CHAPITRE IX
Travaux do l'Acadérnie (suite). — Lettre de Scudcry à Vlllustre Acadcmie. 1037. — Lettre de Corneille à Bois-Robert, 13 juin 1637. — Corneille accepte l'arbitrage de l'Académie. — Sentiments de l'Académie sur le Ciel. Comment ils ont été rédigés. Part de Chapelain dans ce travail. Académiciens chargés de l'examen du Cid. Lettre de Chapelain à Bois-R<ibort, 31 juillet 1C37. Les Senlimens de l'Académie sur le Cid, décembre 1037.
Battu devant l'opinion, mais sur de l'approbation et de l'appui de Richelieu, Scudéry porte alors le différend sur un autre terrain, devant l'Académie, comme à un tribunal chargé de régler ces sortes de conflits. Notre soldat fanfaron dépose sa cuirasse et ses armes et se fait plaideur. 11 n'avait pu se faire justice lui-même, il vient la demander à des juges; la « botte franche » qu'il se vantait si bien de porter, il l'avait reçue en pleine poitrine. Scudéry avait besoin d'une revanche; pour cela, il transforme bravement un duel en procès.
La requête du plaignant est curieuse. Elle a pour titre : Lettre de M. de Scudéry à nilustre Académie (1). Tout
(1) Brochure de 11 pages. Paris, Antoine de Sommaville, 1037. — Recueil de la Bibl. nation., Y, 5,665, et dans les Œuvres complrtes de Corneille, édit. Didot, II, 608. Mais le texte en est singuliOrement rajeuni cà et là.
est réjouissant clans cette Lettre. L'auteur, dirait-on, a voulu justifier le plaisant portrait dessiné par Corneille. Scudéry est là tout entier, avec son langage outrageant d'un côté, et ses assurances de modération de l'autre, avec sa modestie et sa vaillance, « ces chaleurs poétiques et militaires, comme disait Corneille, qui font rire le lecteur presque dans tous ses livres ». Je ne sais si nous trouverions ailleurs un portrait moral du matamore plus grotesque et plus vrai : c'est bien ici que a le style est l'homme même ». Voici le début de cette belle requête :
H Messieurs,
« Puisque M. Corneille m^ote le masque et qu'il veut que l'on me connoisse, j'ai trop accoutumé de paroître parmi les personnes de qualité pour vouloir encor me cacher. Il m'oblige peut-être en pensant me nuire; et, si mes Observations ne sont pas mauvaises, il me donne lui-même une gloire dont je voulois me priver.
(( Enfin, Messieurs, puisqu'il veut que tout le monde sache que je m'appelle SCUDÉRY, je l'avoue. Mon nom, que d'assez honnêtes gens ont porté devant moi (1), ne me fera jamais rougir, vu que je n'ai rien fait, non plus qu'eux, indigne d'un homme d'honneur. Mais, comme il n'est pas glorieux de frapper un ennemi que nous avons jeté par terre, bien qu'il nous dise des injures, et qu'il est comme juste de laisser la plainte aux affligés, quoiqu'ils soient coupables, je ne veux point
(1) Avant moi.
liT NOS Dt:UX PREMIÈRES ACADÉMIES 237
repartir à ses outrages, ni faire comme lui, d'une dispute académique une querelle de crocheteur, ni du lycée un marché public. »
Pour le reproche d'envie, le « co-rival » de Corneille le repousse lourdement et, afin de rendre pleine justice au Ciel, il en attribue le succès aux acteurs. « Car, de vouloir faire croire, ajoute Scudéry, que l'envie a conduit ma plume, c'est ce qui n'a non plus d'apparence que de vérité, puisqu'il est impossible que je sois atteint de ce vice pour une chose où je remarque tant de défauts, qui n'avoit de beautés que celles que ces agréables trompeurs qui la représentoient lui avoient prêtées, et que Mondory, la Villiers (1) et leurs compagnons n'étant pas dans le livre comme sur le théâtre, le Cid imprimé n'étoit plus le Cid que l'on a cru voir. »
C'est la première fois que ce malheureux Scudéry a un peu d'esprit; notons-le vite pour lui rendre toute la justice à laquelle il a droit. M. Marty-Laveaux observe que M™° de Sévigné n'a pas dédaigné d'emprunter cette médisance à l'auteur des Observations (2). Rencontre, croyons-nous, plutôt qu'emprunt. Quoi qu'il en soit, la spirituelle marquise a dit la même chose et presque dans les mômes termes en parlant de Racine. Le 9 mars 1672, elle écrit à sa fille : « A propos de comédie, voilà Bajazet. Si je pouvois vous envoyer la Champmeslé, vous trouveriez cette comédie belle; mais,
(1) Actrice qui avait jolie dans le Cid.
(2) Œuvres complètes de Corneille; III, 12.
238 CHAPkLAlN
sans elle, elle perd la moitié de ses attraits (1). » Nous ne croyons guère à un emprunt, c'est plutôt l'une de ces médisances éternelles que la malice humaine est toujours prête à inventer. Que de fois, depuis Scudéry, depuis M"'' de Sévigné, a-t-on expliqué le succès d'une pièce par la beauté de la mise en scène et l'habileté des acteurs 1
Notre plaideur, comme ravi de ce joli trait, et tout content de sa petite épigramme, continue d'un ton radouci : « Mais, puisque je suis partie, j'aurois tort de vouloir être son juge, comme il n'a pas raison de vouloir être le mien. De quelque nature que soient les disputes, il y faut toujours garder les formes. Je l'attaque, il doit se défendre; mais vous nous devez juger. Votre illustre corps, dont nous ne sommes ni l'un ni l'autre, est composé de tant d'excellens hommes, que sa vanité seroit bien plus insupportable que celle dont il m'accuse, s'il ne s'y vouloit pas submettre comme je fais (2). »
Scudéry relève ensuite l'extrême ingratitude de Corneille qui a bien osé dire
Qu'il ne doit qu'à lui seul toute sa renommée.
Tout le monde sait bien, au contraire, « que trois ou quatre de cette célèbre Compagnie lui ont corrigé plusieurs fautes qui parurent aux premières représentations de son poème ». Il ne se plaint certes pas de cette bonté envers l'ingrat; mais, avec la confiance la plus entière,
(1) Lettre de M"' de Sévigné, vol. Il, p. 529; Hachette, coll. des gi'ands écrivains.
(2) Lettre à l'Illustre Académie] édit. Didot; II, 608,
il fait appel à la justice de l'Académie. « Que Monsieur Corneille paroisse donc devant le tribunal où je le cite, puisqu'il ne lui peut être suspect ni d'injustice, ni d'ignorance; qu'il s'y défende une à une de plus de mille choses dont je l'accuse en mes Observations; et, lorsque vous nous aurez entendus, si vous me condamnez, je me condamnerai moi-même. Je le croirai ce qu'il se croit; je l'appellerai mon maître et, par un livre de rétractations, je ferai savoir à toute la France que je sais que je ne sais rien.
« Mais, à vrai dire, j'ai bien de la peine à croire qu'il veuille descendre du premier rang où beaucoup, dit-il, l'ont placé, jusqu'au pied du trône que je vous élève et reconnoître pour juges ceux qu'il appelle ses inférieurs par la bouche de ces honnêtes gens qui n'ont point de nom et qui ne parlent que par la sienne (1).
« Il se contentera peut être d'avoir dit en général que j'ai cité faux et que je l'ai repris sans raison; mais je l'avertis que ce n'est point par un effort si foible qu'il peut se relever étant abattu, puisque, dans peu de jours, la quatrième édition de mon ouvrage me donnera lieu de le faire rougir de la fausseté qu'il m'impose, en marquant en marge tous les auteurs et tous les passages que j'ai allégués, et que vous, qui savez ce qu'il ignore, savez bien être véritables. »
La Lettre à r Illustre Académie se termine par ce que Voltaire appelle avec raison les rodomontades de
(1) Les auteurs anonymes des écrits en faveur du Cul.
2*0 CUAPELAIN
M. de Scudéry. Il serait dilTicile de trouver ailleurs un plus bel écliaiilillon du genre. « Ce n'est pas que je ne souhaitasse qu'il dît vrai, ajoutait modestement Scudéry, parce que mes censures étant fortes et solides, j'aurois en rnoi-même les lumières que je n'ai fait qu'emprunter de ces grands hommes de l'antiquité; et, sans la métempsycose de Pythagore, Scudéry auroit eu l'esprit d'Aristote, dont il confesse qu'il est plus éloigné que le ciel ne l'est de la terre.
(( Mais, quelque foiblesse qui soit en moi, qu'il vienne, qu'il voye et qu'il vainque, s'il peut, ce trois fois grand auteur du Cid ; soit qu'il m'attaque en soldat, maintenant qu'il est obligé de l'être, soit qu'il m'attaque en écrivain, il verra que je me sais défendre de bonne grâce, et que, si ce n'est en injures dont je ne me mêle point, il aura besoin de toutes ses forces. Mais s'il ne se défend que par des paroles outrageuses, au lieu de payer de raisons, prononcez, o mes Juges, un arrêt digne de vous, et qui fasse savoir à toute l'Europe que le Cid n'est point le chef-d'œuvre du plus grand homme de France; mais, oui bien, la moins judicieuse pièce de M. Corneille même.
« Vous le devez, et pour votre gloire en particulier, et pour celle de notre nation, en général, qui s'y trouve intéressée : vu que les étrangers qui pourront voir ce beau chef-d'œuvre, eux qui ont eu des Tasso et des Guarini, croiroient que nos plus grands maîtres ne sont que des apprentifs. C'est la plus importante et la plus belle action publique par où votre illustre Académie
puisse commencer les siennes : tout le monde l'attend de vous, et c'est pour l'obtenir que vous présente cette juste requête, Messieurs, votre très humble et très obéissant serviteur, DE SCUDÉRY (1). »
Mise ainsi en demeure, l'Académie dut s'exécuter. Elle essaya d'abord de se dérober, donnant pour cela mille bonnes raisons, une entre autres qui était décisive : à savoir, comme dit Pellisson, m que M. Corneille ne demandoit point ce jugement; et que, par les statuts de l'Académie et par les Lettres de son érection, elle ne pouvoit juger d'un ouvrage que du consentement et à la prière de l'auteur (2) ».
Richelieu tenait à ce jugement ou plutôt à cette condamnation. Il ordonne à Bois- Robert d'obtenir le consentement de Corneille. Celui-ci ne pouvait guère le refuser, sans s'exposer à perdre la petite pension qu'il recevait du Cardinal. Le grand poète résista de son mieux; puis, pressé par Bois-Robert, « qui lui donnoit assez à entendre le désir de son maître », il finit par se rendre. Le 13 juin 1637, Corneille écrivit une lettre datée de Rouen. « Messieurs de l'Académie, disait-il avec humeur à Bois-Robert, peuvent faire ce qu'il leur plaira ; puisque vous m'écrivez que Monseigneur seroit bien aise d'en voir leur jugement et que cela doit divertir Son Eminence, je n'ai rien à dire (3). »
(1) Œuvres complètes de Corncillo; cdit. Didot, II, 608.
(2) Ch. Livot, I, 87. — Les statuts ne disent rien de cela; ce sont les Lettres d'érection qui en parlent.
(3) Lettre citée par Pellisson; I, 88.
242 CnAPELAlN
D'après Chapelain, dès le 13 juin, le jour môme où Bois-l\obert avait arraché l'assentiment de Corneille, le tribunal était composé : tribunal bien embarrassé de son rôle, comme tous ceux qui ont l'ordre de prononcer une condamnation. Chapelain écrit à Balzac. Il lui envoie les diverses pièces du procès, et lui fait part de sa qualité de juge en cette afTaire, de ses appréhensions, de sa crainte de ne pouvoir se tirer de ce mauvais pas « sans y laisser les bottes ». — « Maintenant, écrit Chapelain, ces chaleurs de poètes nous embarrassent; car Scudéry se tenant fort de la vérité, a retenu pour juge du différend la noble académie dont vous êtes un des principaux membres; et ensuite de la requête qu'il lui a présenté (1), et que vous trouverez encore ici, vous ne pourrez manquer au premier jour à souscrire l'arrêt que le corps doit prononcer là-dessus, sitôt que Corneille nous aura fait la même soumission (2). Et ne croyez pas que je me moque : l'affaire est passée en procès ordinaire, et moi qui vous parle en ai été le rapporteur, et en dois encore parler à la première séance sur nouveaux renseignemens et pièces nouvellement produites. Dieu veuille que nous en sortions plus à notre honneur que ceux qui nous ont rendus juges souverains et réguliers par leur déférence! et toute notre prudence ne peut remédier au hasard que nous courrons, étant obligés par de trop puissantes
(1) La Lettre à r Illustre Académie.
(2) Au moment où il écrivait, Chai^elain ne connaissait dohc pas encore l'acceptation forcée de Corneille.
considérations k ne nous pas récuser nous-mêmes en cette cause (1). »
D'après Pellisson, qui nous indique la procédure suivie dans l'affaire, la composition de cette haute cour de justice aurait eu lieu trois jours plus tard. « L'Académie, dit-il, s'étant assemblée le 16 juin 1637, après qu'on eut lu la lettre de M. de Scudéry pour la Compagnie (2) , celles qu'il avoit écrites sur le même sujet à M. Chapelain, et celles que M. de Bois-Robert avoit reçues de Corneille; après aussi que le même M. de Bois-Robert eut assuré l'assemblée que M. le Cardinal avoit agréable ce dessein, il fut ordonné que trois commissaires seroient nommés pour examiner le Cid et les Observations contre « le Cid (3). » La nomination eut lieu au scrutin et à la pluralité des voix. Les commissaires désignés furent : Bourzeys, Chapelain et Desmarets de Saint-Sorlin.
Mais ces trois membres ne furent pas les seuls. Pellissçn en cite successivement six autres, qui, à différents moments vinrent s'adjoindre aux trois commissaires primitifs : Cerisy, Gombauld, Baro, l'Estoile, Serisay et Sirmond. Les trois commissaires nommés d'abord, Bourzeys, Chapelain et Desmarets devaient s'occuper seulement de l'examen du « corps de l'ouvrage en gros. » Cerisy, Gombauld et Baro devaient examiner les vers et soumettre leurs observations à l'Académie, qui en délibéra dans ses séances ordinaires et extraordinaires^
(1) Lettre à Balzac, du 13 juin 1637; I, 1S6.
(2) La Lettre à i Illustre Académie.
(3) Ch. Livct; I, 89.
Desmarets était chargé de mettre la dernière main à ces remarques.
Pour l'examen de l'ouvrage « en gros », Chapelain, en sa qualité de rapporteur, fondit les observations de Bourzeys et de I)e*smarets avec les siennes, et en fit un mémoire unique qu'il présenta ù Richelieu. Le Cardinal approuva le travail; mais, content de la critique, et comme rendu plus clément par le succès, il ajouta « qu'il falloit y jeter quelques poignées de fleurs (1). »
Le Cardinal avait lu avec attention le rapport de Chapelain ; il n'avait même pas dédaigné de l'annoter luimême. « J'ai vu avec beaucoup de plaisir, écrivait en 1652 Pellisson, ce manuscrit apostille par le Cardinal, en sept endroits, de la main de M. Citois, son premier médecin (2). » Cette curieuse pièce, avec apostilles de Richelieu, n'est pas perdue. Elle se trouve à la Bibliothèque nationale, cabinet des manuscrits, Fonds français, n° 150/i5.
Richelieu désira donc que l'ouvrage fût adouci en certains endroits. Alors l'Académie, par délibération du 17 juillet 1637, le donna « à polir » à Serisay, à Cerisy, à Gombauld et à Sirmond. Gombauld devait s'occuper « de la dernière révision du style ».
Chapelain ne semble pas avoir été flatté de l'accueil
fait à son Mémoire : il eût évidemment désiré un succès
un peu plus franc, que celui d'être reçu à correction.
L Le 31 juillet 1637, il écrit à Bois-Robert, à Rueil, au-
(1) Ch. Livet, I, 91.
près de Richelieu. Sa lettre est passablement embarrassée, et, il faut le reconnaître, ne lui fait pas grand honneur. M. Taschereau, qui ne fut pas, lui, un prodige d'indépendance, a pu dire pourtant, que cette pièce « montre clairement tout à la fois la servilité des juges et les exigences du Cardinal (1) ».
<( La servilité des juges », le mot est un peu gros. Complaisance ou faiblesse eut sufii. Mais c'était la mode alors, elle n'est pas passée encore, d'avoir le plus profond dédain pour les hommes et les choses d'autrefois. Il est de mode surtout, en fait de dignité, de le porter bien haut; de dénoncer sans pitié tout acte de félonie ou de bassesse, comme pour donner à entendre qu'en pareille circonstance on eût agi soi-même avec autrement de fermeté et de courage. Hélas! nous les connaissons ces héroïsmes à distance, qui trouvent toujours que Cicéron n'est pas assez insolent en face de César, que Bossuet n'a pas son franc-parler devant Louis XIV ; et qui, eux, donnent effrontément, dans leur vie publique, l'exemple de toutes les concessions et de toutes les apostasies !
Nous ne jugerons donc pas la lettre de Chapelain avec une sévérité outrée. Ce n'est certes pas la lettre d'un brave; mais il n'y a pas non plus de quoi se couvrir la face de honte, comme si jamais on n'avait vu spectacle plus écœurant. Après tout, quand on a sa fortune à faire, quand on a à se ménager, s'humilier, se
(1) Vie de Corneille, p. 85. Paris, Junact, 1855. Uibl. clzév.
faire petit devant Richelieu, Louis XIV ou Napoléon, cela se conçoit ou s'excuse au besoin; mais ce qui ne se conçoit pas et ne peut se pardonner, c'est de se courber en tremblant en face de leur pâle et maigre contre-façon.
Chapelain convient humblement des défauts et des lacunes de son Mémoire. Peut-être avait-il déplu, parce que la critique du Cid n'était pas assez sévère. Le prudent rapporteur semble le deviner : il donne les motifs de sa modération, et déclare qu'au fond il n'aime pas la pièce de Corneille. Tout ce passage est des plus curieux. D'abord, il montre combien périlleuse était la tâche de Chapelain; et ensuite, combien il faut être indulgent pour un juge placé dans une situation pareille. Avant de crier à l'infamie et au déshonneur, il est bon de tenir un peu plus de compte des mœurs du temps, des habitudes du langage, et de la distance considérable qui séparait alors un simple particulier d'un premier ministre, un premier ministre surtout comme Richelieu.
La lettre de Chapelain est du 31 juillet 1637. Celui-ci écrit à Bois-Robert, quelques jours après que le Mémoire a été reçu à correction, au moment où Serisay, Cerisy, Gombauld et Sirmond viennent d'être chargés de le « polir, h Le pauvre rapporteur a l'air tout confus. Il cherche à justifier de son mieux le ton de son rapport. Je m'étonne qu'un langage si modeste, si respectueux, si doux, si fuyant, n'ait pas désarmé la sévérité de certains critiques. En vérité, quand on est condamné à écrire ainsi, c'est une preuve qu'on n'est pas fort à son
aise; et ce serait bien le moins alors de donner à un pauvre auteur un faible témoignage de compassion.
(( Je ne doute point, écrit Chapelain, que Monseigneur ayant daigné jeter les yeux sur cette ébauche du jugement que j'ai fait du Cid^ au nom de l'Académie, Son Éminence n'ait d'abord pénétré les raisons qui m'ont obligé de m'y prendre comme j'ai fait; et je tiens comme superflu de vous supplier encore de lui représenter sur ce sujet les choses que je vous fis hier entendre sur ce sujet chez vous. En tout événement, néanmoins, si vous rencontrez Son Éminence dans un assez grand loisir pour en vouloir bien être entretenue, vous me feriez une singulière grâce de lui dire qu'estimant ce poème défectueux en ses plus essentielles parties, j'ai cru que le moyen de désabuser ceux que ses fausses beautés ont prévenu, étoit de témoigner qu'en beaucoup de choses non essentielles, nous ne le croyons pas repris avec justice, et nous montrer favorables à quelques-uns des sentimens de ceux qui n'y trouvoient rien à redire; qu'autrement, si nous lui paroissions contraires en tout, bien qu'aux choses principales nous l'eussions censuré justement, nous passerions dans l'esprit du commun pour partiaux (1) de ses événemens et pour juges injustes : ce qu'il me semble que surtout nous devions éviter, et pour le but que nous avons dans ce travail, et pour nous décharger de la haine publique, laquelle autrement nous seroit inévitable. »
(1) Remplis de partialité pour...
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Chapelain appelle l'attention de Bois-Robert sur les conclusions de l'ouvrage. A l'entendre, elles « ruinent » les quelques éloges qu'il a semés çà et là dans son rapport. D'ailleurs, il n'est pas fier à l'excès; s'il y a des modifications à faire, il est tout prêt à les accepter : on n'a qu'à lui indiquer ce qu'il faut changer. « Vous me ferez encore la faveur, s'il vous plaît, continue-t-il, de lui lire les conclusions que je prens à la fin de l'ouvrage, et de la supplier de considérer que je ne puis avoir tellement excusé le Cid dans le cours du jugement que j'en fais, que je ne le ruine beaucoup en montrant, et dans ce même cours, et par mes conclusions, que les principales choses à qui sont requises un poème diamatique pour être bon lui manquent. Mais si Son Eminence juge que les moyens que j'avois pris pour le mieux ne fussent pas légitimes, assurez-la que je n'ai nul attachement à mes opinions, et que je suis dans la soumission et la déférence que tout homme de bon sens doit avoir pour les sentimens d'une si haute intelligence que la sienne, et que je suis pour les suivre et m'y conformer entièrement. »
Il ne faudra pas louer ici la fierté de ce langage. Avec la meilleure volonté du monde, ce serait difficile. Mais il faudra louer Chapelain d'avoir si mal tenu la promesse faite à Bois-Robert de tout condamner, pour peu qu'on parût l'exiger. Lisez attentivement le passage : vous serez fiappé de la rude pression qu'il suppose. Chapelain a mieux agi que parlé : d'autres font le contraire; et, dans de telles conditions, c'est miracle que Chapelain, le principal auteur des Sentimens, comme cette lettre seule
suffirait à le prouver, ait pu, de l'avis de tous, émettre un jugement si remarquable par sa modération, sa sagesse et sa mesure. « L'Académie françoise, disait Fontenelle, donna ses Sentimejis sicr « ie Cid », et cet ouvrage fut digne de la grande réputation de cette Compagnie naissante. Elle sut conserver tous les égards qu'elle devoit et à la passion du Cardinal, et à l'estime prodigieuse que le public avoit conçue du Cid. Elle satisfit le Cardinal en reprenant exactement tous les défauts de cette pièce, et le public en les reprenant avec modération, et même souvent avec des louanges (1). »
Après avoir justifié tant bien que mal le fond de son Mémoire, Chapelain en défend le style. Lui, l'homme méthodique, simple, exact, précis, il n'a pas l'air ravi d'avoir pour correcteur un esprit fantasque et désordonné comme Gombauld. Le passage est fort bon : Chapelain semble protester à l'avance contre le style ampoulé et tapageur dont on pourra parer sa prose. « Quant au style, ajoute Chapelain, vous lui direz que j'en connois la foiblesse, et que je confesse que l'ordre qu'il lui a plu de me donner pour le rendre plus digne de l'Académie (2), comme il est très judicieux, ne peut être que très profitable; mais qu'encore que j'eusse eu plus de loisir et plus de capacité pour le rendre meilleur, j'eusse toujours conservé l'imagination qui me vint d'abord, que de tous les styles, il n'y avoit que le grave dont on se pût servir en
(1) Vie de Corneille ; Œuvres complètes. Édit. Didot, I, 3.
(2) L'ordre de faire a polir » son Mémoire par Gombauld et les autres.
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cette occasion, laquelle nous ayant rendu juges me semble nous obliger à fuir, dans ce que l'on verroit de nous à ce sujet, les mouveraens et les ornemens qui font toute l'éloquence de ceux qui attaquent ou qui défendent, et à conserver seulement la force du raisonnement et la netteté de l'expression, pour instruire plutôt que pour plaire : ce que je ne dis point pour maintenir bon ce que j'ai fait, si Son Éminence juge qu'il soit mauvais, mais simplement pour lui rendre raison des motifs que j'ai eu de le faire, et pour en attendre son souverain jugement avec tout le respect que je lui dois, comme à mon supérieur et maître en toutes choses (1). »
/ Voilà le langage officiel; c'est ainsi qu'on parle, quand on n'écrit plus à Balzac, à un admirateur du Cid, et qu'on a besoin de ménager Richelieu. Alors, on capitule prudemment; on fait les concessions exigées, et, contrairement à tout ce qu'on a dit et écrit jusque-là, on déclare en 1637, « que les principales choses à qui sont requises un poème dramatique pour être bon lui manquent. »
Cette déclaration dut bien lui brûler un peu les lèvres; car, tout d'abord. Chapelain avait constaté avec plaisir le brillant succès du Cid^ et admiré la pièce avec tout le monde. Au fond, il lui resta toujours quelque chose de cette première admiration : les Sentimens de f Académie, dont il fut le rédacteur principal, en sont la preuve. Le 22 janvier 1637, presque au lendemain de la première représentation du Cid, avant la querelle de Scudéry et de
(1) Lettre à Bois-Robert, à Riieil, du 31 juillet 1637; I, 159.
Corneille, il écrit à M. de Belin, patron de Mairet. « Depuis quinze jours, lui dit-il, le public a été diverti du Cid et des deux Sosies (i ) à un point de satisfaction qui ne se peut exprimer. Je vous ai fort désiré à la représentation de ces deux pièces (2). »
A ce propos, M. Tamizey de Larroque fait une question. On n'a pu fixer encore avec précision la date exacte de la première représentation du Cid. Le savant éditeur demande si, d'après cette lettre, la première représentation ne serait pas du mois de janvier 1637, plutôt que de la fin de novembre 1636, comme le disent les frères Parfait (3)? Nous ne le pensons pas. Nous ne pensons pas que Corneille eût consenti à se dépouiller de suite de sa pièce; à se priver de l'unique profit qu'il pouvait en tirer, en la livrant à l'impression sans retard (/i). Or, la première édition du Cid est de 1637 ; l'achevé d'imprimer porte la date du V\ mars 1637 (5). C'est déjà bien peu de chose, que de garder la propriété de sa pièce de la fin du mois de novembre au 2/i mars, à peine pendant quatre mois : cet intervalle est si court, qu'il nous semble difficile de le réduire encore davantage.
Le 1" avril 1637, Chapelain envoya à Balzac un exemplaire de la nouvelle tragédie. Son langage n'est pas le moins du monde celui d'un spectateur revêche.
(1) Comédie de Rotrou.
(2) Lettre à M. do Belin, au Mans, du 22 janvier 1637; I, 134.
(3) Histoire du Théâtre français; VI, 92.
{l\) Sur cet usage du temps, voy. édit. de Corneille; Marty- Laveaux, III, 250.
(5) In-i". Paris, Augustin Courbé, 1637.
252 CUAPELAIN
Pour le moment, il suit le courant et se laisse emporter sans résistance par l'admiration générale. « Le sieur Corneille, auteur du Cid, c'est-à-dire de la pièce de théâtre qui a le plus éclaté et a eu le plus d'applaudisse-' mens en France, écrit Chapelain, a eu passion d'être connu de vous pour votre serviteur et m'a prié de me charger d'un des exemplaires de sa pièce pour vous la présenter avec une lettre de lui. Mais ne sachant si vous vouliez être engagé à lui répondre, comme il ne me dissimula pas qu'il l'espéroit pour s'en faire honneur en sa province, je reçus sa proposition avec une manière de civilité qui l'en pourroit bien avoir diverti (1), car il m'a vu depuis et il ne m'en a point reparlé. Je ne sais néanmoins ce qu'il en fera; et cependant je vous donne cet avis, pour vous dire qu'à mesure qu'un homme s'élève dans la réputation, et qu'il croit valoir quelque chose, il cherche à vous connoître et à tirer la confirmation de son mérite par votre approbation (2). »
La révision des quatre commissaires une fois terminée, l'ouvrage fut donné à l'impression. Le 31 juillet 1637, Richeheu, alors à Charonne, reçut les premières feuilles. Mais le ministre n'en fut pas plus content que de « l'ébauche » de Chapelain. « 11 trouva, raconte Pellisson, qu'on avoit passé d'une extrémité à l'autre; qu'on y avoit apporté trop d'ornemens et de fleurs, et renvoya à l'heure même en diligence dire qu'on arrêtât l'impression (3). »
(1) Dans le sens latin de diverlere, détourner.
(2) Lettre à Balzac, du 1" avril 1G37; I, US.
Le coupable, celui qui avait exagéré la pensée de Richelieu et prodigué '< les ornemens et les fleurs », c'était, paraît-il, l'abbé de C-erisy. « Lorsque le rapport fut achevé, présenté au Cardinal, puis annoté de sa main, raconte à ce propos M. Kerviler, restait l'opération la plus délicate : tiendrait-on compte de ces observations, ou maintiendrait-on les premiers sentiments des commissaires? Ce fut à l'abbé de Cerisy qu'échut le soin de réviser le travail. En lui confiant cette mission, PAcadémie faisait preuve de fière indépendance, et se mettait presque en opposition avec Richelieu, car l'abbé ne s'était pas caché pour répondre à ceux qui lui demandaient ce qu'il pensait du Cid : « Je voudrois l'avoir fait (1). ))
Aussitôt Richelieu mande auprès de lui Serisay, Chapelain et Sirmond. Des quatre commissaires désignés pour cette révision, il laisse de côté Cerisy et Gombauld. Serisay s'abstint de paraître, donnant pour prétexte qu'il allait partir pour le Poitou. Chapelain et Sirmond, qui étaient tous deux au Cardinal, se rendirent seuls chez l'Eminence. « Pour les écouter, nous dit Pellisson, il voulut être seul dans sa chambre, excepté MM. de Bautru et de Boisrobert qu'il appela comme étant de l'Académie. 11 leur parla fort longtemps, très civilement, debout et sans chapeau (2). »
Après avoir expliqué « de quelle façon il croyoit qu'il falloit écrire cet ouvrage », il chargea Sirmond de ce
(1) Le Chancelier Seguier, p. 522; 1 vol. in-12. Paris, Didier, 1875,
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soin. C'était le quatrième rédacteur qui essayait de mettre ce travail au point, comme disent les peintres et les sculpteurs. Le pauvre Sirmond ne réussit pas mieux que les autres; bien qu'au témoignage de Pellisson, il eût « le style fort bon et fort éloigné de toute aflectation », il n'eut pas la chance de contenter Richelieu.
En dernière analyse, et de guerre lasse, le Cardinal revint au premier auteur, à Chapelain. Celui-ci fut chargé de la rédaction définitive : c'est celle que nous avons aujourd'hui. « Il fallut enfin, dit ici Pellisson, que M. Chapelain reprît tout ce qui avoit été fait tant par lui que par les autres : de quoi il composa l'ouvrage tel qu'il est aujourd'hui, qui, ayant plu à la Compagnie et au Cardinal, fut publié bientôt après, fort peu différent de ce qu'il étoit dès la première fois qu'il lui avoit été présenté écrit à la main, sinon que la matière y est un peu plus étendue et qu'il y a quelques ornemens ajoutés (i). » L'éloge est formel. Pellisson avait du être dans la confidence de tous les ennuis suscités à Chapelain. Peut-être voulut-il le dédommager ainsi de cette longue série de désagréments. En tout cas, jamais hommage ne fut plus délicatement rendu : c'était une flatterie bien ingénieuse de dire que l'ouvrage, imprimé après tant de corrections, de révisions, d'annotations, était, en définitive, « fort peu différent de ce qu'il étoit dès la première fois qu'il lui avoit été présenté écrit à la main. »
(1) Ch. Livet; I, 92.
Vers les premiers jours du mois d'août 1637, Chapelain avait été chargé de tout reprendre à nouveau. Mais il ne travaillait pas seul pour cela à cette dernière révision. Quatre mois après la mission dont il a été investi, nous le trouvons occupé à retoucher le fameux rapport en compagnie de Cerisy et de Desmarets. Le 30 novembre, un mois à peine avant la publication des Sciilimens de l'Académie^ il écrit à l'abbé de Bourzeys. « Ma mauvaise mémoire, lui dit-il, m'engagea, hier, à vous faire une promesse qui peut-être vous étoit une menace, je veux dire d'aller mercredi matin chez vous vous dérober une heure de votre temps. Dans la passion que j'avois d'entendre l'action (1) que vous me dites, il ne me souvenoit pas qu'un moment devant M. l'abbé de Serisy avoit tiré parole de moi que ce même jour, et à l'heure môme, j'irois chez lui pour travailler conjointement avec lui et M. Desmarets à ce que la Compagnie avoit résolu que Ton diroit à la louange des beaux endroits du Cid (2). »
Quand enfin Chapelain eut assez « poli » son œuvre et celle de ses amis, l'ouvrage fut livré à la publicité. Il parut chez Camusat, libraire de l'Académie, dans le courant du mois de décembre 1637, mais avec la date de 1638. Le privilège placé à la fin du volume est du 26 novembre 1637. Voici le titre du livre : « Les Sentimens de l'Académie françoise sur la tragi-comédie du Cid (3). »
(1) Dans le sens de Discours, sans doute.
(2) Lettre à raljbc de nourzoys, du 30 novembre 1C37; I, 178.
(3) 1 vol. in-8° de 192 payes, Paris, Jean Camusat, 1638. — Bibl. nat., Y, 5,666. Réserve.
2o6 CHAPELAIN ET NOS DEUX PREMIERES ACADÉMIES
Nous avons résumé de notre mieux l'histoire de cette « persécution du Cid », comme l'appelait Chapelain. Il nous reste à dire la part de celui-ci en cette alïaire. Déjà, par les détails que nous avons donnés, on a pu le voir au premier plan : nous allons essayer de déterminer son rôle avec plus de précision.