CHAPITRE XII
Aiïaire du Cid. (Suite). — « Avertissement du Cid », 1G48. — Supplique de Corneille à Colbert, 1078. Corneille demande en vain le rétablissement de sa pension. — Bonnes relations de Chapelain et de Corneille. Chapelain et le second fils de Corneille. Il le donne pour page à la duchesse de Nemours, 1661. — Les Sentimens de l'Académie jugés par Pellisson. — Opinion de Voltaire. Qualités de cet ouvrage. — Premier modèle de critique littéraire» Date de la publication, décembre 1037.
Corneille n'accepta pas le tempérament qui ravissait d'aise Chapelain. Dans son Avertissement du Cid, paru en 1648, il protesta publiquement, et avec une force nouvelle, contre ce « bruit ». La protestation est d'autant plus significative, qu'elle fut faite du vivant même de tous les témoins de l'affaire, de Balzac, de Chapelain, de Scudéry et de Bois-Robert. Les uns et les autres murmurèrent, c'est probable, contre ces « tireurs d'éclaircissemens » , contre les importunités du « soupçonneux »; la pièce n'en est pas moins là comme une preuve de la violence faite à l'auteur du Cid. Nous avions déjà bien des doutes sur cette affaire : après cette solennelle protestation, venant d'une âme aussi loyale, il n'y a qu'une explication à tout cela : c'est que Bois-Robert, pour
contenter Richelieu, a extorqué ou plutôt escamoté le consentement de Corneille. Celui-ci, par égard pour le favori de son ancien « maître », ne le dit pas clairement; mais il est impossible de ne pas voir qu'au fond c'est sa pensée, ce que signifient ces réclamations.
« Je me sens obligé, écrit Corneille dans son Avertissement de d6/i8, de désabuser le public de deux erreurs qui s'y sont glissées touchant cette tragédie. La première est que j'aie convenu déjuges touchant son mérite, et m'en sois rapporté au sentiment de ceux qu'on a priés d'en juger. Je m'en tairois encore, si ce faux bruit n'avoit été jusque chez M. de Balzac, dans sa province, ou, pour me servir de ses paroles mêmes, dans son désert, et si je n'en avois vu depuis peu les marques dans cette admirable lettre qu'il a écrite sur ce sujet, et qui ne fait pas la moindre richesse des deux derniers trésors qu'il nous a donnés (1). Or, comme tout ce qui part de sa plume regarde toute la postérité, maintenant que mon nom est assuré de passer jusqu'à elle dans cette lettre incomparable (2), il me seroit honteux qu'il y passât avec cette tache, et qu'on put à jaftiais me reprocher d'avoir compromis de ma réputation. »
Voilà qui est net : et nous voudrions bien savoir ce que Chapelain put penser d'un démenti aussi éclatant. D'autre part, comment concilier de si fermes dénégations avec les lettres de Corneille à Bois-Robert, lettres citées par Pellisson? avec cette réponse surtout du 13 juin 1637,
(1) Les Lettres parues en lG!^l.
(2) La Lettre à Pcudéry, citée plus haut. p. 259.
et que nous avons rapportée plus haut : « Messieurs de l'Académie peuvent faire ce qu'il leur plaira (1)? >; Nous ne voyons qu'une interprétation possible : Corneille a laissé l'Académie libre de juger le Cid, de louer ou de blâmer la pièce; mais lui, de son côté, a gardé la liberté de ne pas accepter ses décisions.
La suite de Y Avertissement est écrit avec la même fermeté et la même force. « C'est une chose qui, jusqu'à présent, est sans exemple, continue Corneille ; et de tous ceux qui ont été attaqués comme moi, aucun, que je sache, n'a eu assez de foiblesse pour convenir d'arbitres avec ses censeurs; et s'ils ont laissé tout le monde dans la liberté publique d'en juger, c'a été sans s'obliger, non plus que moi, à en croire personne; outre que dans la conjoncture où étoient alors les affaires du Cid^ il ne falloit pas être grand devin pour prévoir ce que nous avons vu arriver... Ce n'est pas que je sache si ceux qui ont jugé du Cid en ont jugé suivant leur sentiment ou non, ni même que je veuille dire qu'ils en aient bien ou mal jugé, mais seulement que ce n'a jamais été de mon consentement qu'ils en ont jugé, et que peut-être je l'aurois justifié sans beaucoup de peine, si la même raison qui les a fait parler ne m'avoit obligé à me taire (2). »
Quel dommage que les lettres de Chapelain, de 1641 à 1059, soient perdues! Il eût été bien curieux de voir ce que lui, Fauteur principal des Sentimcns de IWca-
(1) Pellisson; I, 88 et 97.
(2) L'ordre donné par Richelieu. {Avertissement du « Cid » ; (t:uvres com^lètei de Corneille; édit. Marty-Lavcaux; 111,83.)
demie, répondit fi Corneille récusant ses juges et cassant leur jugement.
Content ou non, Chapelain ne tint pas rigueur à Corneille de la vivacité et de l'opiniâtreté de sa résistance; dans la pratique de la vie, il traita u le bourru » bien plus doucement que dans ses lettres.
En 1661, il place un des fils du poète auprès de la duchesse de Nemours. La demande de Chapelain est du 30 mars 1661; un mois après, le 30 avril, le jeune fils de Corneille entrait dans la maison de la ftintasque fille de la première M"" de Longueville. « Aussitôt que mon indisposition m'a permis de sortir, écrit Chapelain à Corneille, j"ai vu M"" la duchesse de Nemours sur le dessein de lui faire agréer un de vos fils pour page (1); et de la plus adroite manière que j'ai pu, je lui ai proposé ce que vous souhaitiez d'elle. Votre mérite et sa connoissance m'ont facilité la négociation. Elle m'a même fait l'honneur d'y considérer mon entremise, et la part que je prens en vos intérêts. Sa réponse a été qu'elle seroit bien aise de vous donner cette marque de sa bienveillance, et du cas qu'elle fait de votre personne, lorsqu'il y auroit une place vacante pour cela; qu'on l'avoit prévenue pour la première, que néanmoins il ne seroit pas impossible qu'elle n'en demeurât la maîtresse, et qu'en ce cas je vous pouvois assurer que cette place seroit pour votre fils ; mais que si elle étoit obligée de tenir sa parole, la première d'après seroit pour lui (2). »
(1) Le second fils de Co'rncille.
(2) Lettre à Corneille, du 30 mars 1661 ; II, 127.
A propos de ce jeune fils, de ce « cadet » de Corneille, je crains que M. Tamizey de Larroque, trompé par quelque biographe, n'ait été induit en erreur, et n'ait dit de l'un des deux frères ce qui s'applique à l'autre. « C'était, nous dit le savant éditeur des Lettres de Chapelain^ le second fils de Corneille, lequel eut six enfants de son mariage avec M"" de Lampérière. Ce cadet, qui reçut le prénom de Pierre (1), était né le 7 septembre 1643, et il mourut à Paris le 30 janvier 1698. Il fut capitaine de cavalerie et gentilhomme ordinaire de la maison du roi. Voir Histoire de la vie et des ouvrages de P. Corneille, par M. Taschereau, édition de 1855, Notes^ p. 334 (2). »
Tout autre est la notice de M. Marty-Laveaux, dans son édition de Corneille.
En 1667, notre poète adressait au roi une fort belle épître sur sa campagne de Flandre; et, tout en louant les exploits du souverain, lui recommandait ses deux fils qui suivaient la carrière des armes.
C'est tout ce que des ans me peut souffrir la place; Mais j'ai d'autres inoi-môme à servir eu ma place : Deux fils dans ton armée, et dont l'unique emploi Est d'y porter du sang à répandre pour toi. Tous deux ils tâcheront, dans l'ardeur de te plaire, D'aller plus loin pQur toi que le nom de leur père; Tous deux impatients de le mieux signaler, Ils brilleront d'agir, quand je tremble à parler; Et ce feu qui sans cesse eux et moi nous consume, Suppléera par l'effet au défaut de ma plume (3).
(1) On ignore le prénom de ce cadet.
(2) Lettres de Cfiapelain, II, 127.
(3) Œuvres complètes de Corneille; édit. Marty-Laveaux, X, 188 et suiv.
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M. Marty-Laveaux, à propos de ces vers, nous donne des renseignements diiïérents sur les deux fils de Corneille. D'apiès lui, ce n'était pas le cadet, mais l'aîné qui s'appelait Pierre^ comme son père. Celui-ci, en eiï'et, était né le 7 septembre 1643. Pierre Corneille entra au service à vingt et un ans, en 166/i; il fut capitaine de chevau-légers et gentilhomme de la maison du roi.
Ceci, d'ailleurs, s'accorde avec la liste qu'a dressée M. Taschereau des enfants de Corneille. Voici ce tableau, tel qu'il se trouve dans la Vie de Corneille^ p. 834 :
1° Marie Corneille; 2° Pierre Corneille;
3° Corneille, tué au siège de Grave;
4° Charles Corneille, sur lequel le P. de La Rue a fait une pièce de vers latins; 5" Thomas Corneille, abbé d'Aiguevive, mort en 1699; 6° Marguerite Corneille.
Pour le second fils de Corneille, dit M. Marty-Laveaux, nous n'en connaissons « ni le prénom, ni la date de naissance )j. Nous savons seulement, qu'en 1661, il entra comme page chez la duchesse de Nemours: En 1667, il fut blessé au pied pendant le siège île Douai, et mourut en 1674. 11 fut tué au siège de Graves (1), dans une sortie u il fit à la lôtc de sa compagnie.
Nous sommes bien loin de compte; loin de ce « cadet », page de la duchesse de Nemours, qui aurait reçu le pré-
(1) Petite place de Hollande, prise en 1674 pai" Guillaume d'Orange.
ET NOS DEUX PHEMIl-lRES ACADÉMIES 315
nom de Pierre^ et serait mort à Paris, le 30 janvier 1698. En 1678, notre vieux poète (il avait alors soixantedouze ans), écrit à Colbert pour demander le rétablissement de sa pension. En dehors de ses propres mérites, l'illustre vieillard invoque les mérites de ses deux fils, dont l'un est mort au service du roi. « Dans le malheur qui m'accable depuis quatre ans (1), dit à Colbert l'auteur de Polyeucte et de Cinna^ de n'avoir plus de part aux gratifications dont Sa Majesté honore les gens de lettres, je ne puis avoir un plus juste et plus favorable recours qu'à vous. Monseigneur, à qui je suis entièrement redevable de celle que j'y avois. Je ne l'ai jamais méritée; mais du moins j'ai tâché à ne m'en rendre pas tout à fait indigne par l'emploi que j'en ai fait. Je ne l'ai point appliquée à mes besoins particuliers, mais à entretenir deux fils dans les armées de Sa Majesté, dont l'un a été tué pour son service au siège de Grave; l'autre sert depuis quatorze ans, et est capitaine de chevau-légers. Ainsi, Monseigneur, le retranchement de cette faveur, à laquelle vous m'aviez accoutumé, ne peut qu'il (2) ne me soit sensible au dernier point, non pour mon intérêt domestique, bien que ce soit le seul avantage que j'aie reçu de cinquante années de travail; mais parce que c'étoit une glorieuse marque de l'estime qu'il a plu au roi faire du talent que Dieu m'a donné, et que cette disgrâce me met hors d'état de faire encore long-
(1) Depuis 167/4, date de la mort de son second fils, tué au siège de Graves.
(2) Il employé ici d'une manière impersonnelle.
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temps subsister ce fils dans le service où il a consumé la plupart de mon peu de bien pour remplir avec honneur le poste qu'il y occupe. » dette lettre, citée par M. Marty- Laveaux (1), est sans date. Mais, comme le remarque après M. Edouard Fournier le savant éditeur de Corneille, « c'est la date bien certaine de 160/i, pour l'entrée du fils aîné de Corneille au service, qui fixe à l'année 1678 la présente lettre qu'on avait regardée comme postérieure à cette époque » .
Ce serait le cas de rendre ici à Chapelain un hommage bien mérité. Tant qu'il vécut, jusqu'en 1673, Corneille fut toujours maintenu sur la liste des gratifications annuelles, pour la somme de 2,000 livres. De iQQh à 1673, sans interruption, l'auteur du Cid jouit de cette pension. En 1665, il étaitp^acé en tête delà liste des gratifications, avec cette mention : « Au sieur Corkeille, en considération des beaux ouvrages qu'il a donnés au théâtre et pour lui donner moyen de les continuer, 2,000 livres (2) . »
Chapelain meurt le 22 février 1674. Aussitôt, cette même année, et toutes les années suivantes, une seule exceptée, le nom du grand Corneille disparaît de la liste des gratifications royales. Est-ce simple coïncidence? Nous ne le pensons pas. Nous ne pensons pas que Chapelain, s'il eût vécu encore, eût souffert cette injurieuse radiation; qu'il eût souffert la suppression de ce nom habitué depuis tant d'années à figurer sur ce tableau des
(1) Œuvres complètes de Corneille; X, 501.
(2) Lellres, Inslruclions et Mémoires de Cotbert, publiés par M. P. Clément; imprimerie nationale, vol. V, 468.
largesses annuelles du roi. Qu'avait donc fait le glorieux vieillard pour mériter cette espèce de disgrâce? Nous ne savons ; il doit y avoir là-dessous quelque mystère : nous le signalons à l'attention des biographes futurs du grand poète.
Chose triste à dire, Colbert, ou son mandataire, celui qui succéda à Chapelain dans la distribution des grâces royales, demeura sourd à cette supplication de l'auteur du Cid. Celui-ci dut attendre six ans, jusqu'en 1682, avant d'obtenir justice. Cette année-là, nous le retrouvons inscrit sur la liste des gratifications avec l'ancienne mention : « Au sieur Corneille, en considération de divers ouvrages de poésie qu'il a composés... 2,000 livres (1). » En J683, le noble vieillard ne reçut rien. Il mourait l'année suivante, le 1" octobre 108/i.
Nous savons gré, nous, à ce Chapelain tant honni pour ses mauvais vers et son caractère « faux bonhomme », d'avoir soulagé la pauvreté du vieux Corneille, du plus grand poète de notre nation ; nous lui savons gré de nous avoir donné le droit de penser que, lui vivant, jamais Corneille n'eût été privé d'une pension doublement acquise par dix ans de presciiption et « cinquante années de travail )). Nous savons gré à Chapelain de s'être montré vraiment a officieux », et d'avoir si bien justifié le titre que Boileau lui donne. Pour moi, je suis ravi de trouver une fois de plus l'excellent homme en flagrant délit de bonne action; ravi de le voir user de son crédit en faveur
(1) Hocueil de M. P. Cléuicnt; vol. V, m.
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de Corneille et de son jeune fils. Combien aujourd'hui, dans notre siècle à démonstrations philanthropiques, à protestations tapageuses d'amitié et de services, combien s'empresseraient de vous éconduire, pour s'épargner l'ennui d'une démarche ou seulement d'une recommandation! Vrai siècle de fer, où sous belles enseignes et magnifiques professions de fraternité, la prétendue « lutte pour la vie » se traduit par l'égoïsme le plus brutal et le plus étroit qu'on ait peut-être jamais vu !
Chapelain ne craint pas de se déranger pour obliger le fils d'un ami; et on aime la joie du négociateur heureux d'apprendre au père le succès de ses démarches. Le 30 mars 1661, Chapelain essayait de donner pour page à la duchesse de Nemours le second fils de Corneille. Un mois après, le 30 avril, annonçait la Muse historique de Loret (1), le jeune protégé de Chapelain entrait chez la fille du duc de Longueville, « Je suis d'avis. Monsieur, disait Chapelain h Corneille, que vous lui écriviez une lettre fort respectueuse et fort pleine de gratitude pour la faveur qu'elle vous fait, afin de l'en faire souvenir et d'engager toujours la chose. Cependant, il sera bon de la tenir secrète, car on ne sait ce qu'il peut arriver, et il faut traiter délicatement avec cette princesse, de l'humeur dont nous la connoissons. Vous me pourrez envoyer la lettre, que j'accompagnerai de mes offices en la lui rendant, et un peu mieux que si c'étoit pour moi-même. Je vous suis, au reste, obligé de m'avoir offert cette occasion
(1) La Muse hislorique; vul. III, p. 3^0; cclit. (Jh. Livct. Paris, Daflis, 1878.
Et NOS DEUX PRIÎMIKRES ACADÉMIES 319
de VOUS témoigner que je suis véritablement, Monsieur, votre, etc. (1). »
Si je ne craignais de faire sourire les malins, ceux qui se croient plus forts que tout le monde et traitent les autres de grands naïfs, je dirais que cette lettre de Chapelain est adorable de bonne grâce, d'amabilité, de bon ton et de sentiment. « Un peu mieux que si c'étoit pour moi-même », est un trait de sentiment exquis et d'une affabilité ravissante.
Le 25 avril 1662, Corneille écrit à un correspondant de risible mémoire, à l'abbé do Pure (2). Le poète applaudit aux succès de « M"° Marotte », actrice comme sa tante, M""' Beaupré, « excellente comédienne, disait Segrais, qui a joué dans les commencemens de la grande réputation de M. Corneille (3) ». Celui-ci annonce à l'auteur de la Précieuse qu'il se trouve dans les embarras d'un déménagement, et n'a pas le temps de songer à rien pour le théâtre. « Le déménagement que je prépare pour me transporter à Paris, écrit Corneille, me donne tant d'ad'aires, que je ne sais si j'aurai assez de liberté d'esprit pour mettre quelque chose cette année sur le théâtre {h). » Et en effet, en 1662, notre poète ne fit rien paraître. « Sophonisùe, nous dit M. Marty-Laveaux, la
(i) Lettre du 30 mars I06l, « à M. Corneille l'AisiK^, à Rouert m; II, 127.
(2) Mort en 1080.
(3) Scgrais, Mémoires- Anecdotes. (Voii' sur « M"" Marotte et sa tante », Molière et sa troupe^ par M. Boleirol; pp. 70 et suiv.)
(4) Lettre du 25 avril 1652, à l'abbé de Pure. Œuvres complètes de Corneille; édit. Marty-Laveaux, X, /jg^.
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première des pièces de Corneille, représentée après qu'il eut écrit cette lettre, ne fut jouée qu'au mois de janvier 10(33 (1). )j
Plusieurs mois après, au mois d'octobre, Corneille était encore à Rouen. Chapelain lui écrit pour le remercier de son Sertoriiis^ et le presse en môme temps, par la plus aimable des lettres, de venir au plus tôt à Paris, k Vous tardez trop, dit-il à Corneille, à venir vous établir à Paris, et je ne saurois plus vous attendre pour vous remercier de bouche du présent exquis que votre jeune page (2) m'a fait de votre part. La beauté de SertoiiuSy qui m'a paru encore plus grande sur le papier que sur le théâtre, me sollicite trop puissamment de vous en témoigner ma reconnoissance. Elle est proportionnée au mérite de la pièce, c'est-à-dire qu'elle est extrême, jusques à m'ôter le moyen de l'exprimer. Mais vous, Monsieur, qui entrez si bien dans le cœur de vos personnages, vous n'aurez pas de peine à entrer dans le mien, et vous vous ■ direz pour moi ce que je ne vous puis assez bien dire. » Lorsqu'il parlait ainsi à Corneille, Chapelain avait déjà reçu Sertorius depuis un certain temps; car la première représentation remontait au '25 février 1662, et l'achevé d'imprimer était du 8 juillet suivant.
« Vous penserez, s'il vous plaît, continuait Chapelain, la même chose de M. Conrart, à qui j'ai envoyé le même régale (3) en votre nom, et qui vous en auroit rendu ses
(1) Œuvres complètes de Corneille, X, iOi.
(2) Le second lils de Corneille, page de la duchesse de Nemours. (3j Chapelain préférait >é;/ale à régal.
grâces lui-même, s'il avoit les mains assez libres (1) et s'il en disposoit aussi bien que de son esprit. Il m'a fait conjurer de ne vous laisser pas ignorer sa gratitude, et vous la croirez aisément d'un aussi homme d'honneur, et autant votre admirateur que lui. Il vous le dira de sa propre bouche, quand vous serez tous deux ici. C'est de quoi je ne le 'presse pas moins que vous (2), vous y souhaitant pour ma joie; car je ne suis pas moins touché de votre vertu (3) que de la sienne, ni ne suis pas plus son ami, que je suis, Monsieur, votre, etc.. (à). »
Ces lettres témoignent de relations excellentes, on ne peut plus alTectueuses et cordiales entre l'ancien juge et l'auteur du Cid. La vieille querelle est oubliée, ou à peu pr^s; de son côté. Chapelain ne néglige rien pour faire perdre au poète le souvenir des ennuis d'autrefois.
Dans tout ce long et bruyant démêlé, il n'y eut qu'un homme de content, content de lui et des autres, ce fut Scudéry. Richelieu, Chapelain, Corneille, le public, furent plus difficiles. On ne peut le nier, toutefois, en cette circonstance Chapelain accomplit des prodiges d'équilibre : il fut assez habile pour donner satisfaction à Richelieu, sans céder aux ordres de Scudéry.
Pellisson a fort bien résumé ce débat; il en apprécie
(1) Conrart ne pouvait écrire à cause de la goutte dont il était tourmenté.
(2) Conrart devait être alors à la campagne, à sa maison d'Athis, dans le département de Seine-et-Oise.
(3) Dans le sens latin, mérile.
(4) Lettre du 4 octobre 1662, « à M. Corneille, à Rouen »; II,
l'issue avec une parfaite justesse. Certainement, il y a encore bien des réserves à faire ; mais pour l'époque, et eu égard aux difficultés du moment, le jugement de l'Académie est, sinon un modèle de goût, du moins un premier modèle de critique grave, polie, décente et couitoise. Pour sentir tout le mérite de cette œuvre, il suffit de la rapprocher des extravagances et des rodomontades de Scudéry. C'est à Chapelain que revient surtout l'honneur de ce langage remarquable de noblesse et de distinction. « Tels étoient, dit Pellisson, \es sentimens des parties les plus intéressées touchant ce travail de l'Académie françoise. Le public le reçut avec beaucoup d'approbation et d'estime. Ceux-là même qui n'étoient pas de son avis ne laissèrent pas de la louer; et l'envie qui attendoit depuis si longtemps quelque ouvrage de cette Compagnie, pour le mettre en pièces, ne toucha point à celui-ci. Pour moi, je ne sais si les fameuses Académies d'Italie ont rien pi'oduit de meilleur ou d'aussi bon en de pareilles rencontres. Je compte en premier lieu pour beaucoup que, sans sortir des bornes de la justice, ces Messieurs pussent satisfaire un premier ministre tout puissant en France et leur protecteur qui, certainement, qu'elle qu'en fût la cause, étoit animé contre le Cid. Car je sais fort bien qu'il eût souhaité qu'on le traitât plus rudement, si on ne lui eut fait entendre avec adresse (1) qu'un juge ne doit pas parler comme une partie, et qu'autant qu'on témoigneroit de passion, autant perdroit-
(l) On désigne ici Chapelain. (Voy. plus haut, p. 247, la lettre de Cliapelain à Bois-Robert, en date du 31 juillet 1637.)
on d'autorité. Que si ensuite, vous examinez ce livre de plus près, vous y trouverez un jugement fort solide, auquel il est vraisemblable que la postérité s'arrêtera : beaucoup de savoir et beaucoup d'esprit, sans aucune alTeciation de l'un ni de l'autre, et depuis le commencement jusques à la fin, une liberté et une modération tout ensemble, qui ne se peuvent assez louer (1). »
L'éloge est beau, et adressé à Chapelain avec une grande délicatesse. Pellisson écrivait son Histoire en 1652; il n'ignorait certainement pas à qui on devait surtout cette liberté et cette modération du jugement porté sur le Cid.
La véracité de Pellisson n'est pas suspecte; mais on pourrait croire que sa liaison avec la plupart des juges, avec Chapelain, en particulier, a dicté cette explication Dienvcillante. Il n'en est rien. Voici Topinion d'un homme qui, en général, n'est pas prodigue de compliments. Longtemps après, dans sa Préface historique du Cid^ Voltaire ne parle pas autrement que Pellisson. « Quant au jugement que l'Académie fut obligée de porter contre Corneille et Scudéry, et qu'elle intitula modestement : Sentimcns de l'Académie sur te Cid^ j'ose dire que jamais on ne s'est conduit avec plus de noblesse, de politesse et de prudence, et que jamais on n'a jugé avec plus de goût. Rien n'était plus noble que de rendre justice aux beautés du Cid^ malgré la volonté décidée du maître du royaume.
324 CUAPKLAIN
« La politesse avec laquelle elle reprend les défauts est égale à celle du style; et il y eut une très grande prudence à se conduire de façon que ni le cardinal de Richelieu, ni Corneille, ni même Scudéri, n'eurent au fond sujet de se plaindre (1). »
La politesse, la prudence, un ton de bonne compagnie, c'est bien là ce qui distingue cet écrit, et en fait en quelque sorte la nouveauté. Chapelain envoyait à Balzac les Sentimcns de F Académie^ dans les premiers jours de l'année 1638. « Si vous me demandez ce qui m'en semble, lui disait-il le 25 janvier, je vous confesserai que j'en tiens le biais de l'introduction adroit, ayant à choquer le jugement de la cour et du peuple; que j'en crois la doctrine solide, et qu'à mon avis la modération et l'équité y régnent partout. »
Ce début n'est pas adroit seulement; il est encore fort remarquable, pour le temps. 11 renferme, sur les devoirs de la critique en général, ses droits et ses limites, des réflexions excellentes, qui, pour viser particulièrement ce fou de Scudéry, ne s'adressent pas moins à tout le monde. La critique est utile, déclare au nom de l'Académie française Chapelain, « pourvu que les répréhensions partent du zèle de l'utilité commune, et qu'on ne prétende pas élever sa réputation sur les ruines de celle d'autrui. Il faut que les remarques des défauts d'un auteur ne soient pas des reproches de sa foiblesse, mais des avertissemens qui lui donnent de nouvelles forces, et que, si l'on coupe
(1) Œuvres complètes de Corneille ; édit. Didot, II, 630.
quelques branches de ses lauriers, ce ne soit que pour les faire pousser davantage en une autre saison (1). »
Un peu plus loin, il disait : « C'est une espèce de guerre qui est avantageuse pour tous, lorsqu'elle se fait civilement, et que les armes empoisonnées y sont défendues : c'est une course où celui qui emporte le prix semble ne l'avoir poursuivi que pour en faire un présent à son rival. « Tout cela dit à l'occasion de Corneille n'est-il pas singulièrement aimable et giacieux? Il n'est certes pas surprenant que Richelieu ait trouvé « qu'on avoit passé d'une extrémité à l'autre, qu'on y avoit apporté trop d'ornemens et de fleurs ».
Pour les conclusions du rapport, il faudra se souvenir que Chapelain ne put faire passer ses éloges qu'à l'aide de certaines sévérités de commande ; il faudra se souvenir encore de la lettre que Chapelain avait dû écrire à Bois- Robert, et où il se justifiait du reproche d'avoir traité trop doucement Corneille. « Je ne puis avoir tellement excusé le Cid^ dans le cours du jugement que j'en fais, disait-il à Bois-Robert, que je ne le ruine beaucoup en montrant, et dans ce même cours, et par mes conclusions, que les /^ principales choses à qui sont requises un poème dramatique pour être bon lui manquent (2). »
Malgré certaines exagérations manifestement imposées, le ton général de l'ouvrage est cependant remarquable par son extrême modération, remarquable aussi par l'élé-
(1) SentÎDiens de l'Académie sur « le Cid »; p. 1, édit. de 1038, Œuvres complètes do Corneille; édit. Didot, II, 609,
(2) Voy. cette lettre citée plus haut, p. 2^8.