CHAPITRE VIII
Travaux de l'Académie. — Les discours. — Sentiments de l'Académie sur le Cid, 1637. — Commencements do la querelle. — L'Excuse à Arisle, do Corneille, 1637. — Attaque de Mairet contre le Cid. — Les Observations do Scudéry sur le Cid, 1637. — Réponse de Corneille. — La Lettre apologétique, 1637. — La preuve des passages allégués dans les Observations sur « le Cid », par Scudéry, 1637. — Lettre de Clavcret à Corneille, 1637.
Cette influence de Chapelain à l'Académie alla toujours en grandissant : à chaque instant, vous en rencontrez quelque preuve nouvelle. Nous avons expliqué cette espèce de domination par le caractère du personnage, par ce ton d'autorité qui lui était naturel, cet esprit de mesure et de sagesse qui le distinguaient, et firent toujours de lui, au milieu des circonstances les plus difliciles, un guide sûr et un conseiller excellent. Ajoutez à cela le zèle de cet homme pour tous les travaux de l'Académie, mêlé à toutes les affaires de la Compagnie, s'intéressant à tout, à l'élection d'un candidat, à la nomination d'un libraire, à l'orthographe ou à la prononciation d'un mot, et vous comprendrez alors l'influence considérable de « M. Chapelain », au dedans, sur ses confrères, et .au dehors dans le monde des lettres.
208 CUAPELAIN
Longtemps on s'est égayé aux dépens du personnage et on s'est espacé comme à plaisir sur celte disproportion énorme entre la grandeur du rôle et la nullité du héros. Une épigramme amuse, elle fait sourire, mais n'explique rien. Souvenoz-vous de la scène décrite dans les Ennemis de Chapelain (1); de l'entrevue de Racine, jeune encore, avec le chantre de la Puccllc. Le malin poète raconte à un ami comment sa pièce, la Nymphe de la Seine, a été montrée par M. Vitart, son cousin, au grand juge de l'époque. Le cousin se fâche tout rouge; il ne permet pas qu'on traite « M. Chapelain » à la légère; qu'un jeune garçon de vingt ans ose murmurer contre un personnage de cette importance. Pour lui, tout pénétré de vénération, il apprend au petit railleur qu'on ne doit prononcer ce grand nom qu'en s'inclinant et faisant la révérence.
« M. Chapelain, écrit Racine, a donc reçu l'ode avec la plus grande bonté du monde : tout malade qu'il étoit, il l'a retenue trois jours, et a fait des remarques par écrit que j'ai fort bien suivies. M. Vitart n'a jamais été si aise qu'après cette visite; il me pensa confondre de reproches, à cause que je me plaignois de la longueur de M. Chapelain. Je voudrois que vous eussiez vu la chaleur et l'éloquence avec laquelle il me querella. »
La pièce du débutant avait été montrée aussi à Perrault. « Je ne vous dis rien de leur approbation, continue Racine, sinon que M. Perrault a dit que l'ode valoit dix
(l) P. G3/i et suiv.
ET NOS DEUX PREMltRES ACADÉMIES 209
fols la comédie (1); et voici les paroles de M. Chapelain, que je vous rapporterai comme le texte de l'Évangile, sans y rien changer. Mais aussi : Cest M. Chapelain! comme disoit à chaque mot M. Vitart. « L'ode est fort belle, fort « poétique, et il y a beaucoup de stances qui ne peuvent « être mieux. Si l'on repasse le peu d'endroits que j'ai (f marqués, on en fera une fort belle pièce. » Il a tant prié M. Vitart de lui en nommer l'auteur, que M. Vitart veut à toute force me mener chez lui (2). » Songez que la scène se passe en 16G0, à une époque avancée de la vie de Chapelain. Vous avez là une preuve que sa renommée et son crédit étaient encore loin de décliner.
Un jour, Chapelain consulte Balzac sur une question de grammaire, et lui demande son avis à ce sujet. « Je vous prie, lui écrit-il, de me mander si vous dites mitscardins ou fnuscadins. C'est une question grammaticale que je ne tiendrai pour bien résolue que par vous. Elle m'importe en quelque sorte. Il suffira d'un apostille (3). »
La petite question importait à Chapelain, parce qu'elle venait de s'agiter bruyamment à l'hôtel de Rambouillet. Voiture, toujours prêt à railler, s'était moqué de ceux qui voulaient prononcer muscardins.
Au siècle des vieux palardins, Soit courtisans, soit citardins, Femmes de cour ou citardincs,
(1) Une comédie dont Racine parle à l'abbé Le Vasseur, dans une précédente lettre.
(2) Lettre à l'abbé Le Vasseur, du 13 septembre 1060. Œucres complètes de Racine, p. 469; 1 vol. in-li», Didot.
(3) Lettre à Balzac, du 29 décembre 1G37; I, 189.
Prononçoient toujours muscardins, Et balardins et balardines (1).
Balzac n'aimait pas Voiture, et pour plusieurs raisons. Il répondit par une jolie lettre, qui porte la date fausse du 17 novembre 1637. Elle est certainement postérieure, et des premiers jours de janvier 1638. « L'usage est pour muscardins, écrit Balzac à Chapelain, bien que l'oreille soit pour muscadins. Mais ici, comme ailleurs, l'usage doit tout régler; et de plus, l'origine du mot étant italienne, quel droit avons-nous d'ôter une lettre d'un mot qui n'est pas de notre juridiction? Quoique celte lettre soit rude, quoiqu'elle ait été appelée la lettre canine; quoique, dans muscardins, elle fasse mal à la petite bouche de Monsieur de '^** (2), elle ne laisse pas de tenir toujours son rang dans l'alphabet; elle murmure, elle gronde, elle mord impunément depuis tant de siècles, elle entre dans plusieurs mots, où elle n'est pas moins rude, ni moins raboteuse que dans muscardins, sans que personne s'en plaigne (3). w
Le débat fut porté devant rAcadémie, et probablement par Chapelain. Celui-ci saisit le nouveau tribunal de cette question, comme il venait d'en saisir Balzac. Mais devant cette juridiction, Chapelain perdit son procès, et Voiture eut gain de cause. « L'Académie, nous raconte Pellisson, faisoit fort souvent des décisions sur la langue^ dont ses registres sont pleins; elle en faisoit aussi quelquefois de semblables sur la simple proposition dé
(1) Lcttrcfi de Voiture j cdit; Uhiclni; II, i30. Paris, Charpentier;
(2) Voiture évideimncnti Le nom est facile à suppléer.
(3) Lettres de Balzac; Œuvres complètes; I, p. 757.
quelque académicien ; et lorsqu'à la cour, comme il arrive souvent, un mot avoit été le sujet de quelque longue dispute, on ne manquoit pas d'ordinaire d'en parler dans l'Assemblée. Telle fut, par exemple, cette plaisante contestation née à l'hôtel de Rambouillet, s'il falloit dire muscardins ou muscadins^ qui fut jugée à l'Académie (1) en faveur du dernier. »
L'Académie française avait failli s'appeler V Académie de ^éloquence. L'une de ses premières occupations ne fut pas seulement de donner des règles, mais encore des modèles de l'art de bien dire. De bonne heure, il fut convenu que les académiciens prononceraient à tour de rôle un discours sur un sujet de leur choix. La décision fut prise, nous dit Pellisson, « dès le second jour du mois de janvier 1635, avant même que les lettres de l'établissement fussent scellées (2) ».
Le sort détermina l'ordre dans lequel chaque orateur prendrait la parole. Ces discours devaient être prononcés dans les réunions hebdomadaires. Il ne faut pas ks confondre avec le remercîment que tout académicien dut faire désormais, à partir de i6/|0, le jour de sa réception.
On en prononça successivement jusqu'à vingt. Pellisson nous en donne la liste, avec l'indication des sujets traités (3). Sur ces vingt discours, cinq seulement sont imprimés : ceux de Godeau, de La Chambre, de llacan, de Méziriac et de CoUetet.
(1) Registres, l-"- février 1638. — Cli. Llvct, I, 118. ' (2) t, 73.
212 CUArELAIN
Chapelain, en académicien modèle, ne chercha pas à esquiver la corvée. Il débita sa harangue le 6 août 1635. 11 avait été désigné le quatorzième par le sort. Dans la liste qu'il dresse de ces divers discours, Pellisson en fait mention en ces termes : « Le quatorzième, de M. Chapelain, contre Tamour, où, par des raisons ingénieuses, dont le fond n'est pas sans solidité, il tâche d'ôter à cette passion la divinité que les poètes lui ont attribuée (1). »
L'orateur, si du moins on l'en croit sur parole, ne fut pas content de son travail. Mais ce langage est-il bien sincère? Chapelain parle ainsi par précaution, afin de ne pas effaroucher le plus ombrageux des auteurs, celui qui prétendait à la palme de l'éloquence. « Le discours que j'ai fait pour la Compagnie, écrit-il à Balzac au mois d'avril 1635, est long et mauvais : deux conditions qui vous doivent détourner à l'exposer à une vue si délicate que la vôtre. C'est pourquoi j'attendrai des ordres plus précis de vous pour vous l'envoyer (2). »
Que penser au fond de ce discours loué par Pellisson et condamné par son auteur? M. Tamizey de Larroque va nous le dire. Chapelain, paraîtrait-il, était dans le vrai, plus peut-être qu'il n'aurait voulu. « Ce discours, déjà fait en avril, remarque le grand érudit, ne fut lu devant la Compagnie que le 6 août 1635. M. Keiviler (3) regrette fort que ce discours, « dont le titre était peu
(•i) Lettre h Balzac, du mois d'avril 1635; I, 95. ( () Dans son ouvrage : la Brelatjne à l'Académie français-:; 1 vol. iii-S°. Paris, Palmé, 1879.
« galant de la part d'un habitué de l'hôtel de Ram- « bouillet, » ait été perdu. Je puis rassurer le savant biographe : le discours contre l'Amour nous a été conservé, et rien n'est plus facile que de le lire au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale, dans I le volume 128/i7 du Fonds français, intitulé : OEuvres 'diverses de Jean Chapelain. Le morceau m'a paru comme à Chapelain lui-même « long et mauvais (1) ».
Mais ces avis sur la langue, un discours composé de loin en loin, ne formaient pas un ensemble suffisant d'occupations. Nous avons à parler de travaux plus longs et plus considérables auxquels prit part Chapelain : les Sentiments de l'Académie sur le Cidet la préparation du Dictionnaire.
Pellisson a fort bien raconté ce débat qui exposa l'Académie à un double péril : celui de déplaire à Richelieu, ou de se couvrir de ridicule. Nous allons rappeler les faits principaux, nous réservant d'insister sur ce qui est moins connu, sur le rôle de Chapelain, son attitude au cours de cette épineuse discussion.
Corneille venait de faire jouer le Cid. Le jeune poète avait remporté son premier triomphe et soulevé des applaudissements universels. Cette mémorable représentation eut lieu vers la fin de novembre 161^6.
Différents mobiles, inutiles à répéter ici, poussèrent Richelieu à rabaisser la pièce. Scudéry connut les dispositions du Cardinal, et toujours prêt pour une sottise ou une fanfaronnade, il attaqua audacieusement Corneille et
(I) Lettres de Chapelain; I, 95.
211 cmapi:laix
86 mêla de lui donner des leçons de style et d'art dramatique. Sous prétexte de rabattre la vanité du poète, il publia contre lui un véritable pamphlet : les Observations sur le Cid (1). Scudéry donnant à la fois des leçons d'art dramatique et de modestie! la prétention est un peu forte. En vérité, le pauvre homme n'était guère propre à enseigner ni l'un ni l'autre.
Le Cid est de la fin de 1636. Scudéry entra dans la lice pour deux motifs : par rivalité d'auteur d'abord, ensuite pour plaire à Richelieu. Après l'éclatant succès de sa tragédie, Corneille avait publié une Epître remarquable : Excuse à Ariste. Cette pièce eut le privilège de soulever une véritable tempête et d'accroître de plus belle les clameurs des envieux. Le jeune et vaillant poète, justement fier d'un tel triomphe, sur désormais de sa force, s'excuse à Ariste de ne pouvoir lui composer une chanson. Les petits sujets le gênent, répond-il, et il ignore l'art d'arranger des couplets a en rimes ajustées » :
Enfin cette prison déplaît à son génie;
Il ne peut l'cndre hommage à cette tyrannie;
Il ne se leurre point d'animer de beaux chants,
Et veut pour se produire avoir la clef des champs.
C'est lors qu'il court d'haleine, et qu'en pleine carrière,
Quittant souvent la terre en quittant la barrière,
Puis, d'un vol élevé se cachant dans les cieux,
11 rit du désespoir de tous ses envieux.
- Cette haute ambition du poète, noblement exprimée,
(I) In-S" de 96 p. Paris, 1637, sans nom d'auteur ni d'imprimeur. Bibliothèque nationale, Y, 5,665. Réserve. — Voy. pour tous ces détails bibliographiques. Œuvres de Corneille, édit. Marty- Lavcaux, Hachette, vol. III, p. 23 et suiv.; et la Bibliographie çjrnélienne de M. E. Picot, p. Zi67 et suiv,
ET NOS DEUX PREMIÈRKS ACADÉMIES Sl§
et dans des vers de si belle allure, jeta l'émoi parmi toute la gent poétique du temps. Le passage suivant mit le comble aux alarmes et aux colères des envieux, race toujours nombreuse, qui semble se perpétuer de siècle en siècle et de pays en pays. Corneille s'excuse en termes charmants de faire son éloge. C'est, dit-il» le seul profit qu'un poète retire aujourd'hui de ses vers. Autrefois, en France, les favoris des Muses avaient un tout autre honneur et une bien autre fortune. :
Mais elle est épuisée, et les vers à présent
Aux meilleurs du métier n'apportent que du vent :
Chacun s'en donne à l'aise et souvent se dispense (i)
A prendre par ses mains toute sa récompense.
Nous nous aimons un peu : c'est notre foible à tous :
Le prix que nous valons qui le sait mieux que nous?
Et puis, la mode en est et la cour l'autorise.
Nous parlons de nous-même avec toute franchise;
La fausse humilité ne met plus en crédit.
Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit.
pour me faire admirer, je ne fais point de ligue :
J'ai peu de voix pour moi, mais je les ai sans brigue;
Et mon ambition, pour faire plus de bruit,
Ne les va point quôter de réduit en réduit.
Mon travail sans appui monte sur le théâtre :
Chacun en lil)erté l'y blâme ou l'idolâtre;
Là, sans que mes amis prêchent leurs sentimcns,
J'arrache quehiuefois trop d'applaudissemcns;
Là, content du succès ([ue le mérite donne,
Par d'illustres avis je n'éblouis personne.
Je satisfais ensemble et peuple et courtisans.
Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans;
Par leur seule beauté ma plume est estimée :
Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée,
Et pense toutefois n'avoir point de rival
A qui je fasse tort en le traitant d'égal (2).
(1) Se dispense à... Prend la liberté de...
(2) Excuse à Ariste; édit. Marly-Lavcaux, X, 76. — Voy. encore vol. III, p. 19 et suiv.
Mairet, le premier, on ne sait pourquoi, se fâcha de cette franche apologie du poète, et prit pour lui des railleries adressées à tout le monde. Plus d'un se sentit blessé du môme coup, et ne manqua pas de repousser cette vive attaque. La pièce de Mairet portait en titre : « L Auteur' du vrai Cid espagnole son traducteur francois sur une Lettre en vers qu'il a fait imprimer, intitulée : Excuse à Ariste, où, après cent traits de vanité, il dit de soi-même :
Jo ne dois qu'à moi seul toute ma renommée.
Mairet essaya vainement de dissimuler la main qui avait lancé le trait. Corneille répondit à l'Auteur du vrai Cid espagnol par un rondeau injurieux, publié dans ses Œuvres (1). Celte mauvaise petite pièce amena l'intervention de Scudéry et ses Observatioîis sur o le Cid. » Jusqu'alors, le capitan n'avait pas eu à se plaindre de Corneille, qui, deux fois, en 1629 et en 1631, avait eu la complaisance de louer ses méchants vers (2) .
Les froissements littéraires expliquent ces brusques changements, ces ruptures violentes à la suite desquelles les amis de la veille se brouillent ensemble et se font une guerre sans merci. Scudéry, avec sa prodigieuse vanité, ne put souffrir les dédains de Corneille, et, sous prétexte de venger l'honneur commun, l'honneur de tous les confrères en poésie, il se vengea lui-même.
(1) Édit. Marty-Laveaux, X, 79.
(2) Ligdamon et Lidias, tragi-comédie de Scudéry, 1629; et le Trompeur puni, 1631. (Voy. Œuvres complètes de Corneille, édit. Marty-Lavcaux, X, 57 et 61.)
« Quand j'ai vu qu'il se déifioit d'autorité privée, écrit Scudéry dans ses Observations; qu'il parloit de lui comme nous avons accoutumé de parler des autres, qu'il faisoit môme imprimer les sentimens avantageux qu'il a de soi (1), et qu'il semble croire qu'il fait trop d'honneur aux plus grands esprits de son siècle de leur présenter la main gauche, j'ai cru que je ne pouvois, sans injustice et sans lâcheté, abandonner la cause commune, et qu'il étoit à propos de lui faire lire cette inscription tant utile, qu'on voyoit autrefois gravée sur la porte de l'un des temples de la Grèce : Connois-toi loi^ même (2j. »
Inutile d'examiner en détail ces Observations^ qui firent pourtant beaucoup de bruit en leur temps, et provoquèrent un jugement de l'Académie. Ce n'est pas de la critique littéraire. Gomme le Mercure galant^ dont La Bruyère faisait jadis mention, « c'est immédiatement au-dessous de rien ». Voltaire citant cet écrit, met en note : « Nous ne ferons aucune réflexion sur le style et les rodomontades de M. de Scudéry : on en connaît assez le ridicule. Ses Observations fourmillent de fautes contre la langue (3). » Gette jolie recommandation nous dispense d'étudier ce Factum sérieusement.
(1) L'Excuse à Ariste.
(2) Observations sur « le Cid »; Œuvres complètes de Corneille; édit. Didot, in-i", vol. II, p. 595. — Nous citerons cette édition pour les Observations sur « le Cid ». M. Marty-Laveaux ne donne pas ce singulier ouvrage de Scudéry.
(3) Œuvres complètes do Corneille; édit. Didot; II, 595.
218 CUAPELAIN
Mais, çà et là, il y a quelques passages fort amusants ; celui-ci, en particulier, bien plus digne d'un matamore que d'un écrivain, où un débat littéraire est annoncé comme un cartel, en style de bretteur. « Ce n'est pas, écrit Scudéry, que je veuille combattre ses mépris par des outrages : cette espèce d'armes ne doit être employée que par ceux qui n'en ont point d'autres; et quelque nécessité que nous ayons de nous défendre, je ne tiens pas qu'il soit glorieux d'en user. J'attaque le Cid^ et non pas son auteur; j'en veux à son ouvrage, et non point à sa personne. Et comme les combats et la civilité ne sont pas incompatibles, je veux baiser le fleuret dont je prétends lui porter une botte franche : je ne fais ni une satire, ni un libelle diffamatoire, mais de simples observations; et, hors les paroles qui seront de l'essence de mon sujet, il ne m'en échappera pas une où l'on remarquera de l'aigreur. Je le prie d'en user avec' la même retenue, s'il me répond, parce que je ne saurois dire ni souffrir d'injures (1). »
Pour un si galant chevalier, le mot de la fin n'est pas aimable; il est même quelque peu insolent à Tégard de l'adversaire ainsi provoqué en champ clos. Nous verrons, dans la réplique de Corneille, comment Don Quichotte tint sa chevaleresque promesse de croiser le fer avec courtoisie. Connaître le libelle du gouverneur de Notre- Dame de la Garde par « la verte réponse » du poète, ce sera pour nous double avantage : nous entendrons la
(I) Observations, vol II. 595; édit. Didot.
défense de Corneille, sans avoir à lire l'ennuyeux réquisitoire de Scudéry.
Celui-ci prétend prouver que dans le Cid^ il y a « beaucoup de médians vers ; » et de plus, que « presque toutes les beautés y sont dérobées ». — « Le Cid^ dit-il sans sourciller, est une comédie (1) espagnole, dont presque tout l'ordre, scène pour scène, et toutes les pensées de la françoise sont tirés : et cependant, ni Mondori (2), ni les afliches, ni l'impression, n'ont appelé ce poème, ni traduction, ni paraphrase, ni seulement imitation; mais bien en ont-ils parlé comme d'une chose qui seroit purement à celui qui n'en est que le traducteur; et lui-même a dit, comme un autre a déjà rejnarqué (.H),
Qu'il no doit qu'à lui seul toute sa rcnoniinéc.
Scudéry termine son ouvrage de plaisante façon, sur un ton de supériorité vraiment risible. Voltaire, qui a annoté les diverses pièces concernant le Cid, s'indigne vivement de ce langage. Etait-ce bien la peine? Il y a telles critiques qu'il vaut mieux mépriser, qui tombent d'elles-mêmes, et ne méritent pas d'être relevées. « Ce Scudéry est un modeste personnage! » s'écrie Voltaire agacé des airs importants du contradicteur de Corneille. Voici un échantillon de cette modestie.
(1) Dans le sens de plooe de théâtre en général.
(a) Célèbre acteur du temps; né vers 1580, mort en 1651. (Voy. sur Mondori une excellente note do M. Tamizcy de Larroquc : Mélanges historiques; Lettres de Balzac, p. 720.)
(3) Mairct.
« Après ce que vous venez de voir, dit Scudéiy à la fin de ses Observations^ jugez, lecteur, si un ouvrage dont le sujet ne vaut rien, qui choque les principales règles du poème dramatique, qui manque de jugement en sa conduite, qui a beaucoup de médians vers, et dont presque toutes les beautés sont dérobées, peut légitimement prétendre à la gloire de n'avoir point été surpassé, que lui attribue son auteur avec si peu de raison (1).
« Peut-être sera-t-il assez vain pour penser que l'envie m'aura fait écrire; mais je vous conjure de croire qu'un vice si bas n'est point en mon âme, et qu'étant ce que je suis, si j'avois de l'ambition, elle auroit un plus haut objet. )) Voltaire fait ici une plaisante remarque. « Scudéii, dit-il, le prenait d'un ton fort haut, lorsqu'il s'agissait de noblesse : il était gouverneur de Notre-Dame de la Garde (2)! » On connaît l'importance de ce gouvernement si joliment raillé par Chapelle et Bachaumont :
Gouvernement commode et beau, A qui suffît pour toute garde Un suisse avec sa hallebarde Peint sur la porte du château (3).
Scudéry continuait : « Au reste, on m'a dit qu'il prétend, en ses réponses, examiner les œuvres des autres, au lieu de tâcher de justifier les siennes. Mais, outre que cette procédure {h) n'est pas bonne, nos erreurs ne le
(1) Dans C Excuse à Aristc.
(2) Œuvres complètes de Corneille; II, 605.
(3) Voyage de Bachaumont et de Chapelle, p. kl] 1 vol. in-12. Utrecht, 1697.
(4) Vonr procédé.
pouvant rendre innocent, je le veux relever de cette peine pour ce qui me regarde, en avouant ingénument que je crois qu'il y a beaucoup de fautes dans mes ouvrages que je ne vois point, et confessant même à ma honte qu'il y en a beaucoup que je vois, et que ma négligence y laisse. Aussi ne prétends-je pas faire croire que je suis parfait, et je ne mepropose autre fin que de montrer qu'il ne l'est pas tant qu'il le croit être. Et certainement, comme je n'aime point cette guerre de plume, j'aurois caché ses fautes, comme je cache son nom (1) et le mien, si, pour la réputation de tous ceux qui font des vers, je n'avois cru que j'étois obligé de faire voir à l'auteur du Cid qu'il se doit contenter de l'honneur d'être citoyen d'une si belle république, sans s'imaginer mal à propos qu'il en peut devenir le tyran (2). »
A ces longues divagations, Corneille répondit en quelques pages serrées, railleuses, mordantes. La pièce a pour titre : « Lettre apologétique du sieur Corneille, contenant sa réponse aux Observations faites par le sieur Scudéry sur le Cid. » C'est une brochure de huit pages m-8», Paris, J637, insérée aussi dans le recueil de la Bibliothèque nationale que nous avons signalé plus haut (3).
Nous avons le plaisir de rencontrer ici, dès 1G37, un
(1) Le l)eaii mérite! Comme si tout le monde alors no savait pas que Corneille était l'auteur du Cid!
(2) Observations sur « le Cid » ; Œuvres complètes de Corneille, II,
(3) Bibl. nat., Y, 5,665. Réserve. — Œuvres complètes de Corneille; édit. Marty-Lavcaux, X, 399.
vrai modèle de style, une prose déjà pourvue de toutes ses qualités, une langue excellente, vive, alerte, élégante, d'un naturel exquis, une langue enfin qu'on n'aurait pas crue aussi parfaite à cette date. « 11 ne suffit pas que votre libelle me déchire en public, répond Corneille à Scudéry, vos lettres me viennent quereller jusque dans mon cabinet, et vous m'envoyez d'injustes accusations, lorsque vous me devez pour le moins des excuses. Je n'ai point fait la pièce qui vous pique (1), je l'ai reçue de Paris avec une lettre qui m'a appris le nom de son auteur ; il l'adresse à un de nos amis qui vous en pourra donner plus de lumière. Pour moi, bien que je n'aie guère de jugement, si l'on s'en rapporte à vous, je n'en ai pas si peu que d'offenser une personne de si haute condition dont je n'ai pas l'honneur d'être connu, et de craindre moins ses ressentimens que les vôtres. » C'était le reproche que Scudéry avait fait à Corneille, croyant par là lui attirer une mauvaise affaire. Nous ne savons à quelle personne de « haute condition » voulait faire allusion l'auteur des Observations sur «. le Cid ». Voltaire pense à tort qu'il s'agit de Richelieu (2).
Corneille continue sur un ton railleur : « Tout ce que je vous puis dire, c'est que je ne doute ni de votre noblesse, ni de votre vaillance, et qu'aux choses de cette nature où je n'ai point d'intérêt, je crois le monde sur sa
(1) La Défense « du Cid », probablement; opuscule de 32 p. in-i". Paris, 1^37, — Il a été réimprimé, il y a qucbjucs années, en 1879. Rouen, Henry Boissel. (Voy. Œuvres complètes de Corneille. Edit. Marty-Laveaux, III, 25.)
(2) Voy. Œuvres complètes de Corneille; édit. Didot, 11, 005.
parole : ne mêlons point de pareilles difficultés parmi nos différends. Il n'est pas question de savoir de combien vous êtes noble ou plus vaillant que moi, pour juger de combien le Cid est meilleur que F Amant libéral (1).
« Les bons esprits trouvent que vous avez fait un haut chef-d'œuvre de doctrine et de raisonnement en vos Observations. La modestie et la générosité que vous y témoignez leur semblent des pièces rares, et surtout votre procédé merveilleusement sincère et cordial vers un ami. Vous protestez de ne me dire point d'injures, et lorsqu'incontinent après vous m'accusez d'ignorance en mon métier et de manque de jugement en la conduite de mon chef-d'œuvre, vous appelez cela des civilités d'auteur? Je n'aurois besoin que du texte de votre libelle et des contradictions qui s'y rencontrent pour vous convaincre de l'un et de l'autre de ces défauts, et imprimer sur votre casaque le quatrain outrageux que vous avez voulu attacher à la mienne (2). »
La riposte était vive, provoquée par toutes les sottises que Scudéi'y débite à propos du troisième acte du Cid^ « celui qui a fait battre des mains à tant de monde^ crier miracle à tous ceux qui ne savent pas discerner le bon or d'avec l'alchimie, et qui seul a fait la fausse réputation du Cid (3). »
(ij Pii^cp de Scudéry, 1636. (Voy. les frGrcs Parfaitj Histoire dit Théâtre français, V, 238.)
(2) Lettre apologétifjue ; Œuvres complètes de Corneille. Edit. Marty-Laveaux, X, /|00.
(3) Observations sur « le Cid »; Œucrei coniplètes de Corneille; II, 001.
224 CUATELAIN
L'auteur de CAmant libéral qui, lui, sait mieux « discerner le bon or de l'alchimie », n'admet pas la présence de Rodrigue dans la maison de (Ihimène, après la mort du comte. Notre fin critique en donne deux raisons. Cette entrevue, dit-il, « choque directement le sens commun » ; de plus, « une fille de la condition de Chimène » n'était ceitainement pas seule dans un si grand malheur. « Il eût évité cette faute de jugement, disait avec aplomb Scudéry, s'il n'eût pas manqué de mémoire pour ces deux vers qu'Elvire dit peu auparavant :
Chimène est au palais, de pleurs toute baignée, Et n'en reviendra que bien accompagnée (l).
Scudéry est tout scandalisé de « ce méchant combat » de l'honneur et de l'amour dans le cœur de Chimène. (( La faire balancer entre ces deux mouvemens, disaitil, ou plutôt pencher tout à fait vers celui qui la perd et la déshonore, c'est se rendre digne de cette épitaphc d'un homme en vie, mais endormi, qui dit :
Sous cette casaque noire Repose paisiblement L'auteur d'heureuse mémoire Attendant le jugement (2).
Quant aux reproches du censeur, reproches de vanité et d'ignorance. Corneille se moque du donneur d'avis, et cela de la plus jolie façon du monde. Il lui renvoyé ses
(1) Act. III, se. l".
(2) Observations sur « le Cid »; Œuvres complètes de Corneille, II, 601. — Épitaphe faite en 1636 pour Pierre Montmaur, ce que bcudéry n'a garde dire. (Voy. les Ennemis de Chapelain, p. 261.)
compliments avec une singulière fermeté, raillant en même temps l'air guerrier et conquérant du ridicule soldat. « Quand vous m'avez reproché mes vanités, répliquait Corneille, et nommé le comte de Gormas un capitan, vous ne vous êtes pas souvenu que vous avez mis un A qui lit (I) au devant de Ligdamon, ni des autres chaleurs poétiques et militaires qui font rire le lecteur presque dans tous vos livres.
« Pour me faire croire ignorant, vous avez tâché d'imposer aux simples, et avez avancé des maximes de théâtre de votre seule autorité, dont toutefois, quand elles seroient vraies, vous ne pourriez tirer les conséquences cornues que vous en tirez ; vous vous êtes fait tout blanc d'Aristote et d'autres auteurs que vous ne lûtes et n'entendîtes peut-être jamais, et qui vous manquent tous de garantie (2). »
Ce ton railleur ne pouvait être du goût de Scudéry. Il se hâta de prouver qu'il avait fort bien compris Aristote, et publia un nouveau libelle : « La preuve des passages allégués dans les Observations du Cid. A Messieurs de l'Académie, par M. de Scudéry (3). » C'est une petite brochure de ({uatorze pages in-8", publiée en 1637, à Paris, chez Antoine de Sommaville. Elle se trouve aussi dans le curieux recueil de la Bibliothèque nationale, que nous avons déjà eu l'occasion de signaler.
Le début en est amusant, comme tout ce qu'écrit
(1) C'cst-ù-dirc un « Avis au lecteur ».
(2) Lettre apologétifjue; édit. Marty-Laveaux, X, /|01.
(3) Bibl. nat., Y, 5,005.
Scudéry. Celui-ci donne libre carrière à ses emportements et à ses violences, mais en protestant qu'il laisse les injures à son adversaire. C/est le côt6 réjouissant du débat, que cette contradiction constante chez Scudéry entre la hauteur de son attitude et la bassesse de ses propos : rien ne peint mieux le personnage.
« M. Corneille, dit Scudéry dans sa nouvelle philippique, témoigne par sa réponse aux Observations sw « le Cid », qu'il est très éloigné de la modération d'un auteur qui, persuadé de la bonté de son ouvrage, attend un jugement favorable de l'équité de ses juges, puisqu'au heu de se donner l'humihté d'un accusé, il occupe la place des juges, et se loge lui-même à ce premier heu où personne n'oseroit seulement dire qu'il prétend. C'est de cette haute région que sa plume, qu'il croit aussi foudroyante que l'éloquence de Périclès, lui a fait croire que des injures étoient assez fortes pour détruire tout mon ouvrage, et que, sans combattre mes raisons par d'autres, il lui suffiroit seulement de dire que j'ai cité faux. Mais, sans repartir à ses invectives, je me veux toujours conserver cette froideur qui donne aisément les Victoires, et qui fait que le jugement conduisant la main, l'avantage du combat est chose indubitable. Je me tairai donc pour le vaincre, et pour laisser parler Aristote qui lui veut répondre pour moi (1) . »
Quelle différence entre les deux adversaires! entre l'auteur du Cid et son pauvre contradicteur ! Quelle dis-
(l) Preuve des passages altégués, etc.; Œuvres complètes de Coriicille, II, 007. Édit. liidot.
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tance entre le fier langage de l'un et les rhapsodies de l'autre! En vérité, c'est presque trahison de comparer ensemble le style de Corneille et celui de Scudéry, également ridicule la plume ou l'épée à la main. « Vous m'avez voulu faire passer pour simple traducteur, disait Corneille en quelques phrases bien acérées et mêlées de rudes traits de satire, sous ombrage de soixante et douze vers que vous marquez sur un ouvrage de deux mille, et que ceux qui s'y connoissent n\'ippelleront jamais de simples traductions; vous avez déclamé contre moi pour avoir tu le nom de l'auteur espagnol, bien que vous ne l'ayez appris que de moi, et que vous sachiez fort bien que je ne l'ai celé à personne, et que môme j'en ai porté l'original en sa langue à Monseigneur le Cardinal, votre maître et le mien ; enfin, vous m'avez voulu arracher en un jour ce que près de trente ans d'étude m'ont acquis; il n'a pas tenu à vous que du premier lieu, où beaucoup d'honnêtes gens me placent, je ne sois descendu au-dessous de Claveret (l). ^)
Corneille était né en 1606. Quand il parlait en 1637 de ses « trente années d'étude », il faisait là une hyperbole un peu forte. Claveret, en repoussant l'attaquB de Corneille, n'a pas manqué de relever l'exagération, qu'explique à peine la chaleur de la polémique. Et, chose digne de remarque, il a relevé le propos presque avec esprit dans sa « Lettre du sieur Claveret au sieur Corneille, soi-disant auteur du Cid (2). »
(i) Lettre apologétique ; Œuvres complètes de Corneille. Édit. Marty-Lavcaux, X, 403.
(2) In-S» de 7 pages. Paris, 1637. Cette Lettre de Claveret se
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Cette brusque invective contre Claveiet pourrait surprendre. Voltaire nous en donne la raison : « Corneille, dit-il, en voulait à Claveret, parce qu'il avait distribué une pièce intitulée : l'Auteur du vrai Cid espagnol à son Iraduclcur françois, dans laquelle on prétendait montrer que le dessein et le meilleur de la tragédie du Cid avaient été pillés de l'espagnol; et cette pièce, quoique mauvaise, avait beaucoup causé de chagrin à Corneille, parce que Claveret, avec qui il était ami, avait été celui qui avait fait courir cette pièce (1). »
Oui, ami de Corneille, mais à la façon de Mairet : l'un rimait des injures contre notre poète, l'autre se chargeait de les répandre dans Paris. Claveret ne se défend pas autrement du méfait. Il a même l'air de trouver le procédé tout naturel. « J'ai découvert enfin, dit-il à Corneille, qu'on vous avoit fait croire que j'avois contribué quelque chose à la distribution des premiers vers qui vous furent adressés sous le nom du V?'ai Cid espagnol, et qu'y voyant votre vaine gloire si judicieusement combattue, vous n'aviez pu vous empêcher de pester contre moi, parce que vous ne saviez à qui vous en prendre. Je ne crois pas être criminel de lèse-amitié pour en avoir reçu quelques copies (2) comme les autres, et leur avoir donné la louange qu'ils méritent (3). »
trouve clans le recueil de la Bibl. nation., Y, 5,G65. — Voy, M. Marty-Lavcaux; édit. de Corneille, vol. III, p. 26 et suiv.
(1) Note sur la Lettre apologétique de Corneille; édit. Didot, 11, GOG.
(2) Dans le sens d'exemplaires.
(■{) Lettre du sieur Claveret au sieur Corneille, p. 5. Recueil de la Iîil)l. nat., Y, r>,C65. — Claveret, né à Orléans, mourut en 1G66.
Comme son héros dont il avait la jeunesse, l'ardeur et le courage, C4orneille, loin de redouter le nombre des ennemis, les appelait au combat, et trouvait en lui assez de force pour les tenir tous en respect, Glaveret, Mairet et Scudéry. « Vous vous plaignez, dit-il à ce dernier, d'une Lettre à Ariste, où je ne vous ai point fait de tort de vous traiter d'égal. » Là-dessus, il donne son congé au personnage et reconduit comme on ferait un valet ou un importun. « Traitez-moi dorénavant en inconnu, lui dit Corneille, comme je vous veux laisser pour tel que vous êtes, maintenant que je vous connois; mais vous n'aurez pas sujet de vous plaindre, quand je prendrai le même droit sur vos ouvrages que vous ayez pris sur les miens. Si un volume d'Observations ne vous suffit, faites-en encore cinquante : tant que vous ne m'attaquerez pas avec des raisons plus solides, vous ne me mettrez point en nécessité de me défendre, et, de ma part, je verrai avec mes amis si ce que votre libelle vous a laissé de réputation vaut que j'achève de la ruiner. Quand vous me demanderez mon amitié avec des termes plus civils, j'ai assez de bonté pour ne vous la refuser pas, et me taire des défauts de votre esprit que vous étalez dans vos livres. Jusque-là, je suis assez glorieux pour vous dire de porte à porte que je ne vous crains ni ne vous aime... Mais, après une offense si publique, il y faut un peu plus de cérémonie : je ne vous la rendrai pas malaisée, et donnerai tous mes intérêts à qui que vous voudrez de vos amis; et je m'assure que si un homme se pouvoit faire satisfaction du tort qu'il s'est fait, il vous condamneroit à
;à30 CHAPELAIN
vous la faire vous-même, plutôt qu'à moi qui ne vous en demande point, et à qui la lecture de vos Observations n'a donné aucun mouvement que de compassion (1). » On devine ce que dut éprouver le fanfaron en se voyant traité sur ce ton de dérision et de pitié, raillé publiquement de toutes ses belles prétentions : de sa noblesse, de sa vaillance et de son savoir. L'irritation fut d'autant plus vive, que la réponse de Corneille fit grand bruit et fut lue partout. C'est un adversaire, Claveret, qui, tout en se moquant de la Lettre apologétique^ en constate le succès. Celui-ci venait d'être cinglé en pleine figure. C'est naturel, il regimbe sous l'outrage, et répond par un torrent d'injures au trait de satire si vigoureusement décoché contre lui.
« Monsieur, disait Claveret, j'avoue que vous m'avez surpris par la lecture de votre Lettre apologitique {sic)^ et que je n'attendois pas d'un homme qui faisoit avec moi profession d'amitié une si ridicule extravagance que celle qui vous fait dire à l'observateur du Cid^ au lieu de vous défendre contre lui par de bonnes raisons : « Il n'a « pas tenu à vous que du lieu où beaucoup d'honnêtes « gens me placent, je ne sois descendu au-dessous de « Claveret. » Ces termes si pleins de vanité, et dont vous vous servez vous-même pour embellir votre apologie, dévoient, ce me semble, être écrits d'une autre main que de la vôtre. Et bien que l'esprit soit un légitime héritage où tout le monde croit avoir part, j'étois tout prêt de
(1) Lettre apologétique ; Œuvres complètes de Corneille. Édit, Marty-Laveaux, X, 399.
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VOUS signer que vous êtes plus grand poète que moi, sans qu'il fût nécessaire que vous empruntassiez la voix de tous les colporteurs du Pont-Neuf, pour le faire éclater par toute la France (1). »
Vers la fin de la lettre, au moment où débordent en quelque sorte invectives et outrages contre Corneille, l'aveu est plus formel encore. « Songez, dit en terminant Claveret, que votre apologie fait autant de bruit dans les rues que la Gazette, que les voix éclatantes de ces crieurs devroient être seulement employées à publier les volontés du prince (2) et les actions des grands hommes, et que le beau sexe que vous empêchez de dormir le matin déclamera justement contre votre poésie (3). »
Nous ne savons vraiment pas pourquoi Chapelain s'est montré plus diflicile que Claveret, plus difficile que le public. « Le bon Corneille, dit-il à Balzac, a mal répondu dans la lettre en forme d'apologie, quoiqu'elle soit verte, et que par endroits il y ait montré beaucoup d'esprit. » Comment concilier un jugement si opposé? un si bel éloge d'une part, et une telle critique de l'autre? Chapelain eût piéféré peut-être une défense dans le genre des préfaces qu'il aimait, minutieuse, longue, « discourue », répondant aux Observations en détail, article par article {h). Et c'est précisément ce que n'avait
(1) Lettre de Claveret, citée en partie par M. Marty-Laveaux; édit. de Corneille, III, 27.
(2) Et non des princes, comme a lu M. Marty-Laveaux; Œuvres complètes de Corneille, III, 27.
(3) Lettre de Claveret, p. 13.
(4) Peut-être aussi, dans tout ce débat. Chapelain est-il défa-
pas voulu Corneille, sachant bien que dans les polémiques, comme clans les luttes corps à corps, les armes pesantes ne valent rien; que la victoire, au contraire, est à celui qui a l'épée la plus légère et la mieux trempée.
Le 13 juin 1637, Chapelain parle à lîalzac des Observations de Scudéry et de la réplique de Corneille. Avec lui, il admire le Cid, tout comme il le critiquera quelques jours après, pour plaire à Bois-Robert et à Richelieu (1). « J'apprens aussi avec plaisir, écrit-il à Balzac au début des hostilités, que le Cid ait fait en vous l'eflet qu'en tout notre monde. La matière, les beaux sentimens que l'Espagnol (2) lui avoit donnés, et les ornemens qu'a ajoutés notre poète françois, ont mérité l'applaudissement du peuple et de la cour, qui n'étoient point encore accoutumés à telles délicatesses. Il est bien vrai, entre nous, que le Cid se peut dire heureux d'avoir été traité par un François et en France, où la finesse de la poésie du théâtre n'est point encore connue. En Italie, il eût passé pour barbare, et il n'y a point d'Académie qui ne l'eût banni des confins de sa juridiction : ce qui a donné beau jeu à M. de Scudéry, co-rival de Corneille, de lui objecter les fautes que vous verrez remarquées dans le volume que je vous envoyé (3), auxquelles le bon Corneille a mal
voral)lo ù Corneille à cause de sa dépendance à l'égard de Richelieu.
(1) Voy. un peu plus loin la lettre du 31 juillet 1037, à Bois- Robert.
(2) Guilhem de Castro.
. (3) Les Observations sur « le Cid ».
répondu dans la lettre en forme d'apologie qui y est jointe, quoiqu'elle soit verte, et que par endroits il y ait montré beaucoup d'esprit (1). »
(I) Lettre à Balzac, du 13 juin 1637; I, 150.