'a pas beaucoup de précédents, à ce que je crois.

COMEDIE-FIIA ÇAISE

Première représentation de Venez, je m'ennuie! comédie en un acte et en prose, par M. ***.

Cette petite pièce a été goûtée du public; elle ne pouvait pas espérer davantage. C'est ce qu'on appelle un ouvrage sans conséquence. La durée en est de trois quarts d'heure environ, autant (juc le Le(js ou la Gageure imprévue, deux pièces que nous ne rappelons pas sans dessein, car celle de M. *** procède un peu de l'une et de l'autre. Elle s'essaye au Ion

brillant de Marivaux et affecte par moments les brusqueries du bonhomme Sedaine. Dirons-nous qu'elle reste assez loin de ses deux modèles? Ce n'en est pas la peine, je le suppose.

Le sujet, qui paraît appartenir en propre à l'auteur (mérite fort rare par ce temps de pillage, d'emprunts et de traductions) ne manque pas d'un certain piquant. Il s'agit d'une jeune et jolie veuve qui s'ennuie à périr aux eaux de Spa. Au-dessus d'elle habite une demoiselle Fideline, célèbre dans le monde de la galanterie. Cette Fideline, — qui ne paraît pas dans la pièce, mais dont il est constamment question, — reçoit chaque jour un grand nombre de vis^ites. Or il arrive parfois que ses adorateurs se trompent involontairement d'étage et frappent à la porte de notre trisie veuve, marquise de son état. Cela se répète si souvent que celle-ci finit par en être souverainement agacée, et que dans un moment d'exaspération elle ordonne à sa femme de chambre d'introduire le premier d'entre eux qui demandera Fideline.

Voilà le point de départ de l'intrigue et ce qu'il s'agit d'admettre. Dès que cela est admis, le reste va tout seul. La marquise ne veut que se distraire et connaître ce qiConpeut bien dire à ces sortes de créa-

tures ; ce sont ses propres paroles. Elle ne tarde pas à être satisfaite au delà de son attente. Un duc évaporé se présente, plein d'effronterie et fécond en libres propos. Il hasarde auprès de la fausse Fidelinc maintes propositions d'un goût périlleux, dont elle a toutes les peines du monde à se défendre.

A un certain indice, le duc découvre tout à coup qu'il a affaire à une femme du monde et non point à Fideline. Il change de langage et modère sa pantomine, mais il continue à faire sa cour ; le roué se transforme en amant respectueux. La marquise, d'abord incrédule et railleuse, prête peu à peu l'oreille à ses discours... C'est alors que la femme de chambre vient annoncer l'arrivée d'un cousin de Paris, un certain baron de Liversan, auquel la marquire avait écrit: Venez, je m\nimne ! On ne saurait arriver plus mal à propos. Elle avait complètement oublié ce billet. Que va-t-ellc foire? Il lui semble que le duc de Saint-Genest n'a pas épuisé toute son éloquence et qu'il a encore qucl(|ue chose à lui dire. Dans celte occurrence, elle commande à sa femme de chambre d'envoyer le baron ta l'étage au-dessus, chez Fideline. De la sorle, la marquise gagnera quelques instaïUs.

Toute la pièce est dans ce chassé-croisé, d'une in-

^éniosité assez audacieuse. A partir de ce moment, on sent quela pièce est terminée ou va l'être. En effet» le duc achève de gagner sa cause, tandis que le baron perd entièrement la sienne en s'attardant plus que de raison chez Fideline. Lorsqu'il en redescend, c'est pour recevoir son congé de la marquise. Vainement essaye-t-il de reconquérir ses droits en lui représentant son billet : Venez, je in'ennme ! « Je ne m'ennuie plus, » répond-elle en tendant la main au duc de Saint-Gencst.

Ce badinage est adroitement conduit. Si l'idée en est quelque peu audacieuse, comme nous l'avons dit, l'exécution en est relativement timide. Peut-être le sujet aurait-il gagné à être transporté dans une S{)hère bourgeoise; l'élément gaillard s'y serait donné libre carrière : les situations, au lieu d'être adoucies ou fugitivement indiquées, auraient été poussées jusqu'oià elles pouvaient aller. La délicatesse de l'auteur ne serait-elle pas de la faiblesse?

On ne saurait refuser au style de l'aisance, de la pureté et le ton juste de la société de l'ancien régime. L'écrivain est maître de sa phrase ; rien en lui, sous ce rappoit, ne sent le début. Qui sait si cela n'est pas regrettable jusqu'à un certain point? Il y a des inexpériences attrayantes, des gaucheries

pleines depromesses. L'auteur de : Venez-, je m'ennuie ! ne promet rien, il donne tout de suite ; il remplit consciencieusement le plan qu'il s'est tracé, voilà tout. L'esprit n'est pas cherché, il vient à point; un peu plus de prodigalité et d'éclat n'auraient pas cependant déplu autant qu'il a semblé le redouter. Un pareil acte devrait pétiller d'un bouta l'autre. M. *** a préféré se tenir sur les limites du bon goût, de la plaisanterie modérée, de la saillie coquette. Grâce à ces qualités, le Théâtre-Français compte une agréable bluettedeplus, qui pourra alterner avec les Fans. ses infidélités et V Heureusement de Rochon de Cliabannes.

Nous aurions bien l'envie de chicaner sur le titre: Venez, je m^ ennuie ! dont le sans-façon participe plutôt du vaudeville que de la comédie. Pourquoi M.*** n'a t-il pas mieux aimé donner pour titre à sa pièce le nom de la personne qui, sans y paraître y joue cependant le rôle principal, Fideline? cela aurait paru moins affecté.

Fleury et mademoiselle Mézerai ont singulièrement augmenté la valeur de cette produclioii par leur jeu rempli de charme. Onsait que Fleury est, après Mole, sans égal dans l'emploi des petits-maîtres. Il a parfaitement rendu le rôle du duc, qu'il a dégagé de la

banalité des roués en lui imprimant à un certain moment un demi-air de sensibilité. Mademoiselle Mézerai est de plus en plus en faveur auprès du public.

XYlIl

J'ai dit combien j'étais avide de renseignement sur les personnages du dernier siècle.

Aussi ne me faisais-je pas défaut d'iutcnoger ceux de leurs contemporains qu'il m'était donné d'approcher.

Parmi ces derniers, Mercier, l'auteur du Tableau de Paris, l'énergique et sincère écrivain, Mercier se laissait volontiers aller aux confidences.

C'est par lui que j'ai eu quelques renseignements sur le « neveu de Rameau, » celte ligure cxce[itionnelle, ce chenapan, moitié littérateur et moitié nnisicien. Mercier l'avait hanté, et il lui a consacré plusieurs pages que l'on connaît à peine.

2a HISTOIRE D'UN SOUFFLEUR

« Une fois dans la conversation, — raconte Mercier, — Rameau neveu me dit :

« — Mon oncle musicien est un grand homme, mais mon père violon était un plus grand homme que lui ; vous en allez juger. Je vivais dans la maison paternelle avec beaucoup d'insouciance, car j'ai toujours été fort peu curieux de senlineller l'avenir. »

Hein ? Sentineller V avenir ! Qu'en dites vous ?

L'expression est bien certainement de Mercier, l'homme des néologisraes.

Rendons la parole à Rameau neveu.

« J'avais vingt-deux ans révolus, lorsque mon père entra dans ma chambre, et me dit :

a — Combien de temps veux-lu vivre encore ainsi, lâche et fainéant ? Sais-tu bien qu'à l'âge de vingt ans j'étais pendu et que j'avais un état?

« Comme j'étais fort jovial, je répondis à mon père :

« — C'est un état que d'être pendu ; mais comment fûtes-vous pendu, et comment étes-vous encore mon père?

« Ecoute, me dit-il ; j'étais soldat et maraudeur ; le grand prévôt me saisit et me fit accrocher à un arbre. Une petite pluie empêcha la corde de glisser comme il faut, ou plutôt comme il ne fallait pas. Le

bourreau m'avait laissé ma chemise parce qu'elle était trouée ; des housards passèrent : d'un coup de sabre ils coupèrent ma corde, et je tombai sur la terre ; elle était humide, la Iraîchcur réveillâmes esprits. Je courus vers un bourg voisin, j'entrai dans une taverne, et je dis à la femme : « Ne vous effrayez pas de me voir en chemise, j'ai mon bagage derrière moi ; vous saurez tout. Je ne vousdemande qu'une plun:c, de l'encre et quatre feuilles de papier. » J écrivis sur les quatre feuilles de papier :

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