‹ Chapelain et nos deux premières académiesChapitre 14 sur 60 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Chapelain à rAcadéinic. Son influcncG. — Il fait accepter la protection de Richelieu aux amis de Conrart, 1634. — Statuts de 1G34. 11 en est le principal rédacteur. Son zèle pour l'observation des statuts. — L'Académie française et l'Académie des Émulateurs d'Avignon, 16G1. — Montausier nommé gouverneur du Dauphin, 16G8. Chapelain lui fait voter des félicitations oflicielles. — AiTairc de la veuve Camusat, 1639. — Cramoisy brigue la place de libraire de l'Académie. 11 est soutenu par Richelieu. — Résistance de Chapelain.

Quand on lit altentivement l'histoire de rAcadéinic française, on est frappé de la place considérable que Chapelain y occupe, et cela dès le commencement, dès le premier jour. C'est lui, évidemment, qui a le rôle principal, avant Conrart, avant même Bois-Robert, le favori de Richelieu; c'est lui que l'on trouve au premier plan dans toutes les circonstances. Il y a là un fait digne de remai'que, et qui doit donner à réfléchir à tous ceux qui ne veulent voir dans le triste auteur de la Pucellc qu'un pédant et un cuistre. On ne devient pas ainsi, à côté de Vaugelas, de Godeau, de Conrart ou de Bois-Robert, à côté de grands personnages comme Servien ou Seguier, on ne devient pas comme le chef reconnu d'une nombreuse Compagnie, sans des qualités réelles d'esprit et de

caractère. Et notez-le, cette autorité, Chapelain ne l'a pas acquise lentement, par d'habiles manœuvres; elle lui a été déférée du premier coup, sans hésitation, d'un accord commun.

Les fait?, si vous les examinez de près, le prouvent d'une manière manifeste. C'est lui, lorsque Richelieu propose de prendre l'Académie sous sa protection, qui conseille d'accepter l'oflre du Cardinal et qui fait prévaloir son avis. C'est lui qui, plus que personne, prend part à la rédaction des statuts; lui qui fait décider que l'occupation de l'Académie devra être surtout de travailler à la pureté de la langue et au Dictionnaire. L'article XXIV des Statuts était ainsi formulé : « La principale fonction de l'Académie sera de travailler avec tout le soin et toute la diligence possible à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences. » L'article XXVI disait : « Il sera composé un dictionnaire, une grammaire, une rhétorique et une poétique, sur les observations de l'Académie. » Ce n'est pas douteux : Chapelain est pour beaucoup, peutêtre pour tout, dans la rédaction de ces articles.

Enfin, c'est Chapelain qui, dans toutes les circonstances, affaire de Camusat, élection de G. Boileau , examen du Cid^ travail du Dictionnaire, inspire ou règle les décisions de l'Académie. En un mot, à côté des directeurs qui changent tous les deux mois, il reste comme le directeur inamovible. Tel fut le rôle de Chapelain au sein de l'Académie. Au souvenir de ses méchants vers et des traits inoubliables de Boileau contre lui, raillez le per-

sonricage tant qu'il vous plaira ; cela ne peut sufTue pour nous expliquer une pareille autorité exercée sans interruption, pendant de longues années, de 1034 à 167/i.

En 1634, Bois-Robert, au nom de Richelieu, proposa au petit cercle qui se réunissait alors chez Conrart, de s'assembler régulièrement désormais, « et sous une autorité publique. » Presque tous les amis, Serisay et Malleville en particulier, furent d'avis de rejeter la dangereuse proposition. Mais Chapelain comprit le danger d'un tel refus. Il fut, dit Pellisson, d'un avis contivaire : il parla longuement et fit décider qu'on accepterait l'offre du Cardinal (1). C'était sauver ces réunions; sans cela, elles étaient perdues. Richelieu irrité n'eût pas manqué de les interdire, « puisque, par les lois du royaume, toutes sortes d'assemblées qui se faisoient sans autorité du prince étoient défendues (2) ».

Chapelain, avons-nous dit, pourrait bien être l'auteur des Statuts qui traitent de la langue et du Dictionnaire. Un passage de Pellisson autorise cette opinion. De tels renseignements sont précieux : ils nous montrent Chapelain exerçant de bonne heure, à l'Académie, cette espèce d'empire qu'il garda jusqu'à la fin. Dès la seconde assemblée (3), nous dit-on, sur la question qui fut proposée de sa fonction, M. Chapelain représenta a qu'à son « avis elle devoit être de travailler à la pureté de notre « langue, et de la rendre capable de la plus haute élo-

(1) Ilisloire de l'Académie française. Édit. Ch. Livct; I, 15.

(2) Ch. Livct; I, 15.

(3) HoîTistres du 20 mars 103/i.

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(( quence, comme vous avez vu qu'il est dit dans le projet ; (( que pour cet effet, il AiUoit premièrement en régler les « termes et les phrases par un ample Dictionnaire et une « grammaire fort exacte qui lui donneroit une partie des (( ornemens qui lui manquoient; et, qu'ensuite, elle pour- « voit acquérir le reste par une rhétorique et une poé- « tique, que l'on composeroit pour servir de règle à ceux « qui voudroient écrire en vers et en prose. » Cet avis qui tomboit dans le sentiment de tous les autres académiciens, fut généralement suivi; et parce que M. Chapelain s'étoit étendu sur la manière dont on devoit travailler au Dictionnaire et à la grammaire, il fut prié d'en dresser un plan, qui fut vu depuis par la Compagnie, et sur lequel il fut ordonné qu'il confèreroit avec M.VI. de Bourzeys, de Gombauld et de Gomberville (1). o

Et cette influence, Chapelain la mérita pleinement. A notre avis, plus qu'aucun autre de ses confrères, il représente en perfection l'esprit académique. Cet esprit ne grandit pas chez lui, lentement, peu à peu, avec les années; dès le premier jour, il se trouve dans son plein développement et comme dans sa maturité. En l'absence de toute tradition, sans précédents, sans guide, sans conseils, avec des exemples contraires, il réalise le type de l'académicien, tel qu'il doit être et sera plus tard : le zèle pour la langue, l'indépendance du caractère, un vif amour de l'Académie, un soin un peu jaloux de sa dignité, un respect rigide pour le règlement, enfin une

(1) Ch. Livcl; I, 28,

assiduité exemplaire aux séances, dut-il s'y trouver tout seul.

Dès les premiers temps de l'Académie, Chapelain se fait le gardien vigilant de l'honneur de la Compagnie et de la dignité de ses membres. Il en interprète les statuts, il donne ses décisions avec la gravité d'un jurisconsulte romain. Il invoque le règlement, les usages établis, comme s'il s'agissait d'une institution déjà ancienne, dont les traditions s'imposent et doivent être respectées.

Corneille ne fit partie de l'Académie qu'en 16A7. Il échoua deux fois, contre d'obscurs rivaux, parce qu'il ne résidait pas à Paris. En 1638, Bouchard, qui eut toutes les ambitions et demeurait à Rome, s'imagina de briguer une place à l'Académie française. Le personnage avait fort bonne opinion de lui-même; il était persuadé qu'on serait heureux de le recevoir. La rude réponse de Chapelain dut le rendre plus modeste. Celui-ci apprend à son correspondant que, pour être nommé, on doit résider à Paris, a II me semble par votre lettre, lui écrit-il le 18 mai 1638, que vous croyez pouvoir être admis en votre absence. Je vous répéterai ici, si je ne vous l'ai déjà écrit, qu'on ne vous peut proposer pour cela que vous ne soyez présent, et qu'après l'avoir fait agréer à Son Eminence, qui, par un ordre particulier, a voulu être consulté sur tous les prélendans, afin de fermer la porte à toute ; brigue, et ne souffrir dans son assemblée que des gens qu'il connoisse ses serviteurs... Une place d'académicien, en France, n'est pas un bénéfice, et Son Eminence est assiégée de tant d'affamés, et qui attendent depuis si

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longtemps, que jusqu'ici nous n'avons vu aucun de notre troupe gratifié de pareil bienfait, si vous en exceptez M. de Boisrobert (1). »

Comme il repoussait les demandes particulièics, il n'agréait pas davantage les demandes collectives. La prétention était inadmissible. Elle eut eu pour effet de faire perdre i\ l'Académie française son caractère propre, sa physionomie personnelle, et, au milieu d'éléments étrangers, de la jeter dans une confusion extrême. En 1601, M. de Perraut, secrétaire d'une académie d'Avignon, celle des Emulateurs^ vint faire un voyage à Paris. Il vit Chapelain, et lui proposa de fondre les deux compagnies en une seule.

Le 9 septembre de cette année. Chapelain entretient M. de Perraut de son étrange négociation. Il ne croit guère qu'elle puisse réussir. xMais il dit cela doucement, poliment, parce qu'il a « toutes sortes de remerciements » à lui faire : remerciements pour l'avoir reçu, avec Conrart, au nombre des Emulateurs d'Avignon ; remerciements, surtout, pour le titre de « comte palatin «, que le vice-légat (2) vient de lui envoyer.

Ces honneurs inusités n'étaient pas sans motif : ils avaient pour but de corrompre ou, au moins, de gagner celui dont l'influence était considérable sur ses confrères.

(1) Lettre à Bouchard, du 28 mai 1638; I, 32G.

(2) Jean-Nicolas Conti, vice-légat d'Avignon, qui venait de fonder l'Académie des Émulateurs. — Ce serait chose bien curieuse de savoir si Chapelain, ce fils d'un petit notaire de Paris, eut, dus lors, un blason et des armes, en sa qualité de comte: palatin t {

Chapelain se tient sur ses gardes; il promet que les lettres adressées à l'Académie seront présentées à la prochaine séance, et rien de plus. « L'absence de la cour et les vacations du parlement, répond-il à M. de Perraut, jointes à la saison de toute l'année la plus morte, nous a réduits à si peu, que la Compagnie n'est, présentement, que l'ombre d'elle-même, et me fait pour cela regretter que la dépêche (1) de la vôtre ait demeuré plus de deux mois par les chemins... Je n'oserois vous répondre du temps de la réponse, ne sachant pas si nos Messieurs ne la différeront point jusqu'à ce qu'ils soient assez pour en délibérer. »

Ces politesses faites et ces diverses cérémonies terminées, notre prudent diplomate arrive à l'affaire pendante entre l'Académie d'Avignon et l'Académie française. « Je crains, dit-il à M. de Perraut, que ce que vous proposez de l'admission dans les assemblées (2) de ceux de la vôtre qui se trouvent ici ne passe pas, comme je le souhaiterois de tout mon cœur, à cause du nombre fixe d'académiciens que vous avez lu dans l'histoire de leur institution, qui en exclut tous les autres, sans que, depuis l'établissement, ce statut ait été violé: de sorte que, pour y apporter un changement, même si raisonnable, il semble qu'il ne faudroit pas moins qu'un édit nouveau de Sa Majesté : et je doute que cela se puisse,

« Nous verrons, pour l'autre article, de faire que la Compagnie écrive à M. le Pjotecteur de la vôtre (3);

(1) L'expédition.

(2) Les asseiiiltlécs de l'Académie française.

(3) Le vice-16yat d'Avignon;

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à quoi elle se portera, et il ne tiendra pas v\ mon suiïragc qu'on ne lui rende ce devoir, ne fût-ce que pour ne me pas montrer indigne de la grâce qu'il m'a faite (1). »

Un peu plus tard, au mois de décembre. Chapelain répond au nom de Conrart alors malade; il rejette purement et simplement ce projet d'union entre l'Académie provençale et l'Académie française. Le secrétaire par intérim refuse sans hauteur, poliment, comme il le doit en parlant à une personne qu'il honore et tient à ménager. Le refus n'en est pas moins formel : chacun doit rester chez soi, sans songer à une alliance qui ne peut rien produire de bon. « Je viens, écrit notre comte palatin, à l'article de l'association que vous pressez, et dont M. Conrart s'est remis à moi pour vous en expliquer les obstacles. La proposition en est obligeante pour notre Compagnie, et il lui seroit très avantageux d'avoir en son corps tant d'excellens hommes dont la vôtre est composée. Mais vous ne considérez pas que ce seroit faire un androgyne (2), et de deux corps parfaits en faire un imparfait. Les natures ne s'incorporent pas ainsi; chacun doit garder son essence, et si elles se peuvent entre-unir d'amitié et d'intérêt, elles se doivent conserver distinctes sans un mélange qui les anéantiroit, ou qui auroit quelque chose de fort irrégulier. Pour cette raison, chacune doit garder son poste, sa juridiction, sa dignité. »

(1) Lettre du 9 septembre IGCI, « à M. le marquis de Pcrraut, à Avignon », II, 150.

(2) Un ôtre h dou])le nature; quelque chose de mal dcTini.

ET KOS Dl'UX TREMIÈRES ACADÉMIES 187

Des considérations politiques se joignaient à ces divers motifs et rendaient plus diflicile encore l'union entre les deux compagnies. « Ajoutez, disait Chapelain, que ces deux corps, étant sujets de deux princes différens, ne pourroient se confondre ensemble sans jalousie de leurs supérieurs, et sans violer le serment qu'ils leur ont fait de n'avoir point d'autre dépendance. Mais, quand ces puissantes causes n'empôcheroient pas l'effet de votre désir du côté du Saint-Siège, il y en a une du côté de la France; car, l'institut de la Compagnie, que vous avez vu, l'a fixée à un certain nombre, passé lequel il n'y a pas lieu d'en recevoir un seul autre que par mort, non plus que dans le Sacré Collège des cardinaux. Et si Sa Majesté, par sa toute-puissance, y vouloit apporter le changement proposé, elle ne le pourroit faire que par édit, qui ne s'obliendroit assurément point d'Elle, quelque faveur qu'on employât pour cela; et quand on l'obtiendroit, il ne passeroi t jamais au parlement à cause des privilèges qui nous sont attribués et qui iroient à la foule des peuples (l). »

Le 9 septembre 1661, Chapelain avait déjà répondu à la place de Conrart empêché par sa goutte, « qui depuis quatre mois le tient arrêté au lit ou à la chambre ». Mais trois mois plus tard, au commencement de décem-

(0 Lettre du 1" docembro 1661, h M. de Perraut; II, 177. — « La foule des peuples », c'est-à-dire fouler le peuple. Les membres de l'Académie avaient divers privilèges : exemption du guet, droit de Conuniltimus, ctc,

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bre, est-ce encore Ja goutte qui empoche Cornait de répondre au marquis de Perraul? Ne serait-ce pas plutôt juste dépit, sentiment d'irritation contre l'Académie d'Avignon? Celle-ci avait fait une grosse injure au secrétaire perpétuel de l'Académie l'rançaise : elle avait voulu lui fermer ses portes, après l'avoir invité à entrer. Conrart était protestant; à ce titre, il lui était dilTicile de faire partie d'une académie pontificale. Mais il eût fallu s'en apercevoir auparavant; et à qui ne demandait rien, il ne fallait rien offrir, plutôt que de reprendre après avoir donné.

Ici, le comte palatin se fâche tout de bon : il proteste vivement contre celte idée d'exclusion, contre « la difficulté que fit d'abord votre illustre Compagnie d'admettre pour académicien M. Conrart, l'un des principaux académiciens de la nôtre ». Chapelain est doublement froissé, et comme ami de Conrart, et comme membre de l'Académie française. H ne peut concevoir un tel affront fait à « l'un des principaux académiciens » de Paris par une petite académie de province. Chapelain est mécontent; il va le faire sentir. « Cela étoit, ditesvous, contre ses statuts, réplique-t-il à M. de Perraut; mais vous saviez quels étoient ces statuts, quand vous le lui fîtes ou proposer ou désirer comme une chose sans difficulté, et à laquelle il n'eût jamais donné, s'il y en eut cru la moindre. Cette difficulté n'avoit pa3 empêché le défunt roy et M. le cardinal de Richelieu, quand ils instituèrent l'Académie françoise, d'y recevoir cette même personne, et même en la qualité que

ET NOS DEUX TREMlfùRES ACADÉMIES i89

VOUS tenez dans la vôtre (1), non plus que MM. de Gombauld et d'Ablancourt, hétérodoxes aussi bien que lui; outre que son âge, ses maladies et l'éloignement des lieux pouvoient ôter à ces Messieurs la crainte que son admission en leur corps y apportât aucune contagion périlleuse. »

L'Académie des Emulateurs, après une réclamation si vive, n'osa passer outre ; elle laissa le nom de Conrart sur la liste où elle l'avait inscrit d'abord. « Vous y avez remédié, ajoutait-il dans cette même lettre, par la résolution que vous lui avez fait prendre (2) sur cet article, à son avantage. En quelque état que les lettres que vous lui en faites expédier le trouvent, lorsqu'elles viendront, vous pouvez croire qu'il les recevra avec respect et avec ressentiment (3), et qu'il leur en témoignera aussi bien qu'à vous sa parfaite reconnoissance {h). »

Cette situation considérable de Chapelain à l'Académie française se révèle dans une multitude de circonstances. Il se montre, de bonne heure, ce qu'on a appelé depuis un membre influent. En une foule de rencontres, de conjonctures ou difliciles ou délicates, il est le conseil, l'âme de la naissante institution. Celle-ci, dirait-on, n'ose rien entreprendre, rien décider, si elle n'a auparavant l'avis de « M. Chapelain ». Elle lui confie d'abord l'élaboration de ses statuts; en 1637, elle le charge en

(t) Comme secrétaire perpétuel.

(2) A l'Académie d'Avignon.

f3) Dans le sens de reconnaissance.

(/i) Lettre du 1" décembre 1661, à M. de Perraut; II, 177.

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grande partie de V Examen du Cid, et bientôt après do la préparation de son Dictionnaire. Il se trouve ainsi môle à tous les travaux de l'Académie, à toutes les luttes, à tous les incidents qui se produisent au dedans ou au dehors. En 1659, il soutient l'élection de G. lîoileau, et la fait maintenir malgré la violente opposition de Pellisson. Plus tard, et tant qu'il vivra, il empêchera notre Boileau, l'auteur des Satires^ d'être reçu à l'Académie. Malgré les Epilrcs et le Lutrin, malgré l'appui de Colljert et la faveur de Louis XIV, le grand satirique devra attendre jusqu'en lOS'i,

En 1668, Montausier fut nommé gouverneur du Dauphin. A cette occasion, Chapelain fit voter des félicitations officielles au nouveau gouverneur. Il ne le dit pas clairement; mais cela ressort de tout son récit. « Je croyois, lui écrit-il, vous laisser quelque temps en repos et n'avoir à l'avenir à vous mander qu'en gros la part que tous vos serviteurs et mes amis ont prise à votje élection tant rebattue. Mais ce qui se passa avant-hier à l'Académie françoise sur ce même sujet ne devoit pas être mis en foule et, comme elle est si considérable par les personnes qui la composent, j'ai cru que vous ne seriez pas marri d'apprendre de quelle sorte un choix si glorieux y a été reçu. »

Chapelain le porte haut, qualid il s'agit de l'Académie, (! si considérable, dit-il fièrement, par les personnes qui la composent ». Ce langage est frappant, adressé surtout à un grand personnage, à celui qui allait être le gouverneur du Dauphin : c'est le ton d'un homme qui a

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conscience de la grandeur de sa Compagnie, qui ne tient plus compte de son humble origine, et s'égale sans embarras à un duc et pair.

L'assistance, « qui étoit fort nombreuse », continue Chapelain, a loué d'une commune voix le choix du monarque, et exalté les belles qualités de Montausier. « On eut dit, en cette occasion, ajoute agréablement notre narrateur, que c'étoit autant de Conrarts et de Chapelains, tant ils portèrent loin les louanges qui vous sont dues, et tant ils bénirent Sa Majesté d'avoir si sagement choisi. »

Voici où se montre à découvert l'intervention de Chapelain. « Les voyant si partiaux de votre vertu, dit-il à Montausier, je leur demandai permission de vous le faire savoir : ce que non seulement ils m'accordèrent, mais encore ils m'en prièrent instamment, et de vous assurer de la passion respectueuse qu'ils ont toujours conservée pour vous. Si vous trouvez à propos de m'écrire quelque chose d'obligeant pour eux sur une déclaration qui n'est pas désobligeante, vous achèverez de vous les acquérir sans craindre de les perdre (1). »

Montausier, qui, vraisemblablement, avait bien autre chose à faire, ne répondit pas aussitôt. Cinq jours après, Chapelain lui communique des vers composés en son honneur par « un garçon de belle espérance », fils de Géraud de Cordemoy, lecteur du Dauphin. Il profite de l'occasion, pour réclamer une réponse à sa lettre du

(1) Lettre du 3 octobre 1CS8; II, 59-'(.

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3 octobre. « Ayez la boni6, Monseigneur, 6crit-il, de dérober ([uelques momens pour me mander que vous avez approuvé ces vers, et veuillez bien aussi me donner, dans le même billet, moyen de faire voir à TAcadémie françoise que la manière dont elle a applaudi en corps au choix qui a été fait de votre personne par Sa Majesté pour l'institution de Mgr le Dauphin, dont je vous ai rendu un compte particulier dans ma précédente, vous a fort plu et que vous vous en sentez leur obligé (i). »

Je ne vois pas, dans la correspondance de Chapelain, ce que fit Montausier. Mais on peut avoir foi dans la ténacité du pei'sonnage : il ne dut pas lâcher prise, que le gouverneur n'eût témoigné à Messieurs de l'Académie française qu'il était « leur obligé ».

Chapelain, d'ailleurs, ne faisait pas mystère de son influence. Sans en faire parade et s'en vanter bruyamment, il en convient à l'occasion; il en use discrètement, mais résolument. « Vous aurez su la mort du pauvre Camusat, écrit-il en 1639 à Bouchard, et je m'assure que vous en aurez été touché. La Compagnie continue son emploi à sa veuve, laquelle, par mon conseil, à quoi elle défère un peu, a envoyé à Mgr le Cardinal votre traduction de la Congiiira imprimée ("i). »

Il s'agit ici de la traduction de la Conjuration de IHesqiie de Mascardi, faite récemment par Bouchard. Elle venait de paraître à Paris, chez Camusat, en un

(1) Lettre à Montausier, du 8 octolirc 166S; II, 598.

(2) Lettre à Bouchard, du 2G juillet 1639; J, 465.

volume in-8°, 1639 (1). M. Tamizey de Larroque, il nous le semble, s'est trompé sur le sens de ce passage de Chapelain : on voudra bien nous pardonner d'oser ainsi reprendre un tel maître. « M. Livet, dit- il en cet endroit de la correspondance de Chapelain, a oublié de reproduire, dans son édition des ouvrages de Pellisson et de l'abbé d'Olivet, ce passage où Chapelain parle avec tant de réserve de son influence sur l'Académie. »

A notre avis, en cet endroit, il est question plutôt de son influence sur la veuve de Camusat, « laquelle, par mon conseil, à quoi elle défère un peu, a envoyé à Mgr le Cardinal votre traduction de la Conyiura imprimée )). Pourquoi l'Académie eût-elle envoyé à Pûchelieu la traduction de Bouchard, qui n'était pas l'un de ses membres? Elle n'avait aucun motif pour cela. Pour la veuve de Camusat, c'est autre chose : elle avait imprimé le livre de Bouchard; et, par le conseil de Chapelain, « à quoi elle défère un peu », la veuve avait envoyé l'ouvrage au Cardinal. Il nous semble que c'est là le véritable sens de ce passage.

« La Compagnie continue son emploi à la veuve », écrivait Chapelain le 26 juillet 1639. Mais ce qu'il ne disait pas alors à Bouchard, c'étaient les graves difficultés qu'il avait fallu vaincre pour conserver à la veuve l'emploi de libraire de l'Académie. Il y a dans ce débat, si humble en apparence, des détails intéressants qui vont à notre sujet, et montrent l'autorité dont Chapelain jouis-

(1) Nous n'avons pu trouver cotte édition à la Bibliothèque nationale.

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sait au sein de l'Académie. Ces faits sont peu connus : il ne sera pas hors de propos de les raconter.

Pellisson a exposé l'adaire en détail, avec son exactitude accoutumée (1). Richelieu voulut faire donner la place demeurée vacante à Sébastien (Iramoisy, son libraire et son imprimeur. Bois-Robert, alors à Abbeville avec le Cardinal, avait été chargé d'agir pour cela auprès de l'Académie. Le 3 juillet 1639 (2), le favori du ministre écrivait : « Monseigneur m'a envoyé quérir en fort bonne compagnie, pour me dire que vous lui feriez plaisir de prendre ledit sieur Cramoisy; je vois bien qu'il affectionne cette affaire, dont il m'a fait l'honneur de me parler trois fois (3). »

La veuve de Camusat, Denyse de Courbe, fit connaître sa volonté de continuer le commerce de son mari. Dans ces conditions, il devenait assez diflicile de dépouiller la famille du défunt, au profit d'un autre libraire. Le 11 juillet 1639, l'Académie répondit cà Bois-Robert. Tout en protestant de son entière soumission, elle le priait de faire agréer son refus à RicheUeu. Le 26 juillet, l'affaire était terminée.

Bois-Robert répondit alors que le Cardinal n'insistait^ pas en faveur de son candidat, et approuvait que Du Chesne, parent de Camusat, exerçât la charge de libraire de l'Académie, au nom de la veuve. Pellisson loue à ce

(1) I, 127 et suiv.

(2) Une faute d'impression fait dire h M. Tamizey de Larroque : le 3 juillet 1630. Lettres de Chapelain; I, 455.

(3) Cil. Livet; I, 128.

propos « la générosité que l'Académie témoigna après la mort de Camusat, son libraire, ayant, en faveur de sa veuve et de ses enfans, résisté, pour ainsi dire, cà la volonté du Cardinal, son protecteur (1) ».

C'est là l'histoire officielle. Pellisson ne pouvait, sans s'exposer à déplaire, sans manquer aux convenances, substituer, dans un récit général, l'action d'un seul à celle de tout le monde. Mais quand on pénètre au fond des choses, quand on laisse la dignité de l'histoire pour les menus faits de la chronique, on s'aperçoit, à n'en pas douter, que le premier rôle, en cette affaire, appartient surtout à Chapelain.

Dans cette circonstance, son attitude fut pleine de fermeté et de courage : elle lui fait grand honneur. Après cela, qu'on raille à son ai-:e le bonhomme, sa faiblesse, sa platitude, son air timide et discret à l'excès : nous rirons, nous, de la vérité de la peinture et de la justesse des traits. Nous sommes moins exigeant en fait de vertu. A notre avis, la conduite de Chapelain fut vraiment belle; elle révèle un véritable caractère. « Le principal mérite de cette résistance, écrit M. Tamizey de Larroque, appartient à Chapelain (2). » Or, à cette époque, ce n'était pas précisément une marque de lâcheté et de faiblesse d'oser lutter contre Richelieu et résister à sa volonté.

Chapelain met tout en mouvement pour défendre la veuve de Camusat et intéresser à sa cause. Il déploie

(1) Ch. Livct, I, 127.

(2) Lettres de Chapelain, I, /j55.

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