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dans cette défense une ardeur et une activité incroyables, une passion généreuse à laquelle il est difiicilc de ne pas applaudir. Il s'adresse à Godeau, à Balzac, à Bois-Robert; il leur dénonce l'iniquité de Cramoisy convoitant la succession de Camusat, et, pour empêcher une telle injustice, il offrira, au besoin, de se faire imprimeur lui-même, d'apprendre le métier à l'auxiliaire de la veuve, à ce Du Chesne, dont nous avons parlé plus haut. Voilà un vrai dévouement, qui se montre autrement que par de belles paroles. Et en lisant ces suppliques, ces courageux manifestes, on devine bien le langage que le généreux avocat dut tenir au sein de l'Académie.
Dès le 30 juin, il prend ses mesures et ménage de puissants amis à la veuve du libraire défunt (1). A cette date, il écrit à Godeau et lui annonce la mort de Camusat. En dehors de tout intérêt personnel, d'aiïaires de livres et de commissions de livres, il avait toujours eu pour lui une vive affection. « Le pauvre Camusat enfin, dit-il le 30 juin à l'évêque de Grasse, est mort après une fièvre de quarante jours, accompagnée de redoublemens qui l'ont enfin emporté... La famille a besoin de consolation et d'appui. J'ai déjà promis par avance à sa femme et à ses enfans que vous ne leur manqueriez jamais, non plus que M. Conrart et moi, et je m'assure que vous le leur confirmerez par vos lettres. Elle continuera le trafic et l'impression, et je me suis chargé en mon particulier
(I) Jean Camusat mourut le 26 juin 1639. — Lottin, Catalogue rhronolofjiquc des libraires, etc., p. 20; 1 Vol. in-12. Paris, 1789.
d'instruire, pour la dernière, celui qu'elle préposera (1) à cette partie de son négoce. Il faut aimer sa mémoire, et avoir charité pour la veuve et les oi'phelins. Je vois tous les amis du défunt portés à contribuer au soulagement de ce qu'il laisse. Vous continuerez de leur envoyer et adresser vos lettres et vos commissions, et je crois qu'ils vous en supplieront, comme ils ont fait à moi (2), »
Le 3 juillet suivant, Bois-Robert se jetait brusquement à la traverse, et proposait Sébastien Cramoisy en remplacement de Camusat. Le il juillet, l'Académie répondait par un refus respectueux : nous avons dit qui avait inspiré la réponse.
Ce jour-là. Chapelain écrit à Balzac. Aux plus vifs regrets pour le libraire, il joint la promesse d'aider la veuve et de la protéger de tout son pouvoir. « Je crains, lui dit-il le 11 juillet, d'avoir aussi manqué à vous écrire la mort du pauvre Camusat, qui, certes, est un dommage irréparable pour tous les gens de lettres, mais particulièrement pour moi qui, n'ayant d'habitude avec aucun autre homme de sa profession, et ne me pouvant accommoder à leur ignorance et rudesse, me trouve désorienté et, de tout-puissant quej'étois sur lui, maintenant sans aucun crédit pour recouvrer les livres curieux dont, ou moi, ou mes amis pouvoient avoir affaire. Je serai plus de dix ans, avant que d'avoir refait un aussi
(1) Le texte porte : proposera. On verra si on doit adopter cette correction.
(2) Lettre à Godeau, du 30 juin 1039; I, /|.'j6.
habile libraire ou imprimeur que lui (1), dont je vous avoue que j'ai une mortification et une désolation bien grandes. Sa femme continue son trafic, et je ne lui manquerai point d'assistance, tant pour donner cela à la mémoire du défunt, que pour le donner à notre propre devoir, qui nous oblige à soulager les foibles et aider aux veuves et aujT orphelins (2). »
C'étaient là des sentiments privés, louables en euxmêmes, mais dont l'expression n'avait rien de bien courageux. On ne peut dire la même chose de la lettre adressée le 13 juillet à Bois-Robert. Celle-là honore réellement celui qui l'a écrite. C'est un éloquent plaidoyer, présenté avec une grande indépendance, sans le moindre souci de déplaire, avec beaucoup de feu et une rare fermeté de raison. Nous le citerons à peu près intégralement : en dehors de tout autre mérite, il renferme un excellent exposé de l'affaire. Peut-être, après l'avoir lu, voudra-t-on reconnaître que ce langage, pour être celui « d'un cuistre », a bien de la noblesse et de l'élévation.
« Vous saurez donc, écrit-il à Bois-Robert, qu'après la mort du pauvre M. Camusat, la veuve s'étant résolue à continuer la librairie, et ayant même su que quelquesuns de la profession briguoient pour être reçus libraires de l'Académie en la place de son mari, sitôt que sa douleur lui permit de sortir, fut voir tous ces Messieurs chez
(1) D'<après ce passage, Chapelain avait donc contribué aussi à former Camusat? La particularité est bien curieuse.
(2) Lettre h Balzac, du 11 juillet 1630; I, ^|53.
eux, el les supplia de considérer qu'ils ne pouvoient écouter personne à son préjudice et h celui de ses enfans; que la loi lui permettant de continuer l'exercice de son mari et de jouir de tous ses privilèges, il n'y auroit point d'apparence qu'on lui voulût ôter celui qu'elle chérissoit le plus, et sur quoi elle fondoit principalement la subsistance de sa petite famille; que, sans reproche, son mari avoit servi la Compagnie et travaillé pour elle avec beaucoup de dépenses, sans en avoir jusqu'ici tiré aucun avantage; que son bien étoit en espérance et qu'elle pouvoit dire qu'il lui étoit acquis et aux siens par les respects et les services qu'il lui avoit rendus en général et en particulier; que se trouvant en état de continuer les mêmes services avec la même capacité et assiduité par l'assistance d'un cousin du défunt, nourri de sa main (1), et stylé dans l'imprimerie et la correction des livres, homme d'ailleurs qui a des lettres, et qui veut bien quitter l'étude de la médecine pour embrasser cette profession (2), elle ne sauroit croire que l'on voulût transporter à un autre un emploi si légitimement acquis, et si aisé à conserver en sa maison; qu'elle estimoit sa condition et celle de ses pupilles si considérable en cette alfaire, qu'il lui sembloit que son bon droit parloit de lui-même et ruinoit toutes les prétentions de ses envieux ; qu'en un mot, il s'agissoit de sa ruine, qui seroit une cruelle récompense de la passion
(1) Élevé.
(2) Il s'agit de ce Du Chcsnc dont nous avons parlé plus haut.
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que son mari avoit eu (I) pour l'honneur et le service de la Compagnie, et, partant, qu'elle nous conjuroit de ne nous rien laisser persuader à son désavantage par ceux qui la vouloient supplanter avec tant d'inhumanité, et qu'elle auroit l'honneur de vous écrire et prier de la protéger dans sa justice auprès de Monseigneur, de qui elle espéroit toute sorte de grâce. »
L'avocat était capable de faire joliment la leçon à sa cliente ; et, si celle-ci de son côté fit valoir tant et de si bonnes raisons, il était difficile de ne pas lui donner gain de cause. « Voilà, en substance, disait Chapelain, les choses qu'elle nous a dit à tous séparément, et que j'ai su depuis qui av oient touché de compassion tout le monde, sans qu'il y en eût un seul qui balançât à lui garder son inclination et à désirer que la chose lui demeurât, comme lui étant le droit acquis. Mais, comme la Compagnie ne se donne la permission de rien déterminer, non pas même des moindres choses qui la regardent, sans un ordre particulier de Son Éminence, qui est Tunique règle de ses volontés, nous lui fîmes notre réponse conditionnelle, ne lui promettant rien que sous le bon plaisir de Son Éminence, la volonté de laquelle nous apprendrions de vous. »
Dix jours auparavant, le 3 juillet, Richelieu avait fait connaître sa volonté. Mais l'Éminence demandait la place vacante pour Cramoisy, son libraire, « avec cette condition, disait la lettre de Bois-Robert, que s'ils en savoient
(1) La règle des participes était loin d'être fixée comme elle l'est aujourd'hui.
quelque autre qui leur fût plus propre, ils le pussent prendre; ne désirant en foçon quelconque, ni en cela, ni en toute autre chose violenter leur choix (1) » .
Chapelain va profiter de cette déclaration, pour discuter plus vivement l'affaire; pour plaider avec plus de force et d'autorité la cause de la veuve de Camusat. « Maintenant, Monsieur, dit-il à Bois-Robert, nous apprenons de vous que sDn inclination est que M. Cramoisy tienne la place du défunt; et à cela il n'y auroit rien à répliquer si c'étoit une inclination confirmée (2). Mais comme sa bonté nous laisse la liberté de lui expliquer nos sentimens là-dessus, et que nous pensons voir la justice évidente du côté de la veuve sur les choses qu'elle a représentées, j'ai vu la Compagnie se disposer à faire k Son Eminence ses remontrances avec très profonde humilité et entière résignation à ce qui lui plaira d'en ordonner. Ce qu'il lui semble qu'elle peut faire avec d'autant moins de crainte de déplaire à Son Eminence, que nous avons tous cru qu'Elle avoit montré cette inclination pour n'avoir pas été informée que le défunt laissât une veuve qui fût en état et en volonté de suivre sa profession, et que, d'ailleurs, M. Cramoisy a déclaré à M. de Bonair (3) que si la veuve y pensoit et continuoit dans la profession, il ne prétendoit en cela aucune chose à son préjudice. En quoi il a témoigné qu'il étoit homme
(1) Ch. Livet; I, 128.
(2) Dans le sens latin confinnatus , bien établi.
(3) Ce Bonair était le chargé d'affaires de Balzac, à Pq,ris. (Voy, Lettres de Chapelain; I^ 371.)
tl'lionneur, et qu'il ne vouloit pas faire à une pauvre veuve chargée cVenfans, ce qu'il seroit marri que l'on fît à sa femme et à sa famille, s'il lui manquoit, quoiqu'elle soit dès à présent des plus accommodées. Je laisse à votre générosité d'agir dans l'intérêt de cette femme et de la Compagnie, selon que vous le jugerez à propos. »
Avant d'envoyer sa lettre, le zélé défenseur dut apprendre que Gramoisy n'avait pas agi tout à fait a en homme d'honneur » , et avait sollicité la succession de Camusat. Là-dessus, Chapelain s'empresse de retirer ses éloges, et il ajoute ce post-scriptum irrité : « A vous parler avec ma franchise ordinaire, M. Cramoisy a fait une action inhumaine de faire importuner Son Eminence pour obtenir cette place au préjudice de la veuve Camusat et de ses pauvres enfans; et ayant eu ce dessein indigne d'un homme d'honneur et que pas un de sa profession ne voudroit avoir eu, il s'est bien donné de garde de s'adresser à vous pour cela, jugeant bien que vous auriez été pour la justice, et que vous auriez dit à Son Eminence l'état des choses : ensuite de quoi il est indubitable que le protecteur des affligés et particulièrement des veuves et des orphelins auroit prononcé en faveur de celle-ci, et auroit commandé à l'Académie d'être bonne et généreuse h son imitation. Je ne dis rien pour vous exhorter à travailler avec votre adresse ordinaire, pour remettre les choses en leur premier état. Je vous connois dans l'âme, et comme je suis assuré que vous avez pris de vous-même le parti honnête, c'est-à-dire celui de l'honneur de Son Eminence et de la Compagnie en cette rencontre, je suis
assuré que, de vous-même, vous agirez comme la raison et la prudence l'exigent de vous. »
Ce devoir accompli, et avec un véritable courage, Chapelain terminait par une petite précaution de prudence : cela lui était bien permis. Il priait Bois-Robert de laisser ignorer à Richelieu qu'il lui avait écrit à ce sujet. H Ce dont je vous supplie est que vous ne témoigniez point d'avoir reçu de lettre de moi là-dessus, et de ne faire voir que celle de l'Académie à Son Eminence. 11 importe que cela se passe ainsi pour moi, et, après vous en avoir supplié, comme je fais, je ne doute point que vous ne me fassiez cette grâce. Je suis tout à vous sans réserve (1). »
RichelieiT se rendit aux observations de l'Académie, nous apprend Pellisson. Mais cela ne suffit pas : il faut tenir encore le plus grand compte de la lettre de Chapelain ; elle ne fut certainement pas étrangère au résultat obtenu.
Le 2(5 juillet, Bois-Robert écrivit au secrétaire de l'Académie, à Conrart, et l'informa du désistement du Cardinal. Depuis près de huit jours, depuis le 20, si la date est exacte, Chapelain connaissait déjà l'heureuse solution de l'affaire. Bois-Robert n'avait donc pas perdu de temps pour agir auprès de son maître. Chapelain plaidait, le 13 juillet, en faveur de sa cliente. Le 20, sept jours après, il écrivait à Bois-Robert et le remerciait d'avoir obtenu justice pour la veuve de Camusat. « Il
(1) Lettre à Bois-Robert, du 13 juillet 1639; I, /|55.
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étoit impossible, disait-il à l'abbé de Châtillon, alors à Saint-Quentin avec Richelieu, que l'équité de Son Eminence et l'amour que vous avez pour les choses honnêtes laissassent dépouiller la famille du pauvre Camusat d'un bien qu'il avoit si bien acquis, sitôt que vous auriez été averti de la disposition où est la veuve de continuer ses services à l'Académie... Je ferai savoir à cette pauvre veuve l'extrême obligation qu'elle vous a, et je sais qu'elle la ressentira en personne bien née et qui connoît le bien qu'on lui fait.
« Je vous pourrois répondre aussi de la satisfaction qu'en aura la Compagnie, si M. Conrart ne le devoit pas faire en son nom, lorsqu'il lui aura communiqué votre lettre (1). Je dis en son nom, prenant la plus grande partie pour le tout, car il y a apparence que ce ne sera pas au nom du faux frère qui avoit fait agir M. Citoys (2) en cette rencontre, pour l'intérêt de son ami contre l'intérêt, et l'honneur de la Compagnie (3). »
Chapelain ne donne pas le nom du « faux fi'ère » qui avait pris le parti de Craraoisy contre la famille de Camusat. Il devait l'ignorer : il ne l'aurait certainement pas ménagé, s'il l'avait connu.
Quelques jours après, le 29 juillet, Chapelain parle à Godeau du succès de l'affaire Camusat. Ce sont de nouveaux détails : ils nous prouvent combien les choses
(1) La lettre du 2G juillet 1639. — Mais cette lettre avait été écrite, peut-ôtrc, quelques jours avant.
(2) Frantjois Citois, médecin de Richelieu.
(3) Lettre à Bois-Robert, à Saint-Quentin, du 20 juillet 1G39; I, 461.
ET NOS DEUX PREMIÈRES ACADÉMIlîS 205
étaient avancées et combien il fut dilTicile de les « faire remettre en leur premier état ».
« J'ai jugé de votre perte pour le pauvre Camusat comme vous-même, écrit Chapelain, le 29 juillet 1639; mais je ne crois pas, comme vous, qu'avec lui soit mort tout le service que vous doit sa maison et qu'il est raisonnable qu'elle vous rende. Pour ce qui regarde vos ouvrages imprimés, sa veuve, assistée d'un jeune homme de bonnes lettres (1), parent du défunt, et qui demeure chez elle, vous y donnera toujours tout le contentement que vous sauriez désirer. L'Académie vous en est une preuve qui l'a retenue en la place de son mari pour libraire de la Compagnie, la préférant à Cramoisy qui avoit brigué cet emploi auprès de Son Eminence, et qui l'avoit obtenu sous condition qu'il seroit agréé des Académiciens. Pour ce qui regarde vos autres intérêts, la même veuve prétend vous y rendre le même service que son mari, et ce jeune homme n'y est pas moins propre, ni moins affectionné.
(( J'ai fait voir votre lettre du il\, où vous parlez de ces cent écus, à M. Conrart, afin qu'il traite ce particulier comme le reste, puisqu'il se trouve ici. J'en parlerai néanmoins à la première vue à la veuve ou à son aide, et vous manderai ce que j'en aurai appris (2). »
Pellisson va nous raconter l'issue du débat. Le récit est exact, résume parfaitement tout ce qui précède, mais la correspondance de Chapelain était bien nécessaire pour éclaircir les faits, et nous apprendre à qui revient
(1) Du Chesnc.
(2) Lettre à Godeau, du 29 juillet 1639; I, ^68.
surtout l'honneur de la victoire. « Néanmoins, la veuve de Camusat, voulant continuer son commerce, nous dit l'historien de l'Académie, et ayant avec elle, pour cet effet, un nommé Du Chesne, parent de son mari, homme de lettres, qui maintenant est docteur en médecine, l'Académie désira de conserver cet honneur à sa famille, et répondit (1) à M. de Boisrobert, de telle sorte que, sans s'éloigner du respect qu'elle devoit au Cardinal, et se soumettant toujours à suivre ses volontés, elle lui faisoit assez connoître qu'il étoit juste d'en user ainsi. Cette lettre eut l'effet qu'on souhaitoit; et M. de Boisrobert en écrivit bientôt une autre au secrétaire de l'Académie (2), contenant l'appi'obation du Cardinal et le consentement qu'il donnoit que Du Chesne fût reçu pour exercer la charge au nom de la veuve. Ainsi, après qu'on eut ordonné une réponse à M. de Boisrobert pour le remercier et pour le charger de faire aussi des remerciements très humbles au Cardinal, Du Chesne fut introduit dans l'assemblée (3), prêta le serment au nom de la veuve, et fut exhorté d'imiter la discrétion, les soins et la diligence du défunt {h). )>
(1) Registre du il juillet 1639.
(2) Registre du 26 juillet 1639.
(3) Ibid.
{li) Cil. Livct; I, 129.