CHAPITRE XI
Affaire du Cid. {Suite.) — Les Senlimens de l'Académie sur « le Cid », décembre 1637. — Remerciement de Scudéry à Vlllustre Académie, décembre 1637. — Corneille proteste contre le jugement de l'Académie. Sa visite à Chapelain, 1639. — Lettre de Corneille à Bois-Robert, 23 décembre 1637. — Protestation adressée à Balzac, novembre 1610.
De tels détails expliquent l'anxiété de Chapelain ; et, en parlant de l'examen du Cid, s'il parle en même temps de guerre furieuse, d'orage qui peut l'engloutir, ce n'est certainement pas là simple métaphore. L'orage ne menaçait pas seulement du côté de Richelieu; il menaçait encore du côté des partisans et des adversaires du Cid, impossibles à contenter les uns et les autres.
Chapelain avait prévu le péril. Ecrivant à Balzac, le 22 août 1G37, il se plaignait, quoi qu'il pût faire, M d'avoir à choquer la cour et la ville, l'une et l'autre des parties contestantes. » Notons cet aveu au passage : il prouve que Chapelain entreprit à regret la critique du C/c?; qu'il fut parmi « les plus judicieux de ce corps, dont parle Pellisson, et qui témoignoient beaucoup de répugnance pour ce dessein (1). y>
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Et de fait, les Scntimcns de F Académie framohc sur le Cid mécontentèrent Richelieu, Corneille, le public, tout le monde, sauf Scudéry. « Ils ne diminuèrent en rien, dit avec raison M. Marly-Laveaux, le légitime oi'gueil de Corneille, ni l'admiration générale, et Boileau put résumer plus tard la discussion par ces excellents vers :
En vain contre le Cid un ministre se ligue : Tout Paris pour Cliimcne a les yeux de Rodrigue; L'Académie en corps a beau le censurer, Le public révolté s'obstine à l'admirer (1).
La mémorable sentence si prudemment élaborée par Chapelain, soigneusement polie et repolie pendant de longs mois, parut enfin chez Camusat, dans les derniers jours de l'année 1637. « Il est fort à propos, écrit. Chapelain à Balzac, le h novembre 1637, que votre lettre sur le Cid s'imprime : elle paroîtra en même temps que l'ouvrage de l'Académie (2). »
Une lettre adressée à M. de "Saint-Chartres, conseiller au grand conseil, précise encore davantage la date de l'apparition du volume. Le 27 novembre 1637, Chapelain écrit au jeune magistrat alors à Poitiers : « Dans la fin de la semaine qui vient, les sentimens de l'Académie contre le Cid ou, pour mieux dire, sur le Cid, seront achevés d'imprimer (3). »
Scudéry, comme tous les fats de son espèce, fut le
(1) Satire IX, A mon esprit, 1667. — Œuvres complètes de Corneille; édit. Marty-Laveaux, III, kl.
(2) Lettre à Balzac, du 4 novembre 1G37; I, 175.
(3) Lettre du 27 novembre 1637; I, 175.
moins difficile à satisfaire. Content de tout, des critiques comme des louanges, il envoya sans retard une lettre de remerciement à ses juges, et s'attribua modestement la victoire. « Pour M. de Scudéry, raconte Pellisson, quoique son adversaire n^eùt pas été condamné en toutes choses, et eût reçu de très grands éloges en plusieurs, il crut avoir gagné sa cause et écrivit une lettre de remerciement à la Compagnie avec ce titre : A Messieurs de l Illustre Académie, où il rendoit grâces avec beaucoup de soumission, « et des choses qu'ils avoient approuvées « dans ses écrits, et de celles qu'ils lui avoient enseignées « en le corrigeant w , et témoignoit enfin d'être entièrement satisfait de la justice qu'on lui avoit rendue (1). »
La lettre A Messieurs de l Illustre Académie est courte : elle n'a que ce mérite. C'est l'œuvre d'un bravache; ce n'est pas l'œuvre d'un écrivain et d'un lettré. Sauf les injures, qui ne pouvaient avoir ici leur place, c'est le mauvais style des Observations^ ce style qui n'est d'aucun genre, d'aucun pays et d'aucun siècle, mais qui, en retour, est celui de tous ceux qui parlent indignement leur propre langue.
L'épître de notre capitan parut sous le titre de « Lettre de M. de Scudéry à Messieurs de l'Académie françoise sur le jugement qu'ils ont fait du Cid et de ses Observations. » Elle fut publiée en une brochure de trente-quatre pages (2), avec la lettre de Balzac à Scudéry
(2) M. Tamizey de Larroque fait mention de ces trois pièces. Mais une faute d'impression lui fait dire 74 payes, au lieu de 3û. {Lettres de Chapelain; 1, 194.)
et la réponse de celui-ci à Balzac; Paris, Antoine de Sommaville, 1638 (1). M. Marty-Laveaux remarque, dans sa Notice sur « le Cid » (2), que ce recueil parut dès le commencement de l'année ou même, malgré son millésime, à la fin de 1637. Chapelain, dès le 25 janvier 1638, en parlait à Balzac, à propos de sa lettre à Scudéry. « On l'a imprimée en papier volant, lui disait-il à cette date, avec la mauvaise réponse de *** (3), et le remerciement du même à l'Académie. »
Mauvais remerciement eût-il pu ajouter aussi, et sans crainte de se tromper. La pièce est courte, mais si pitoyable que nous ne pouvons la citer entièrement. En voici du moins le début :
« Messieurs, si j'avois cru que l'entrée de votre illustre Académie eût été permise à ceux qui n'ont pas l'honneur d'en être, ma bouche auroit entrepris ce que fait ma plume; et mon affection et mon devoir, suivant l'usage de ceux qui plaident, m'auroient fait aller remercier mes juges. Mais craignant d'entendre crier : Loin, profane! en ce lieu consacré aux Muses, comme on faisoit autrefois à certain temple de la Grèce, j'ai mieux aimé faire voir mon respect que ma reconnoissance. Toutefois, n'ignorant pas que le Ciel reçoit les vœux des personnes qui ne sont pas encore en état d'y entrer, j'ai pensé que mes très humbles remerciemens pourroient obtenir une gloire dont je me prive moi-même, parce que je m'en crois
(1) Recueil déjà cité : Bibl. nat,, Y, 5665. Réservai
(2) Œuvres complètes de Corneille; III, ixh.
(3) La réponse de Scudéry.
ET NOS dp:ux premières académies 291
indigne. Je vous les offre donc, Messieurs, et pour les choses que vous approuvez en mes Observations^ et pour celles que vous m'enseignez en me corrigeant. »
La fin est digne de ce beau commencement; c'est la même emphase et le même galimatias. « Ce n'est ni dans la foule du peuple, dit en terminant Scudéry, ni dans la grotte d'un solitaire, qu'il faut chercher la souveraine raison ; mais elle est toujours où je l'ai trouvée, je veux dire dans une société de personnes excellentes. Voilà, Messieurs, les sentimens que j'ai des vôtres, et les grâces que je vous rens pour la justice que vous m'avez rendue. Croyez donc, s'il vous plaît, que la gloire et l'instruction sont des choses trop précieuses et trop utiles, pour n'obliger pas celui qui les reçoit de vous en demeurer toute sa vie. Messieurs, votre très humble et très affectionné serviteur. »
La lettre est d'un fou. Cependant, l'Académie se crut obligée de répondre. « Le secrétaire, nous dit Pellisson, fut chargé de lui faire une réponse (1). » Conrart était absent, et Chapelain le remplaçait alors. Par une coïncidence curieuse, ce fut celui qui avait dirigé toute l'affaire, qui dut répondre à Scudéry. Le secrétaire par m/mm écrivit donc à « l'Observateur », mais dignement, cérémonieusement, avec un habile mélange de gravité et de bienveillance, en homme qui parlait au nom d'un corps illustre. La lettre porte la date du 19 décembre 1637 (2) :
(2) Nouvelle preuve que lés Sentimens sur « le Cid » parurent avant 1638.
elle est vraiment cligne de la majesté d'un secrétaire perpétuel en titre.
« Monsieur, moins la compagnie que vous avez prise pour arbitre de votre différent a aiïecté la qualité de juge, plus se doit-elle sentir obligée de la déférence que vous témoignez à ses sentimens. Je sais qu'en les donnant au public, pour vous satisfaire, sa principale intention a été de tenir la balance droite, et de ne pas faire d'une chose sérieuse un compliment ni une civilité. Mais je sais aussi qu'après cette intention, «lie n'a essayé de faire rien avec plus de soin que de s'exprimer avec modération et de dire ses raisons sans blesser personne. Je souhaite que vous soyez bien persuadé de cela, ou plutôt je me réjouis de ce que vous l'êtes, et qu'ayant reçu d'elle le moins favorable traitement que vous en puissiez jamais attendre, vous ne laissez pas de lui faire justice en reconnoissant qu'elle est juste. A l'avenir, j'espère qu'elle se revanchera de voire équité, et qu'aux occasions où il lui sera permis d'être obligeante, vous n'aurez rien à désirer d'elle et reconnoîtrez qu'elle sait estimer votre mérite et votre vertu (1). »
Le lendemain, 20 décembre, Chapelain adresse à Balzac une lettre remplie d'informations. Entre autres choses, il lui dit : « Vous aurez avec celle-ci ces benoîts Sentimens de r Académie sur le « Cid » qui m'ont tant de fois mis en colère et tant de fois fait désirer d'être aussi loin de Paris que vous. Peut-être les lirez-vous, et il y a appa-
(1) Lettre ;i Scudéry, du 19 décembre 1637; I, 183.
rence que la curiosité et l'opinion que vous avez du principal auteur vous fera aller jusqu'au bout; mais vous savez que j'y prens moins d'intérêt que le moindre de l'Académie, et que la louange et le blâme de cette pièce me toucheront également (1) » .
Huit jours après, le 29 décembre, « le principal autheur » des Sentimens de t Académie avait hâte de connaître l'opinion de Balzac. Celui-ci, dès le commencement de la querelle, s'était déclaré pour Corneille. Chapelain devait donc être légèrement sur les épines, fort intrigué de savoir ce que « M. de Balzac » penserait de ce jugement. « J'attens avec impatience, lui écrit-il, ce qu'il vous a semblé des Sentimens de l'Académie^ et pourtant que ce soit sans vous embarrasser (2) » .
Quelques jours plus tard, le véritable auteur des Sentimens se fait connaître. Chapelain avoue qu'il a « la plus grande part » dans ce travail. Il nomme bien ses collaborateurs Ceiisy et Gombauld; mais c'est par politesse, par précaution, pour ne pas exciter l'envie en se nommant tout seul; et encore les borne-t-il aux parties accessoires de l'ouvrage, « aux (leurs et aux ornemens. » Le reste, c'est-à-dire tout, le fond, la doctrine, <( le biais de l'introduction » , la modération du langage, viennent de lui.
« Je ne suis pas marri, écrit-il à Balzac, le 25 janvier 1638, que les Sentimens de C Académie ne vous aient pas déplu, puisque je suis contraint de vous avouer que
(1) Lettre à Balzac, du 20 décembre 163"; I, I8i, 2) Ibid., 29 décembre 1637; I, 188.
j'y ai la plus grande part, au grand détriment de mes plus grandes affaires (1). Mais, afin de ne dérober pas l'honneur à qui il appartient, il est à propos que vous sachiez que MM. de Gerisy et de Gombaut ont contribué aussi aux fleurs et aux ornemens de cette pièce ; et quand vous croirez que ce qui vous y a plu est d'eux, je ne croirai pas que vous me faites beaucoup de tort. Cela veut dire que si vous m'avez débité pour auteur de ce jugement auprès de M. le duc de la Rochefoucauld (2), il vous faut aller dédire en partie, et faire droit à nos amis en expliquant ce que vous avez prononcé en général. »
Quand Chapelain loue l'adresse du début, le ton modéré et équitable de ce jugement fameux, on devine sans beaucoup de peine à qui revient l'honneur de ces divers mérites. « Au reste, continue-t-il, si vous me demandez ce qui m'en semble, je vous confesserai que j'en tiens le biais de l'introduction adroit, ayant à choquer le jugement de la cour et du peuple, que j'en crois la doctrine solide, et qu'à mon avis la modération et l'équité y régnent partout. Avec tout cela, je vous protesterai que j'aimerois mieux avoir fait la lettre que vous avez faite sur cela que notre volume, continuant à vous dire que c'est un des ouvrages plus accomplis qu'on ait vu, dans ces derniers temps. On l'a imprimée en papier volant avec la mauvaise réponse de *** (3), et le remerciement
(1) Toujours son fameux poème.
(2) Le père de l'auteur des Maximes. Il possédait en Angoumois le château de Verteuil.
(3) Scudéry. — Voy. un peu plus haut, p. 289.
du même à l'Académie. Je suis marri que Rocolet se soit laissé gagner de la main, ayant eu, depuis si longtemps, permission de vous de l'imprimer, sans que je l'eusse fait insérer dans le volume de vos lettres qui en eussent reçu grand ornement (1). »
Dans une lettre du mois de février, l'aveu est plus formel encore. Chapelain écrit à Balzac; il lui parle de nouveau de ces Sentimens^ alors l'objet de toutes les conversations, à la cour et à la ville, chez les grands et les petits, à Paris et dans la province. « Pour les Sentimens de l'Académie^ écrit-il, le 21 février 1638, si vous y estimez autre chose que l'exorde et que la péroraison, je n'en serai pas marri puisqu'ils sont tous de moi, et que c'est ce qui me semble de plus solide; et, quand vous ne feriez cas que de ces deux parties, je ne laisserois pas d'en être bien aise, puisque de celles-là même, toute la contexture, toute l'idée et tout le raisonnement sont de mon crû, et qu'une bonne partie des pensées et de l'expression m'appartiennent. Avec tout cela, je suis ravi qu'on l'attribue à tout le corps, ou à ces messieurs que je vous ai nommés, pour les raisons que je crois vous avoir touché et qui me tiennent lieu de raisons d'État (2). »
Ces motifs, on les devine. Chapelain est bien l'auteur à peu près unique des Sentimens sur « le Cid ». Mais il le dit seulement à voix basse, dans sa correspondance privée; d'abord, afin que la sentence rendue demeure celle de tout le corps, et non l'expression d'une opinion
(1) Lettre à Balzac, du 25 janvier 1638; I, 194.
(2) Ibid., 21 février 1638; I, 204.
particulière; ensuite, pour n'être pas exposé tout seul aux réclamations « des parties contestantes » et à celles de leurs amis ou de leurs adversaires.
Il a bien soin de garder cette réserve en écrivant à un confrère de l'Académie, à Mainard, président au présidial d'Aurillac. En 1638, il lui envoyé le jugement rendu sur le Cid. Le magistrat remercie aussitôt, et accable d'éloges l'auteur présumé de ces Sentiments. « Plût à Dieu, répond Mainard, que mes yeux me pussent faire admirer votre Pucelle^ comme j'admire ces rares lettres (1), et qu'il vous prît envie de me faire part des premiers livres de ce divin poème ! Une si belle lecture me feroit trouver Paris dans Rome (2), et il me sembleroit que je jouirois de votre douce et savante conversation. Je n'en suis pas, comme je crois, tout à fait privé; je lis et relis les Sentimens de l'Académie^ et me semble que ce traité ne peut partir d'autre que de vous. Depuis un mois, je n'ai sur ma table que ce beau discours et la poétique (3) d'Aristote : l'un me fait admirer l'autre. Je vous supplie de m'apprendre si j'ai deviné, et si ce n'est point vous qui faites que le précepteur d'Alexandre parle aujourd'hui si bon françois {k). »
La question était embarrassante. Chapelain ne nie pas; il répond même afïirmativement, autant du moins
(1) Les Lettres de Balzac.
(2) Allusion à son séjour ordinaire à Rome. Il y résidait avec M. de Noailles, ambassadeur auprès du Saint-Siège.
(3) Il y a : la politique, dans le texte de Mainard.
(')) Lettres du président Mat/nard, p, 202; 1 vol. in-/(°. Paris, Toussaint Quinet, 1653.
qu'il le peut, sans faire trop de tort à ses autres collaborateurs. « Quand nous nous verrons en cette cour, répond-il, nous vous apprendrons quels sont les véritables auteurs des Senlimens de P Académie ; et si, après cela, vous continuez à les honorer de vos louanges, je crains que ce ne soit un seul pour le tout, et que celui que vous avez soupçonné n'y ait la part la plus petite (1). »
Mainard avait voulu arracher un aveu formel : il n'eut qu'une réponse évasive. L'ami circonspectissime, comme l'appelait avec raison Balzac, ne parlait pas ouvertement à tout le monde. Il prenait ses précautions et n'avait pas envie qu'on abusât de ses paroles, surtout de ses écrits, pour lui attirer une mauvaise affaire. « Quant aux Sentimens de P Académie^ répond-il, c'est un ouvrage de toute la Compagnie. Je vous avouerai bien que j'y ai une assez notable part, que je n'ai que faire de vous marquer, car vous la reconnoîtrez vous-même, lorsque vous considérerez ce qu'il y a de pire : Sed de his coram (2). Cependant, je vous remercie, en vous grondant, du bien que vous dites ainsi généralement, puisque vous avez cru me devoir faire auteur de toute la pièce et que vous avez eu dessein de m' obliger (3). n
Une dernière preuve, si elle était nécessaire. C'est à Chapelain que Coi"neille, de passage à Paris, vient se plaindre du jugement porté sur le Cid. Le futur secrétaire de Colbert, pour les libéralités royales, écrit
(1) Lettre à Mainard, à Aurillac, du 10 mars 1638; I, 211.
(2) Nous en parlerons, quand nous serons ensemble.
(3) Lettre à Mainard, du 28 avril 1638; 1, 230.
à Balzac le 15 janvier 1639, et lui raconte la visite qu'il vient de recevoir. Le ton, à l'égard du grand poète découragé, serait-il moins moqueur, nous ne nous en plaindrions pas. Heureusement, Chapelain rachète bientôt l'inconvenance de ce langage : il a essayé, dit-il, de « réchauffer » le courage de Corneille, et lui a conseillé de se venger par un nouveau chef-d'œuvre. C'est presque le cri de Boileau, longtemps avant FÉpitre à Racine :
Au Cid persécuté Cinna doit sa naissance.
Nous trouvons les détails de cette entrevue dans la précieuse correspondance dont nous nous sommes tant servi. Grâce à Chapelain, nous apprenons nombre d'anecdotes intéressantes, et qu'il est seul à nous révéler. « Corneille est ici depuis trois jours, écrit-il à Balzac, et d'abord m'est venu faire un éclaircissement sur le livre de l'Académie, pour ou plutôt contre le Cid, m'accusant, et non sans raison, d'en être le principal auteur. Il ne fait plus rien, et Scudéry a du moins gagné cela en le querellant, qu'il l'a rebuté du métier et lui a tari sa veine. Je l'ai, autant que j'ai pu, réchauffé et encouragé de se venger de Scudéry et de sa protectrice (1), en faisant quelque nouveau Cid qui attire encore les suffrages de tout le monde et qui montre que l'art n'est pas ce qui fait la beauté. Mais il n'y a pas moyen de l'y résoudre, et il ne parle plus que de règles et que des choses qu'il eût pu répondre aux Académiciens, s'il n'eût point craint de choquer les puissances (2), metrtant au
(1) L'Académie, protectrice de Scudéry,len cette affaire.
(2) Ricliclieu.
reste Aristote entre les auteurs apocryphes, lorsqu'il ne s'accommode pas de ses imaginations (1) . »
Une telle lettre n'a-t-elle pas quelque chose de navrant? Corneille « rebuté du métier » et découragé par les grossières provocations de Scudéry, comme Racine le sera plus tard par les injurieuses platitudes de Pradon! En vérité, on regrette que de si hauts esprits soient sensibles à ce point aux piqûres de si petites gens. Mais Corneille n'était pas homme à se laisser abattre sans retour. Au lendemain du Cid^ il ripostait à toutes les clameurs de ses adversaires par l'annonce de nouveaux travaux. « Souvenez-vous, disait-il fièrement à Mairet, que M. Corneille montrera toujours, par véritables effets sur le théâtre, qu'il en sait mieux les règles et la bienséance que ceux qui veulent lui en faire la leçon. » La critique du Cid par l'Académie est de la fin de 1637. Au commencement de 16/i0, à peine deux ans après, il donnait Horace^ suivi presque aussitôt de Cinna. C'était tenir glorieusement parole, et, malgré toutes les attaques, prouver en définitive qu'il n'était pas encore trop « rebuté du métier ».
Nous n'avons pas la date exacte de la première représentation di Horace. Mais, dans une lettre du 9 mars 1640, Chapelain en parle comme d'une pièce récente : ce qui permet de serrer de près l'époque où la })ièce fut jouée pour la première fois. « Pour le combat des Horaces, écrit-il à Balzac, ce ne sera pas sitôt encore que vous le
(1) Lettre à Balzac, du 15 janvier 1639; I, 307.
verrez, pour ce qu'il n'a encore été représenté qu'une fois devant Son Éininence; et que, devant que d'être publié, il faut qu'il serve six mois de gaigne-pain aux comédiens. Telles sont les conventions des poètes mercenaires, et tel le destin des pièces vénales. Mais vous le verrez assez à temps (1) ».
Balzac, en effet, ne vit la pièce que plusieurs mois après : l'achevé d'imprimer en est du 15 janvier 1651 ; Paris, Augustin Courbé (2j. Pour Chapelain, il le prend un peu haut avec « les poètes mercenaires ». Ceux-ci n'avaient pas comme lui pension du duc de Longueville, et, dès lors, ils avaient bien quelque droit de tirer un profit légitime de leurs pièces. M. Marty-Laveaux relève ici « l'injustice des accusations de Chapelain ». Peut-être, le reproche est-il un peu vif. Le mieux rente de tous les beaux esprits n'avait certes pas le droit de s'exprimer ainsi. Il parle un peu trop en homme qui ne manque de rien. Il oublie que la pièce devait servir « six mois de gagne-pain aux comédiens » ; que Corneille, Molière, Racine, tous leurs contemporains, n'avaient d'autre moyen alors, pour conserver leurs droits d'auteur, que de retarder l'impression de leurs ouvrages. Toutefois, nous ne croyons pas que Chapelain ait eu l'intention d'accuser Corneille, moins encore de l'injurier et de le traiter de « mercenaire ». Tant qu'une pièce n'était pas imprimée, elle demeurait la propriété exclusive de l'auteur et du
(1) Lettre à Balzac, du 9 mars 16^0; I, 583.
(2) Voy. Œuvres complètes de Corneille; édit. Marty-Laveaux, III, 253<
théâtre qui la faisait jouer le premier. « L'usage observé de tout temps entre tous les comédiens françois, disent les frères Parfait, étoit de n'entreprendre point de jouer, au préjudice d'une troupe, les pièces dont elle étoit en possession, et qu'elle avoit mises au théâtre, à ses frais particuliers, pour en retirer les premiers avantages, jusqu'à ce qu'elles fussent rendues publiques par l'impression (1). »)
Comme toutes les querelles, grandes ou petites, celle-là finit aussi par s'apaiser. Corneille se réconcilia avec son ridicule adversaire; et plus tard, devenus tous deux membres de l'Académie française, l'un en 1647, l'autre en '16/i9 (2), ils vécurent en bonne intelligence, sans trop se souvenir du passé.
Toutefois, Corneille ne cessa jamais de protester contre la violence qui lui avait été faite. En toute occasion, et malgré sa lettre du 1 3 juin 1637, où il disait : « Messieurs de l'Académie peuvent faire ce qu'il leur plaira », il déclara toujours qu'il avait été jugé malgré lui. En présence de ces témoignages contradictoires, où est la vérité? Pellisson se contente d'exposer les faits, et garde à ce sujet la plus grande réserve (3) : nous n'avons qu'à l'imiter.
Dès le 23 décembre 1637, aussitôt qu'il connut les Sentiments de l" Académie^ Corneille écrivit à Bois-Ro-
(1) Histoire du Théâtre françois; IX, 105.
(2) Pellisson, I, 157. — M. Lud. Lalanne {Dictionnaire historique) dit que ScLidéry fut nommé à l'Académie fran(;aise en
bert. Le grand poète le remercie de lui avoir fait toucher « les libéralités de Monseigneur » , c'est-à-dire sa pension. 11 arrive ensuite à l'affaire de l'Académie, et il ajoute : « Tout ce qui m'a fâché, c'est que Messieurs de l'Académie s'étant résolus de juger de ce différend, avant qu'ils sussent si j'y consentois ou non, et leurs sentimens étant déjà sous la presse, à ce que vous m'avez écrit, avant que vous eussiez reçu ce témoignage de moi, ils ont voulu fonder là-dessus leur jugement, et donner à croire que ce qu'ils ont fait n'a été que pour m'obliger et même à ma prière (1). »
C'étaient les termes mêmes employés dans Vexorde de l'examen du Cid. On voit que la protestation de Corneille est formelle. Chapelain rappelle par « un biais adroit », en effet, et dont il se vante ailleurs, que l'Académie n'a entrepris qu'à regret cet ouvrage, pour obéir à des ordres qu'il lui était impossible de négliger, et à la prière des « parties contestantes. » — « Elle eût bien voulu approcher en quelque sorte de la perfection, disait le rapporteur, avant que de faire voir combien les autres en sont éloignés, et elle cherchoit les moyens d'instruire par ses exemples plutôt que par ses censures.
« Lors même que l'Observateur du Cid l'a conjurée, par une lettre publique (2) , et par plusieurs particulières, de prononcer sur ses remarques, et que son auteur (3) a témoigné de son côté qu'il en espéroit toute justice, bien
(1) Ch. Livet, I, 9G.
(2) La Lettre de Scudéry à V Illustre Académie.
(3) L'auteui" du Cid.
loin de se vouloir rendre juge de leur différend, elle ne se pouvoit seulement résoudre d'en être l'arbitre. Mais enfin elle a considéré qu'une académie ne pouvoit honnêtement refuser son avis à deux personnes de mérite sur une matière purement académique, et qui étoit devenue illustre par tant de circonstances. Elle a fait céder, bien qu'avec regret, son inclination et ses règles aux instantes prières qui lui ont été faites sur ce sujet, et s'est aucunement (1) consolée, voyant que la violence qu'on lui faisoit s'accordoit avec l'utilité publique (2). »
Dans sa lettre à Bois-Robert, Corneille déclarait qu'il avait eu l'intention de répondre aux critiques de l'Académie. 11 avait gardé le silence à l'égard de Scudéry, disait-il, par mépris pour un tel contradicteur; et il ajoutait : « Je ne croyois pas qu'il fût bien séant d'en faire de même envers Messieurs de l'Académie. » Mais le poète fut condamné à se taire, comme auparavant, pour ne pas perdre sa pension, il avait été forcé de subir l'arbitrage de l'Académie. On sent que Corneille frémit d'indignation et mord son frein de colère. Il est obligé d'abaisser sa fierté; il se soumet par prudence, par nécessité, nullement de son plein gré. « Maintenant, ditil à Bois-Robert, que vous me conseillez de n'y répondre point, vu les personnes qui s'en sont mêlées, il ne faut point d'interprète pour entendre cela; je suis un peu plus de ce monde qu'Héliodore, qui aima mieux perdre son
(1) En quelque manière.
(2) Sentimens de l'Académie française sur « le Cid »; Œuvres complètes de Corneille. Édit. Didot, in-Zi", vol. II, 610.
évêclié que son livre (1), et j'aime mieux les bonnes grâces de mon maître que toutes les réputations de la terre : je me tairai donc, non point par mépris, mais par respect (2). »
Plus tard, en 1640, Corneille renouvelle ses protestations auprès du principal rédacteur des Sentimens de r Académie. Celui-ci transmet ces réclamations à Balzac, mais en lui recommandant, c'est naturel, de n'en tenir aucun compte. Corneille ignorait, sans doute, la part considérable de Chapelain en cette aiïaire; sans cela, il ne se serait pas adressé à lui pour la rectification qu'il désirait.
Le passage est fort intéressant. L'insistance du grand poète prouve, au moins, que ce fameux consentement, s'il fut donné, ne le fut pas librement, mais à regret et à la dernière extrémité. C'est là, peut-être, le sens des protestations énergiques, réitérées de Corneille. Celui-ci a bien pu donner son consentement, mais un consentement forcé, auquel manquait la première et la plus nécessaire de toutes les conditions, la liberté. De là, les réclamations à Bois-Robert lui-même, dès la fin de décembre 1637; de là, les réclamations à Chapelain, en 1640. Le 18 novembre de cette année, celui-ci écrit à Balzac : (( Corneille m'est venu voir et m'a demandé en grâce que j'obtinsse de vous d'ôter, dans votre lettre à Scudéry, ces
(1) Iléliodore, l'auteur des Amours de Théagène et de Charidce. Il fut déposé, dit-on, pour n'avoir pas voulu désavouer son ouvrage.
(2) Lettre de Corneille à Bois-Robert, du 23 décembre 1637, citée par Pellisson; I, 96.
ET NOS DliUX PREMIÈRES ACADÉMIES 305
termes : Les juges dont vous êtes convefius, pour ce qu'il nie d'être jamais convenu de notre compétence sur l'affaire du Cid. Cependant, vous ne lui pouvez complaire en cela sans clioquer Scudéry, qui en garde l'original comme une relique, et qui croiroit que vous eussiez changé d'inclination pour lui. Mon sens seroit que vous m'écrivissiez que vous n'imprimeriez plutôt pas la lettre que de leur déplaire à l'un et à l'autre. Voyez, toutefois, si po?' bien de paz (1), vous voulez vous abaisser jusques là, etpriver votre volume d'un si grand ornement. Les poètes sont bizarres, et ne prennent point les choses comme il faut, jamais. Celui-ci, après cette harangue, m'en fit une autre bourrue (2). »
La discussion avait été provoquée par le dénouement d'Horace : Chapelain soutenait qu'il^était à refaire. Rien de drôle comme le ton d'autorité avec lequel il impose ses retouches. Toujours la même folie des règles : c'est le géomètre qui s'arroge le droit de reprendre l'architecte et de lui faire la leçon. « Dès l'année passée, ajoutait Chapelain, je lui dis qu'il falloit changer son cinquième acte des lloraces et lui dis par le menu comment : à quoi il avoit résisté toujours depuis, quoique tout le monde lui criât que sa fin étoit brutale et froide, et qu'il en devoit passer par mon avis. Enfin, de lui-même, il me vint dire qu'il se rendoit et qu'il le changeroit; et que ce qu'il ne l 'avoit pas fait, étoit parce qu'en matière d'avis, il craignoit toujours qu'on ne les lui donnât par envie, et
(1) Pour l'amour de la paix.
(2) Lettre à Balzac, du 18 novembre lOâO; 1, 721.
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pour détruire ce qu'il auroit bien fait. Vous lirez, sans doute, de ce mauvais compliment, pour le moins si vous êtes comme moi, qui me contente de connoître les sottises, sans m'en émouvoir, ni fâcher (1). »
Balzac fut moins intraitable que le doux Chapelain. Il se montra disposé à accorder satisfaction à Corneille. « Que les soupçons de *** (2) sont mal fondés, répond-il, quand vos avis lui sont suspects et qu'il s'imagine pouvoir être digne de votre envie! Il ne me souvient du tout plus de la lettre sur laquelle il veut regratter. Mais c'est une affaire de grande importance, soit pour lui, soit pour son antagoniste (3). Il y a de plus sages fous aux Petites- Maisons que ces tireurs d'éclaircissemens. Néanmoins, puisque nous sommes obligés de donner h un chacun autant de satisfactiop que nous pouvons, si je dis : or m'a dit, ou ie bruit court, au lieu de parler affirmativement, ne pensez'vous pas que ce soit un tempérament qui doive satisfaire le soupçonneux? Car, comme vous savez, le bruit est faux, la plupart du temps, et on me dit tous les jours beaucoup de choses qui ne sont pas véritables {h). )) Cette lettre porte la date fausse du llx novembre 16/|1, au lieu du 24 novembre 16^0.
Chapelain était habitué à s'incliner devant la volonté de Balzac. Il approuve la correction et n'ose plus répéter
(1) Lctti'o à Balzac, du 18 novembre IGiO; I, 721,
(2) Corneille.
(3) Scudt'ry.
(/)) Œuvres cmïplcles de Balzac; édlt. in-f% I, 865. — Une fautd d'impression fait dire à M. Tamizey de Larroque : 2/, décembre lOiO, au lieu du 2!i novembre. {Lettres de Chapelain, l, 733.)
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qu'oïl ne peut complaire à Corneille « sans choquer Scudéi-y ». Chapelain répond le 8 décembre 16/iO. (( Le tempérament que vous avez trouvé, dit-il, pour satisfaire l'esprit bourru de Corneille, le doit tellement contenter que, s'il ne le reçoit pas avec mille joies, je suis d'avis que vous laissiez l'endroit comme il étoit. Je lui dirai que vous avez eu la bonté de vouloir imprimer ce lieu de la sorte : les juges dont on ma dit que vous estes convenus; car, des deux, c'est celle qui me semble la meilleure (1). »
Évidemment, Chapelain est de mauvaise humeur; il est ennuyé de ce débat qu'il croyait clos, et qui lui est aussi désagréable qu'une querellé personnelle. Balzac n'avait pas les mêmes raisons d'en finir avec le plaignant : il l'écoute avec bienveillance, malgré les murmures de Chapelain, et, sans s'inquiéter de ce que pourra dire Scudéry, il modifie son texte conformément au vœu de Corneille. Dans l'édition des Lettres de Balzac, donnée en 16/i7, la phrase se trouve ainsi changée : « Considérer néanmoins, Monsieur (2), que toute la France entre en cause avec lui, et qu'il n'y a pas un des juges, dont lé bruit est que vous estes convenu ensemble^ qui n'ait loué ce que vous désirez qu'il condamne (3). »
(1) Lettre à Balzac, du 8 décemhro 16/|0; I, 732.
(2) Hcudéry.
(3) Lettres choisies du sieur de Baliac} in-8°. I\nris, Augustiii Courl)é, 1647, p. 394. — Œuvres complètes de 43alzac; édit. in-f" I, 542.