CHAPITRE X
Affaire du Cid. — Rôle de Chapelain. Il est nommé rapporteni', juin 1637. — Balzac défend te Cid. Sa lettre à Scudéry, août 1637. Réponse de Scudéry. — Chapelain, auteur principal des Sentimens sur n le Cid », se plaint d'être charj^é de ce travail. — Attaques contre Corneille. Epilrc de MaircI, 4 juillet 1637. Répliques de Corneille. Lettre du désintéresse au steur Mairct, 1637. Caractère de ces écrits, qui semblent être de Corneille. — Pièce de Mairet contre te Cid. — Apologie pour M. Mairet contre les calomnies du sieur Corneille, de Rouen, 1637. — Lettre de Dois-Robert à Mairet, 15 octobre 1037. — Ordre donné de ne plus écrire contre Corneille.
Pendant la durée de ce long pfocès, Chapelain passa de bien mauvaises heures, en bulle aux exigences de Richelieu, aux impatiences de Scudéry et aux légitimes réclamations de Corneille. Comme Chrysale, il n'est occupé qu'à contenter tout le monde : satisfaire celui-ci, calmer celui-là, faire entendre raison au troisième et l'assurer que le jugement de l'Académie n'aura rien de désobligeant pour lui, sans compter d'autres démêlés avec l'opinion publique, prévenue en faveur du Cid, inébranlable dans son admiration, et que l'on court fortune de tourner contre soi en voulant discuter son enthousiasme.
« L'affaire est passée en procès ordinaire, écrit Chape-
lain le 13 juin 1637, et moi qui vous en parle en ai été le rapporteur. » Mais il prévoit de là bien des embarras et des soucis. Il n'exprime qu'un vœu, celui de sortir à son honneur de la querelle soulevée par Scudéry.
A Bois-Robert, Chapelain n'ose dire la vérité; il n'ose, en lui écrivant, faire de réserves sur le procès engagé. Il approuve les critiques de Richelieu; au besoin, il en signalerait d'autres pour complaire à Son Eminence et la flatter davantage. Mais tout autre est son langage, quand il écrit à des amis. Alors, il parle à cœur ouvert; regrette que de trop puissantes considérations l'empêchent de se récuser en cette cause, et gémit sur tous les ennuis dont cette affaire est pour lui la source.
Inutile de s'indigner d'une telle duplicité : ce n'était pas la première fois alors, ce n'a pas été la dernière depuis, que le langage officiel a appris l'art de traduire avec cette infidélité les sentiments privés. Faiblesse humaine dont il faut avoir compassion, sans déclamer sur la servilité d'un tel caractère. Mille l'ont fait depuis, mille le font chaque jour, et, pour une raison ou pour une autre, se résignent à approuver avec fracas ce qu'ils condamnent tout bas.
Chapelain n'a pas fait autre chose : la prudence lui dictait un langage, la vérité lui en dictait un autre; selon les circonstances, il a usé de celui-ci ou est revenu à celuilà. Ainsi font les habiles, ceux qu'on a appelés « les malins » : ils se ménagent, naviguent heureusement sous,^ tous les régimes, sous le roi et sous la Ligue, et, en retour de leurs complaisances, se toiënt comblés eux et les leurs
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c^c toutes sortes d'honneurs et d'emplois. Dans cette catégorie de gens, il y a les cyniques, ceux qui se rient des scrupules d'autrui, qui prennent de n'importe quelle main et par n'importe quel moyen ; il y a les âmes honnêtes, sinon fières, qui capitulent à regret, et, comme Prusias, acceptent tous les compromis, pour l'utile avantage de ne pas « se brouiller avec la république ». Chapelain doit être rangé dans cette dernière catégorie ; si de telles gens ne sont pas des modèles d'indépendance, ils ne sont pas non plus des gens malhonnêtes.
Scudéry, avec sa folle présomption, tout infatué de lui-même, essaya d'attirer à lui Balzac et de l'entraîner dans la cabale contre le Cid. Pour cela, il fit parvenir au célèbre écrivain nombre de brochures. « J'ai trouvé dans un même paquet, répond celui-ci à la date du 27 août 1637, votre lettre, votre requête, votre tragédie et vos Observations sur « le Cid » .
Balzac était vain, glorieux; mais il avait de l'esprit, du goût, un sentiment profond et délicat des véritables beautés, et, au lieu de condamner le Cid, il s'en fit, malgré Scudéry, malgré Chapelain, malgré Uichelieu, le chaleureux avocat. Çà et là, il fait bien quelques compliments, trop même, à ce vilain Scudéry dont il loue la prose et les ver.s, la prose « qui a quantité de grâces, outre celles de la nouveauté » ; mais c'est là pure polilESse, simple concession pour mieux faire agréer là défense et donner plus d'autorité à la réplique.
« Ce n'est pas à moi, répond Balzac, à connoîtrc du différent qui est entre vous et M. Corneille, et, à mon
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ordinaire, je doulc plus que je ne résous. Bien vous dirai-je qu'il me semble que vous l'attaquez avec force et adresse, et qu'il y a du bon sens, de la subtilité et de la galanterie même en la plupart des objections que vous lui faites.
« Considérez néanmoins, Monsieur, que toute la France entre en cause avec lui, et qu'il n'est pas un des juges dont le bruit est que vous êtes convenu ensemble, qui n'ait loué ce que vous désirez qu'il condamne. De sorte que, quand vos argumens seroient invincibles, et que votre adversaire môme y acquiesceroit, il auroit de quoi se consoler glorieusement de la perte de son procès, et vous pourroit dire que d'avoir satisfait tout un royaume, est quelque chose de plus grand et de meilleur que d'avoir fait une pièce régulière. »
Voilà la vraie critique, celle qui se moque des prétendues règles d'Aristote ou de Longin, et juge d'une œuvre par l'effet qu'elle produit. « Savoir l'art de plaire, dit justement Balzac, ne vaut pas tant que savoir plaire sans art. » La Bruyère, avec sa haute raison et son ferme bon sens, dira plus tard : « Quand une lecture vous élève l'esprit, et qu'elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l'ouvrage : il est bon, et fait de main d'ouvrier (1). »
Comme l'éloquence se moque de l'éloquence, au diie de Pascal, de même le poêle dramatique, pourvu qu'il
(l) La IJniyèi'e; des Ouvrages de l'Esprit.
arrive à son but, s'inquiète peu que ce soit n par le chemin d'Aristote » ou par un autre. « Mais vous dites qu'il a ébloui les yeux du monde, et vous l'accusez de charme et d'enchantement. » — Balzac réplique avec ironie : « Je connois beaucoup de gens qui feroient vanité d'une telle accusation; et vous me confesserez vous-même, que la magie seroit une chose excellente, si c'étoit une chose permise. Ce seroit, à dire vrai, une belle chose de pouvoir faire des prodiges innocemment : d'apprêter des feslins sans viandes ni odiciers; de changer en pistoles les feuilles de chêne, et le verre en diamans. C'est ce que vous reprochez à l'auteur du Cid^ qui, vous avouant qu'il a violé les règles de l'art, vous oblige de lui avouer qu'il a un secret qui a mieux réussi que l'art même; et ne vous niant pas qu'il a trompé toute la cour et tout le peuple, ue vous laisse conclure de là, sinon qu'il est plus fin que toute la cour et que tout le peuple, et que la trompeiie qui s'étend à un si giand nombre de personnes est moins une fraude qu'une conquête.
« Gela étant, Monsieur, je ne doute point que Messieurs de l'Académie ne se trouvent bien empêchés dans le jugement de votre procès; et que, d'un côté, vos raisons ne les ébranlent, et de l'autre l'approbation publique ne les retienne (1). »
Chapelain avait été chargé de remettre celte réponse au destinataire. Il loue sans réserve la lettre de Balzac,
(1) Lotti'o ù Sciuléry, avec la Uatc du 27 ({OtH 1037; Q\uvres çonu ytèks (le Halzac, I, 541,
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et n'a pas l'air de se souvenir de celle qu'il éciivait huit jours auparavant à Bois-Robert. « Je vous écrivis mercredi dernier, dit-il à Balzac, sitôt après avoir reçu par M. (ieslin, tumultuairement (l), à mon ordinaire, et je vous témoignai l'applaudissement qu'avoit eu en pleine Académie la lettre que j'envoyai de votre part à M. de Scudéry. Jugez après cela, ce que ce sera lorsque je la ferai voir retouchée par vous (2). Mais je suis étonné comment vous croyez que nous puissions donner cause gagnée à l'observateur du Cid, après que vous avez écrit une si belle apologie pour lui, et montré en quelque sorte que vous avez pris cette pièce en votre protection. Je vous entens néanmoins, et connois la raison qui vous a pu donner cette créance (3). » Sous ce langage énigmatique, on découvre cependant de quelle « raison » il s'agit : de la crainte qu'une condamnation ne fût prononcée pour plaire à Richelieu.
Scudéry répondit comme il put à cette belle apologie du Cid^ dans son style ordinaire, emphatique, tapageur, sans goùt^ sans délicatesse, citant à tort et à travers « Heraclite le Phisicien », Aristote, Salvien, Porphyre, Pétrarque, je ne sais qui encore. Pour les compliments, il n'y met pas de façon et les sert à Balzac au naturel. « Que si l'àme de l'homme en général, selon Heraclite le Phisicien, lui dit-il, est une étincelle du feu des étoiles,
(1) C'cst-à-dirc avec précipitation.
(2) La lettre de Balzac porte la date du 27 août 1C37. Ou c'est encore une fausse date, ou celle qui fut adoptée après que la lettre eut été retouchée.
(3) Lettre à Balzac, du 7 août 1637; I, 160.
ET NOS DlUX l'UEMIÈHES ACADÉMIES 263
la vôtre, en particulier, est un rayon de celui du soleil (1), » Mais sur le fond même de la lettre, sur le succès du Cid et le mérite « d'avoir satisfait tout un royaume, ce qui est quelque chose de plus grand et de meilleur que d'avoir fait une pièce régulière », rien de juste, de sensé, de précis : des à peu près, des divagations sur le mauvais goût du peuple, dont le témoignage dans les arts ne vaut rien, et, pour tout couronner, un ton de la dernière suffisance, voilà ce que renferme la réponse de Scudéry.
« 11 n'y a point d'architecte d'Italie, lui avait dit Balzac, qui ne trouve des défauts en la structure de Fontainebleau, qui ne l'appelle un monstre de pierre : ce monstre néanmoins est la belle demeure des rois, et la Cour y loge commodément. Il y a des beautés parfaites, qui sont effacées par d'autres beautés qui ont plus d'agrément et moins de perfection. » Ceci est clair, raisonnable; c'est le jugement d'un homme de goût, nullement esclave des règles qui, en définitive, n'empêchent pas de faire des œuvres détestables. Balzac lui dit qu'il vaut mieux « plaire sans ait », que de se contenter de « savoir l'art de plaire » . Scudéry répond que les ornements placés avec symétrie ne sont pas à dédaigner : « Je vous avoue bien que Fontainebleau est un riche et pompeux désordre; mais aussi faut-il que vous me confessiez que, si la justesse de la symétrie y avoit placé le marbre et le jaspe, il seroit quelque chose de plus excellent qu'il n'est. La nature, pour vous répondre, est sans doute merveilleuse; mais il
(I) Ilôponso qui so trouve dans lo Recueil de la Bibl. nat, Y, 5,0G5, p. 18.
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faut que l'arl le soit encore davantage puisqu'il la corrige, et que vous dites vous-même que j'écris mieux que je ne faisois dans le temps où je ne savois presque rien que ce qu'elle enseigne (1). »
Notre auteur a si bien compris Balzac qu'il lui rci)roche de n'assigner d'autre fin à l'art dramatique que de plaire au peuple, c'est-à-dire, comme il le dira plus bas, à ce qu'il y a de plus borné, de plus ignorant et de plus grossier. « Et, si j'ose dire tout ce que je pense, continue Scudéry, il me semble que n'assignant autre fin à la Comédie (2), que celle de donner du plaisir au peuple, c'est mettie les poètes en même rang que les saltimbanques et violons, eux de qui la fureur même est appelée divine par Platon, au Phèdre (3). »
Enfin, il déraille complètement, quand il dit dans son aimable langage, et avec la délicatesse qui le distingue, que le peuple n'a pas le sentiment du beau dans les arts, qu'il est incapable de les goûter, à plus forte raison de les juger. « Il est de la poésie comme de ses sœurs, je veux dire de la musique et de la peinture; elle a des beautés que tous les yeux n'aperçoivent pas, et quelque chose si détaché de la matière que le peuple n'a garde de les découvrir, lui qui n'a presque d'àme que celle des bêtes et des plantes, c'est-à-dire la sensitive et la végétante. Les spectacles qui proprement furent inventés pour lui sont les combats de gladiateurs, ceux des ani-
(1) Réponse à Balzac, p. 23.
(2) Dans le sens de représentation dramatique on gçnérî^l.
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maux sauvages, et tout ce que l'hippodrome et le cirque ont exposé aux yeux d'Athènes et de Rome ; et si vous désirez que j'y ajoute encore quelque chose qui ait paru sur l'amphithéâtre, ce sera les bouffonneries des mimes et des satyres. Mais, du véiitable poème, quand il est du genre sublime, le peuple n'en peut avoir pour sa part que les machines et les beaux habillemens : le reste appartient aux esprits de la plus haute hiérarchie, tels que le vôtre, si toutefois il est permis d'en mettre quelqu'un à son rang (1). »
Scudéry ne se confond pas avec le vulgaire. Le gouverneur de Notre-Dame de la Garde, le petit hobereau de Normandie se place modestement dans cette hiérarchie à part, qui a le privilège de juger finement des ouvrages de l'esprit. Dans l'attente, disons mieux, dans la certitude de la victoire, l'auteur des Observations réprime tout sentiment d'orgueil. Il se prépare à jouir humblement de ses avantages, sans bruit, sans fracas : on ne peut se montrer plus magnanime envers un adversaire malheureux. « Ainsi, vous l'emportez dans le cabinet, disait en terminant Balzac ù, Scudéry, et il a gagné au théâtre. Si le Cid est coupable, c'est d'un crime qui a eu récompense. S'il est puni, ce sera après avoir tiiomphé; s'il faut que Platon le bannisse de sa république, il faut qu'il le couronne de fleurs en le bannissant, et ne le traite pas plus mal qu'il a traité autrefois Homère. »
Notie homme n'est pas difficile ; il s'empare aussitôt
(1) Réponse à DaU^c, p, 20,
de cette faible concession et, pleir\ de dédain pour un poète qui se contente de réussir à la scène, devant la foule des spectateurs, il chante joyeusement victoire. « Ne croyez pas, s'il vous plaît, monsieur, disait Scudéry, que je veuille user insolemment de la victoire, si je l'emporte; tant s'en faut, je veux plutôt imiter les Macédoniens, qui n'élevoient jamais de trophée, et me souvenir qu'anciennement, au rapport de Pline, les couronnes ne se donnoient qu'aux dieux seulement. Que M. Corneille triomphe donc sur le théâtre : ses victoires ne me réveilleront pas, s'il est vrai que je le surmonte en votre cabinet (1). » De son côté, Chapelain écrit à Balzac à la date du 22 août 1637. Cette fois, le rapporteur parle sans ambages, franchement, clairement, de la difliculté de la tache, et confie à son ami les transes où le jette pareil travail. Chapelain parle en homme qui a la principale part dans l'affaire. Plus tard, il le dira nettement; mais, dès à présent, on voit bien que les autres commissaires ne sont, en quelque sorte, que ses adjoints, ses conseillers, rien de plus : c'est lui qui est l'auteur unique de « l'examen en gros du corps de l'ouvrage ». Officiellement, l'œuvre fut collective, le résultat du travail des commissaires désignés; en réalité, elle est personnelle : le commencement, le corps, la conclusion, tout, les remarques sur la versification exceptées, fut l'œuvre de Chapelain, Cette dernière révision, si on s'en souvient, était échue à Gerisy, à Gombauld, à Baro et à Claude de l'Estoile.
Chapelain s'excuse auprès de Balzac; il se défend, comme s'il était directement en cause et si le poids des critiques devait surtout retomber sur lui. « Toutes ces choses que vous supposez être en moi, lui dit-il, pour bien traiter la matière du Cid, me manquent; et ce travail ne pouvait ôtre donné à un plus pauvre homme que moi, ni moins capable de satisfaire à l'attente du public. Mais ni ce défaut, ni le temps que cette courvée m'a emporté et m'emportera, ne sont pas les choses les plus fâcheuses que j'y trouve. Je ne crains pas d'être blâmé de mal écrire, ni ne suis pas si chiche de mes heures, que je ne les puisse volontiers employer sans autre utilité que de plaire à celui qui peut tout sur moi (1). »
Puis, il arrive au point délicat : il le sent à merveille, le signale avec la sûreté et la clairvoyance d'un homme qui ne se fait pas d'illusion, « Ce qui m'embarrasse, et avec beaucoup de fondement, continue Chapelain, est d'avoir à choquer et la cour et la ville, les grands et les petits, l'une et l'autre des parties contestantes, et, en un mot, tout le monde, en me choquant moi-môme sur un sujet qui ne devoit point être traité par nous (2) ; et, croyez-moi, Monsieur, qu'il n'y a rien de si odieux, et qu'un honnête homme doive éviter davantage, que de reprendre publiquement un ouvrage que la réputation de son auteur ou la bonne fortune de la pièce a fait approuver de chacun ; car le moins qu'on en doive attendre, est de se voir
(1) Richcliou.
(2) On no peut dire plus expressément que l'Académie n'avait pas à, intervenir dans le débat entre Corneille et Scudéry.
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accueilli de pasquins (1), de satires et de malédictions, et de défrayer la compagnie. »
Chapelain va au feu sans enthousiasme : ces désagréables confidences le prouvent. Cependant, pour justifier les Sentiments de F Académie sur « le Cid », il cile à Balzac son propre exemple, lui rappelle malicieusement certaine critique de la tragédie de Daniel Heinsius, critique qui lui avait valu, de la part de l'auteur, les plus violentes aniraosités. L'examen de Balzac avait pour litre : Discours sur une tragédie de M. Heinsius, intitulée Herodes infanticida (2). « Souvenez-vous, disait Chapelain, de ce qui vous est arrivé à vous-même sur Y Herodes^ de Heinsius. Il n'y a point d'homme sage qui ne tombe d'accord de vos répréhensions (3); il n'y en a point de si délicat qui ne trouve un parfait contentement dans le style dont elles sont écrites et, avec tout cela, il n'y a guères de gens qui vous plaignent du mauvais traitement que le poète repris vous fait dans sa mauvaise réponse {h). Une chose me console en ceci, et c'est que notre protecteur, ayant vu mon examen, n'en a guères trouvé que les matières bonnes, et a désiré que l'Académie les embellît de fleurs, de sorte que j'aurai des compagnons, par sa grâce, à supporter la haine et le blâme qui nous est assuré (5) . » Richelieu s'était exprimé
(l).Dans le sens de pasquinades, mauvaises plaisanteries.
(2) Paris, Roeolet, 1636. Œuvres complètes de Balzac, II, 530. — La pièce de D. Heinsius avait été publiée à Leyde, 1632.
(3) Critiques,
(i) Dan. Heinsii epislola quel dissertalioni Balzaçi ad IJerodein ijifunticidam respondeluv, in-8°. Leyde. 1630.
(5) Lpttre à Ijî^lïac, du 23 E^oùt loay; l, jo^,
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ainsi, quand Chapelain lui remit son rapport manuscrit sur le Cid. « Son jugement, écrit l'historien de l'Académie, fut enfin que la substance en étoit bonne, mais qu'il falloit, car il s'exprima en ces termes, y jeter quelques poignées de fleurs (l). »
Deux jours auparavant, le 20 août. Chapelain avait à répondre aux importunités de Scudéry, qui sollicitait un prompt jugement. Notons que l' (> Observateur » s'adresse à lui, comme Corneille viendra plus tard lui porter ses plaintes. Mais ici le ton change complètement. La lettre ne s'adresse plus à un partisan de Corneille; elle est destinée à un adversaire, à l'auteur même du procès : de là, un changement subit, opéré avec une souplesse remarquable. Chapelain a des égards tout particuliers pour Scudéry; il le ménage, le flatte, lui parle avec précaution, comme s'il en avait peur, sans ombre de blâme, selon sa méthode ordinaire à l'égard de « ces crabrons (2), comme il les appelle, avec lesquels, si on ne peut être en amitié, au moins est-il bon de vivre en paix ».
Faux bonhomme, a-t-on dit à cette occasion : nous ne le croyons pas. Souvent, au contraire, il défendit ses amis avec courage; il fit plus : il leur demeura fidèle dans l'infortune. Mais dans l'aflaire du Cid^ c'est manifeste, il ne pouvait écrire à Bois-Hubert et à Scudéry, comme il écrivait à Balzac ou à Mainard.
Sauf un mot que nous voudrions eflacer, sauf ce qu'il
(1) Ch. Livet; I, 8/1.
(2) De crafjro, frelon.
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dit de « la vaine gloire » de notre grand (lorneille, la réponse à ce matamore de Scudéry est un modèle de convenance, de ferme raison et de courtoisie. On ne peut résister aux exigences d'un brouillon prétentieux, avec plus de mesure, de politesse et de dignité. « Je n'ai point vu, répond Chapelain, les nouveaux libelles que vous me dites avoir été faits contre vous, et je suis marri que vous ayez ce nouveau sujet de plainte (1); mais nous n'avons nulle juridiction sur ces fâcheux écrivains qui barbouillent le papier et qui abusent de l'indulgence des magistrats et de la patience du peuple. Pour ce qui regarde le jugement de l'Académie, comme ce doit être un discours raisonné, et sur plusieurs chefs, du Cid et de votre ouvrage, de sorte qu'il pourra grossir jusqu'à faire un juste volume, vous ne devez point trouver étrange qu'il ne soit pas sitôt achevé, tant d'honnêtes gens ayant à y mettre la main (•2). Je vous demande pour eux la même justice que vous leur demandez, et de ne vouloir pas qu'ils précipitent ce qui peut établir ou ruiner leur réputation ».
Puis, en homme qui conduit le procès, et qui parle au nom de tous, il ajoute : « Vous me pardonnerez bien cette franchise ou plutôt vous la pardonnerez bien à tous ces messieurs, qui vous parlent par ma bouche, et qui, ayant laissé toutes leurs occupations, afin de travailler à
(1) Voy. la série de ces libelles. Œuvres complètes de Goi'lieillc, édif. Marty-Lavcaux, lll, '26 et suiv.
(2) Ces « honnêtes gens », nous l'avons dit, furent au nombre de neuf.
cette affaire, tant pour l'amour de vous que pour satisfaire h des ordres qu'il ne leur est pas permis de négliger, seront bien aises de considérer mûrement une chose comme celle-ci, qui désormais ne leur importe pas moins qu'à vous. Assurez vous seulement, Monsieur, qu'ils n'y perdent pas une minute de temps, et qu'ils ont plus d'envie que vous d'être hors de l'embarras où M. de Corneille les a mis, quand il vous a obligé à rabattre sa vaine gloire (I). »
Voilà le mot de trop, celui que nous voudrions elTacer. Au reste, ce passage prouve qu'au fond, conviction ou intérêt, (Uiapelain est assez favorable au bruyant contradicteur de Corneille. Il est modéré, oui; il est désireux de tenir la balance égale entre les parties contestantes, mais avec cela enclin à céder au Cardinal et à lui accorder la condamnation qu'il attend.
Vers la fin du mois d'octobre, ou dans les premiers jours de novembre 1G37, il écrit à Henri Arnauld, alors nbbé de Saint-Nicolas (2), et plus tard évêque d'Angers. il se plaint au futur prélat, son ami, de ses tribulations, et souhaite que l'orage passe sans l'engloutir. Un tel langage peint la situation, ses difficultés et ses périls; il nous avertit de ne pas juger Chapelain de trop haut et avec une sérénité tout olympienne. « J'ai maintenant, écrit notre rapporteur, la persécution du Cid qui ne m'a pas abandonné depuis cinq mois, et que je puis dire une
(i) Allusion au passtago de l'EpHre à Aiislc. — Lettre i\ Scudéry, du 20 acnit 1637; I, 162.
(2) L'abbaye 'de Saint-Nicolas d'Angers.
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des plus violentes du monde. C'est sans doute une vengeance que la fortune d'Espagne prend de moi, me mettant sur les bras le plus grand de ses braves, à cause de la juste aversion que j'ai de cette nation de tout temps; et il ne me sert de rien d'avoir une guerrière de ijion côté qui a autrefois été la terreur de l'Angleterre (1); car, par une certaine mauvaise constellation, il se trouve que cette valeur divine est contrainte de céder à la furie de ce fanfaron, et de nie laisser en proie à sa violence ('2). Si cet orage passe, nous pourrons reprendre notre route; mais cela s'entend, s'il passe sans nous engloutir, de quoi je ne suis pas trop en assurance (3). »
L'Académie, en eflet, avait eu à préparer son jugement au bruit des querelles les plus vives; au milieu d'une grêle de pamphlets, de libelles, d'injures de toutes sortes, partis de tous les coins, pour défendre le Cid^ et surtout pour l'attaquer. C'était bien un « orage », déchaîné avec une violence inouie contre notre premier chef-d'œuvre dramatique : triste exemple de ces injustices littéraires qui semblent, dans tous les temps, l'inévitable expiation ou du génie ou de la gloire. Aujourd'hui, c'est Corneille qui est sur la claie; demain ce sera Racine, Molière ou La Bruyère : nous ne disons rien de nos contemporains.
Nous ne parlerons pas en détail de ces indignes satires,
(1) Son fameux poème de la Pucelle.
(2) Pour dire qu'il ne peut s'occuper de son pocmo.
(3) Lettre « à M. de Saint-Nicolas », octobre ou novembre 1637, I, 172.
vers ou prose, qui, pendant toute une année, agitèrent le monde des lettres et le partagèrent en deux camps : les partisans de Rodrigue et de Chimène, d'une part; de l'autre, leurs détracteurs passionnés. M. Marty-Laveaux, dans son excellente notice sur le Cid, a indiqué les divers pamphlets de Scudéry, de Claveret et de Mairet ; il les a même analysés en partie : il nous suffira de signaler ces pièces méprisables à tous égards, et qui seraient sans aucun intérêt pour nous, si elles ne nous parlaient de Corneille (1).
Mairet, l'un des cinq auteurs avec Corneille aux gages du Cardinal, entra le dernier dans la lice. Son libelle porte une date certaine : h juillet 1637. Il a pour titre : « Epistre familière du sieur Mayret au sieur Corneille, sur la tragi-comédie du Cid (2). » Le pauvre rimeur a fièrement signé son épître familière : « Votre serviteur et confrère en Apollon, Mairet. A Paris, ce /i juillet 1637. »
« Monsieur, dit Mairet au commencement de son Epistre^ si je croyois le bruit commun qui vous déclare déjà l'auteur de ces mauvais papiers volans qu'on voit tous les jours paroistre à la défense de votre ouvrage, je me plaiiidrois de vous à vous-même de l'injustice que l'on me fait en un libelle de votre style (3), et peut-être de votre façon; mais comme l'action est trop indigne d'un honnête homme, je suspendrai pour quelque temps ma
(1) Œuvres complètes de Corneille; vol. III, p. 19 et suiv.
(2) Brochure de 38 pages. Paris, Sommaville, 1637.— La plupart de CCS libelles se trouvent dans le Recueil déjà cité de la Bibl. nat.. Y, b,665.
(3) Peut-être la Défense du Cid. Paris, 1637. Voy. plus haut, p. 222.
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créance en votre faveur, et me contenterai, puisque la querelle de votre Cid vous a rendu chef de parti, do vous demander seulement raison de l'impertinence d'un de vos lanciers qui m'est venu rompre dans la visière mal à propos: mais d'autant que je n'ai pas l'honneur de connoître le galant homme, et qu'il ne seroit pas raisonnable que je me commisse avec un masque, je vous adresserai, s'il vous plaît, ce petit discours, comme si vous étiez lui-même (1). »
Corneille, selon nous, l'un de ses amis, selon M. Marty- Laveaux, répondit à YEpistrc de Mairet par deux autres libelles : la Lettre du des-intéressé an sieur Mairet et \ Avertissement au besançonnois Mairet. La première pièce, la Lettre du dési?itéresse\ se trouve dans le recueil de la Bibliothèque nationale. C'est une petite brochure de sept pages, sans lieu ni date d'impression. L'Avertissement n'est pas dans ce recueil. M. Marty-Laveaux nous apprend, dans sa Notice sur « le Cid » , que cet écrit parut en 1637 (2).
Le ton de ces libelles, qu'ils viennent de droite ou qu'ils partent de gauche, ne pèche pas précisément par la courtoisie. De part et d'autre, on s'y dit de grosses injures, et on se jette à la face tous les termes de mépris fournis par le vocabulaire. Toutefois, autant du moins que nous pouvons en juger, les écrits en faveur de Corneille
(i) Cité Œuvres complètes de Corneille; édit. Marty-Laveaux, Iir, 39.
(2) Voy. Œuvres complètes de Corneille, III, 41. — M. Marty- Laveaux a ])ublié in extenso ces deux dernières pièces; III, 62 et suiv.
se distinguent par certain air de hauteur et de fierté qui frappe, et semble révéler la griffe du lion. La superbe expression de dédain pour les misérables œuvres de Mairet, la fermeté du style, je ne sais quoi de précis, de vigoureux, de fort, de hautain, dans celte prose de 1637, tout cela porte la marque presque manifeste de l'auteur du Cid. Sans doute, celui-ci n'en convient pas. Mais en fait de libelles, ces dénégations signifient-elles quelque chose? Pour ces deux dernières pièces en particulier, la Lettre du désintéressé et V Avertissement à Mairet, nous avons de la peine à les attribuer à un ami quelconque, dont le nom serait demeuré inconnu aux contemporains. Scudéry, Claveret, Mairet ne s'y trompent pas, et c'est toujours à Corneille directement qu'ils adressent leurs coups et leurs répliques. Les uns et les autres accueillent avec empressement « le bruit commun » qui le fait l'auteur « de ces mauvais papiers volans ».
Nous ne citerons qu'un faible fragment de la Lettre du désintéressé. Si ce n'est pas l'i de la prose à la Corneille, le ton même de la Lettre apologétique^ on avouera du moins que c'en est une imitation singulièrement heureuse et fidèle. « Mais puisque vous avouez, dit l'auteur de la Lettre à Mairet, que les injures mal fondées sont les armes des harangères, je vous conseille de ne vous en plus servir et de vous taire aussi bien que M. Corneille, depuis que ses envieux ont fait leurs efforts à le faire parler. Quoiqu'on lui veuille attribuer beaucoup de petites pièces qui ont été faites en sa faveur, je sais de bonne part qu'il n'en connoît pas les auteurs. Puis qu'il
garde si religieusement le silence, imiLcz-le en la modération de son esprit, si vous ne le pouvez en ses poèmes. Fuyez la trop grande ambition que vous fuyez aux autres, et qui a déjà pensé causer votre ruine entière. Ne trouvez pas mauvais la franchise de mon discours; je ne suis pas moins votre serviteur, si je vous dis vos vérités : Amiens Plato^ amicus Socrates^ sed magis arnica Veritas (1). »
Les frères Parfait attribuent à Corneille \ Avertissement au bcsajiçonnois Mairet. Notre poète ne s'en défend pas moins, et avec énergie, d'être l'auteur de ces « mauvais papiers » : preuve que nous ne devons pas accepter facilement les démentis de ce geni--e. C'est la tactique suivie de tout temps dans les guerres de plume. Selon l'usage, on ne se bat pas à visage découvert, pour ne point paraître défendre sa propre cause. « Il n'étoit nullement besoin, lisons-nous en tête de \ Avertissement à Mairet, de vous donner la gêne deux mois durant à fagoter une malheureuse lettre (2), pour nous apprendre que vous êtes aussi savant en injures que votre ami Claveret et tous les crocheteurs de Paris. Cette belle poésie que vous nous aviez envoyée du Mans ne nous permettoit pas d'en douter; et bien que vous y fissiez parler un auteur espagnol, dont vous ne saviez pas le nom, la foiblesse de votre style vous découvroii assez. » Non, les vers, pour être de Mairet, n'étaient vraiment pas trop mauvais. La pièce se compose de six strophes
(i) Œuvres complètes de Corneille; III, 66. Éclit. Marty-Laveaux. (2) UEpitre familière du sieur Mayret au sieur Corneille,
terminées invariablement par une espèce de refrain. Nous avons donné ailleurs le titre de cette petite satire (1). Mairet se moque de V Excuse à Arisle, « où après cent traits de vanité, il dit de soi-même :
« Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée. » Voici la première et la dernière strophe de la pièce ; elles suffisent à elles seules pour en donner une idée. Guilhem de Castro, « l'auteur du vrai Cid », apostrophe Corneille :
Je parle à toi, vanteur, dont rauclacc achevée S'est depuis quelques jours dans le ciel élevée, . Au mépris de la terre et de ses habitants; A toi, dont l'insolence en tes écrits semée. Et bien digne du fast (2) des plus faux capitans. Soutient que ton mérite a fait ta renommée.
Donc, fier de mon plumage, en corneille d'Horace, Ne prétends plus voler plus haut que le Parnasse; Ingrat, rends-moi mon Cid, jusques au dernier mot : Après tu connoitras, Corneille déplumée, Que l'esprit le plus vain est souvent le plus sot, Et qu'cnlin tu me dois toute ta l'enommée (3).
Le poète répondit d'abord à l'u Auteur du vrai Cid espagnol » par un Rondeau inséré dans les œuvres de Corneille. Puis, dans son Avertissement^ il repoussa plus à fotid les injures du « besançonnois ». — « Vous aviez beau vous cacher sous ce masque, disait-il, on ne laissoit pas de vous connoître, et le rondeau qui vous répondit parloit de vous sans se contredire. Que si l'épithète de Fou solennel vous y déplaît, vous pouvez la changer et
(1) Voy. plus haut, p. 216.
(2) Faste.
(3) Recueil de la ni))], nat., Y, 5,005. Réserve.
mettre en sa place Innocent le Bel, qui est lo nom de guerre que vous ont donné les comiques (1). »
Vient ensuite un démenti donnéàiMairet, mais démenti peu sincère, si, comme le disent les frères Parfait (2), et comme nous le croyons nous-même, V Avertissement est de Corneille. L'auteur de ce libelle, en effet, parle avec tant d'âpreté, de mépris et de véhémence, qu'il semble repousser des outrages personnels. A notre avis, la chose n'est presque pas douteuse : ce langage est celui de l'offensé. En général, un avocat n'atteint pas, en faveur d'un client, à ce degré d'ironie, d'exaspération et de colère. « Défaites-vous cependant de la pensée, dit l'auteur de VAvertisseme}it, que M. Corneille vous ait fait l'honneur d'écrire contre vos ouvrages; s'il daignoit les entreprendre, il y montreroit bien d^aulres défauts que n'a fait celui qui s'en est raillé en passant; et certes, en ce cas, il prendroit une peine bien superflue, puisque pour les trouver mauvais, il ne se faut donner que la patience de les lire. C'est un emploi trop indigne de lui pour s'y arrêter, et tous les vains elToits de vos calomnies ne le sauroient réduire à cette honteuse nécessité d'abaisser votre réputation pour soutenir la sienne. »
Si je ne me trompe, ceci est du Corneille tout pur : il n'y avait que lui pour avoir de tels' sentiments, pour juger de si haut les méchants vers dont l'examen ne peut coûter beaucoup de peine, c puisque, pour les trouver mauvais, il ne se faut donner que la patience de
(1) Œuvres complotes do Corneille: édit. Marty-Laveaux, III, G7.
(2) Histoire du Théâtre françois, vol. V, 270.
les lire. » De pareils traits décèlent la main d'où ils partent; ils tombent sur la tête de l'adversaire comme un formidable coup de massue. Je ne vois pas qu'un autre, à cette date, sauf Descartes, ait pu écrire dans une meilleure langue, plus claire, plus souple et plus ferme à la fois, passant avec une aisance parfaite de la gravité à la plaisanterie, du ton sérieux à la raillerie la plus mordante. Mais si ce n'est pas Corneille qui a écrit V Avertissement au besançonnois Maircl, qu'on nomme alors l'écrivain qui en est l'auteur : il mériterait d'être découvert. M. Marty-Laveaux, si compétent en ces matières, s'est contenté d'indiquer l'opinion des frères Parfait. Pour lui, il pense qu'un ami de Corneille pourrait plutôt être l'auteur de cet Avertissement {i\. Nous ne le pensons pas, pour les raisons que nous avons données.
Veut-on un exemple de plus? Le voici. Au début de son Epistre familière au sieur Corneille^ Mairet avait insinué que le poète, dans l'une de ses réponses, attaquait plusieurs habitants de la Normandie, sa province, et en particulier u une personne de haute condition ». Scudéry avait déjà fait le même reproche à Corneille. L'auteur de V Avertissement déclare à Mairet que c'est là une accusation injurieuse, et que cette réponse ne vise personne de la province. « Pour moi, ajoute-t-il, je ne puis soupçonner qu'elle s'adresse à un autre qu'à vous : le galant homme dont elle est partie témoigne être particulièrement instruit de vos qualités. Il vous taxe de
(1) VEmres complètes de Corneille; III, 41-
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jeunesse : c'est de quoi vous vous vantez dans votre épître du duc d'Ossonne (1). Il vous accuse de manque de jugement : il ne vous fait pas grand tort; ce seroit vous flatter s'il vous traitoit autrement. Vous ne refuserez pas la compagnie du seigneur Claveret qu'il vous donne : c'est un homme à chérir, il peut faire fortune, et son horoscope lui promet beaucoup, puisque vous aspirez déjà à être un jour de ses domestiques (2). »
Voilà, et longtemps avant Pascal, avant Arnauld et Bossuet, le vrai style de la polémique : plaisant, railleur, enjoué, avec je ne sais quel air d'élégance et de distinction. Non ; plus nous examinons cette pièce, moins il nous semble possible de l'attribuer à un ami du poète. Celui-ci continue de malmener son malheureux antagoniste ; il le fait avec cet air de hauteur et de mépris qui lui est propre, en homme qui a conscience de son génie et de sa force, et qui sait toute la distance qu'il y a entre lui et un pauvre rimeur. Un tel langage, à cette date, est presque aussi nouveau que le fut ie Cid à son appaiition : il saisit, frappe d'étonnement; et, sous ces phrases d'allure si solide et si fière, on sent comme l'empreinte vigoureuse de la main qui les a tracées.
« Sous ombre de la soie dont la poésie vous a couvert, dit Corneille à Mairet, vous voulez passer pour honnête homme (3) d'origine : il faut de la foi pour le croire, vu
(1) Epitre placée en tôte des Galanteries du duc d'Ossonne, comédie de Mairet.
(2) BomesUque attaché à la maison de quelqu'un, et non serviteur.— Œuvres complètes ùe Corneille; éd.Marty-Laveaux, III,G8.
(3) Dans le sens latin honestu'-, de famille distinguée.
qu'on sait le contraire. H vous donne avis de vous défaire de vos belles figures : vous eussiez bien fait d'en user ; on n'eût pas vu dans votre lettre ces insolentes comparaisons de M. Corneille avec des domestiques dont vous ne nommez point le maître, et avec votre ami Claveret, qui me forcent à en faire maintenant de plus véritables, et à vous dire que celui que vous offensez s'est assis sur les fleurs de lis avant que Claveret portât de manteau, et que vous n'êtes pas de meilleure maison que son valet de chambre. » Corneille fait allusion ici à sa charge d'avocat général à la Table de marbre de Normandie, charge qu'il exerça du 31 décembre 1628 au 18 mars 1(550. Mais, quand le poète écrase le pauvre Mairet de ses mépris; quand il se vante de s'être assis « sur les fleurs de lis » tout comme un conseiller au parlement ou un magistrat de cour supérieure, il se flatte sûrement, ou, ce qui est bien permis dans un écrit satirique, exagère à dessein. Du moins, la description de ce tribunal par M. Marty- Laveaux, le caractère de sa juridiction et le lieu où elle s'exerçait, tout cela n'a rien de bien imposant. « La Table de marbre du palais, à Rouen, nous dit-on, créée par Louis XII en 1508, connaissait des eaux et forêts en appel, mais jugeait en première instance tout ce qui concernait la navigation. Le lieu des séances n'était par luimême guère capable d'imposer le moindre respect aux justiciables; il était situé dans la grande salle des procureurs, au bout, vers la rue Saint-Lô, et le bureau de justice n'était autre qu'une table en marbre, derrière laquelle les juges étaient assis, ayant à leurs côtés et un
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peu au-dessus de leurs tôtes, dans des niches existant encore aujourd'hui, au milieu la sainte Vierge, d'un côt6 Geffroy Hébert, évêque de Coutances, et de l'autre côté Antoine Boyer, abbé de Saint-Ouen (1). »
(lorneille devait tenir à son titre de magistrat; il a eu soin de l'inscrire en tête de son discours de réception à l'Académie française : « Discours prononcé par M. Corneille, avocat général à la Table de marbre de Normandie, le 22 janvier 1647, lorsqu'il fut reçu à la place de M. Maynard (2). »
L'avocat général continue de poursuivre Mairet de ses invectives. « Il vous avoit autrefois honoré de son amitié, lui dit-il, dont vous vous êtes montré fort indigne. On n'entend rien de plus familier en vos discours, sinon que le Cid est un beau corps plein de plaies, un bel enchantement, la dupe des sots, une beauté fardée, etc. Vous pouvez juger à toutes ces marques si le galant homme vous connoissoit parfaitement.
« 11 n'y a qu'un point qui me pourroit laisser quelque difficulté, c'est qu'il vous fait plus riche que Claveret. Quoique vous soyez de loin (3), on sait fort bien que la fortune ne vous a pas avantagé plus que lui, et que les présens qu'elle vous a faits à votre naissance ne sont pas si grands qu'on ne les puisse cacher dans le creux d'un violon. Aussi vous n'êtes point en peine de faire des cara-
(1) Voy. Particulavitcs de la vie judiciaire de Pierre Corneille, par E. Gossclin. Rouen, 1865. — Œuvres complètes de Corneille ; I, XXI, Notice biographique. Edit. Marty-Laveaux.
(2) Œuvres complètes de Corneille; édit. Marty-Laveaux, III, 407.
(3) De Besançon,
vanes de Besançon à Paris; vos aiïaires ne vous appellent point à votre pays et vous gouvernez aisément par procureur le bien que vous y avez laissé (1). n
U Avertissemeiit à Mairet se termine par ce salut à la fois si moqueur et si fier : « Adieu, beau lyrique, et souvenez-vous que M. Corneille montrera toujours par véritables effets, sur le théâtre, qu'il en sait mieux les règles et les bienséances que ceux qui veulent lui en faire la leçon ; que malgré vos impostures le Cid sera toujours le Cid, et que tant qu'on fera des pièces de cette force, vous ne serez prophète que parmi vos Allemands (2). »
Le « Besançonnois » ne se tint pas pour battu. Il répliqua par une pièce, où, à défaut de sel, il n'épargnait pas les violences. Le titre indique le ton général de la réponse : « Apologie pour M. Mairet contre les calomnies du sieur Corneille, de Rouen » ; in-Zi'' de 32 pages, 1637. M. Marty-Laveaux fait mention de ce libelle; mais il n'a pu le trouver. Il en parle d'après la description faite par les frères Parfait dans leur Ilisloire du Théâtre fraiiçois (3).
Cette réponse fut la dernière. L'n ordre du Cardinal mit fin à cette guerre dont Corneille soutenait le poids avec une vaillance et une ardeur bien dignes de son héros. Mairet était alors au Mans, chez le comte de
(1) Œuvres complètes de Corneille, p. 68; édit. Marty-Lavcaux .
(2) La Franche-Comté n'était pas encore à, la France. — Avertissemeut au besançonnois Mairet; Œuvres complètes de Corneille; III, 70.
(3) Voy. Œuvres complètes de Corneille; III, 41.
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Belin (1), son patron. Bois-Robert lui écrivit au nom de Richelieu, et lui commanda de cesser le feu. Mais l'ordre fut donné avec force précautions, avec tous les compliments dus à un brave soldat qui revient de la bataille, ruisselant de sueur, couvert de poussière et criblé de coups.
La lettre de Bois-Robert, fort intéressante pour nous, est datée de Charonne, le 5 octobre 16J^7. Après quelques mots de politesse, après de courtes excuses pq^ir n'avoir pas répondu lui-même aux lettres de iMairet, et s'être reposé pour cela « sur les soins de M. Chapelain », Bois-Robert arrive à l'objet de sa mission. « Ces six lignes que je vous écris de mon chef, lui dit-il, satisferont, s'il vous plaît. Monsieur, à ce que je dois à notre amitié, et vous lirez le reste de ma lettre comme un ordre que je vous envoie par le commandement de Son Eminence. Je ne vous cèlerai pas qu'elle s'est fait lire avec un plaisir extrême tout ce qui s'est fait sur le sujet du Cid, et que particulièrement une lettre (2) qu'elle a vue de vous, lui a plu jusques à tel point qu'elle lui a fait naître l'envie de voir tout le reste.
« Tant qu'elle n'a connu dans les écrits des uns et des autres que des contestations d'esprit agréables et des railleries innocentes, je vous avoue qu'elle a pris bonne part au divertissement ; mais quand elle a reconnu que de
(1) Fran<;ois de Faucloas d'Avcvton, comte de Belin, gouverneur de Paris pendant la Li^'ue. Assassiné par le marquis de 13onnivet, le 7 décembre 10^2.
(2) LEpilrc familière du sieur Mairet au sîeur Corneille.
ET NOS DEUX l'REJJlÈRl-S ACADÉMIES 28o
ces contestations naissoient enfin des injures, des outrages et des menaces, elle a pris aussitôt résolution d'en arrêter le cours. Pour cet effet, quoiqu'elle n'ait point vu le libelle que vous attribuez à M. Corneille (1), présupposant par votre réponse, que je lui lus hier au soir, qu'il devoit être l'agresseur, elle m'a commandé de lui remontrer le tort qu'il se faisoit, et de lui défendre de sa part de ne plus faire de réponse s'il ne lui vouloit déplaire; mais, d'ailleurs, craignant que des tacites menaces que vous lui faites, vous ou quelques-uns de vos amis n'en viennent aux effets, qui tireroient des suites ruineuses à l'un ou à l'autre, elle m'a commandé de vous écrire que si vous voulez avoir la continuation de ses bonnes grâces, vous mettiez toutes vos injures sous le pied, et ne vous souveniez plus que de votre ancienne amitié, que j'ai charge de renouveler sur la table de ma chambre à Paris, quand vous serez tous rassemblés.
« Jusqu'ici j'ai parlé par la bouche de Son Eminence; mais, pour vous dire ingénuement ce que je pense de toutes vos procédures (2), j'estime que vous avez suffisamment puni le pauvre M. Corneille de ses vanités, et que ses foibles défenses ne demandoient pas des armes si fortes et si pénétrantes que les vôtres. Vous verrez un de ces jours son Cid assez malmené par les senlimens de V Académie ; l'impression en est déjà bien avancée, et si vous ne venez à Paris dans ce mois, je vous l'envoirai (3) . »
(1) VAverlissemcnl au àesançonnois Mairet.
(2) Dans le sens de querelles.
(3) Œuvres de Corneille; édit. Marty-Lavcaux, III, /jl. — Lettre
28G CHAPELAIN ET NOS DKUX mEMlÈRES ACADÉMIES
N'est-il pas plaisant d'entendre Bois-Robert parler des armes « si fortes et si pénétrantes » de Mairet? Pour nous, il nous le semblerait plutôt, l'intervention du Cardinal fut déterminée par un motif tout contraire. L'hypothèse n'a rien d'invraisemblable. Après avoir lu le rude Avertissement à l'adresse du « Besançonnois », Richelieu comprit vite que la partie était inégale, et que son champion n'était pas de taille à lutter contre un si robuste athlète. Pour sauver Mairet, il n'imagina rien de mieux que d'arrêter le bras de Corneille et de défendre au poète de frapper davantage. Le triste auteur de Sophonisbe recevait les éloges dus à sa vertu, sinon à son bonheur, et content de cet hommage, il put attendre le moment où il ferait sa paix avec Corneille et renouvellerait son amitié avec lui, à Paris, à la table de Bois-Robert.
imprimée pour la première fois par Granct, en 1740, dans son Recueil de disserlalions sur plusieurs tragédies de Corneille et de Racine; I, li/|. Note de M. Marty-Laveaux.