CHAPITRE PREMIER
L'Académie française. Ses origines. — Les réunions chez Conrart, rue des Vieilles-Étuves, 1629. — Réunions à l'iiotel de Pellevé, 13 mars 1634, — Chez Chapelain. — Mariage de Conrart, 22 février 1634. — Problème généalogique à son sujet. — Lettres patentes pour l'établissement de l'Académie, janvier 1635. — Dessein de Richelieu en fondant l'Académie française. — Opposition du Parlement.
Nous ne venons pas raconter, à notre tour, après Pellisson, après d'Olivet et M. Paul Mesnard, l'histoire générale de l'Académie et de ses membres. Ce que fut cette institution à ses débuts, voilà ce que nous voudrions rechercher en particulier et déterminer, si c'est possible, avec quelque précision. Il ne s'agit nullement de refaire ce qui a été si bien fait avant nous. L'histoire des premières années de l'Académie française se trouve disséminée un peu partout, dans les écrivains contemporains ou les auteurs qui ont suivi. Nous voudrions réunir ces
mille détails et en former un tableau d'ensemble : c'est là une chronique imparfaitement connue, intéressante à rédiger au jour le jour, simplement, sans autre souci que de nous montrer exact plutôt qu'original.
Voilà plus de deux siècles que l'Académie est debout. Elle est la plus vieille de nos institutions, la seule qui, à travers nos révolutions et les formes diverses de nos gouvernements, ait survécu à tant d'autres plus anciennes et en apparence plus solides. Elle est battue en brèche aujourd'hui; son autorité est discutée par les uns, méconnue par les autres. Peu à peu nous devenons ridicules avec notre passion de démocratie. Nous en avons fini avec l'aristocratie de naissance, nous ne serions pas fâchés d'en finir avec l'aristocratie intellectuelle. Peutêtre, dans ces conditions, n'en est-il que plus curieux d'étudier les origines d'une institution qui a résisté à toutes les attaques, qui est demeurée supérieure à toutes nos vicissitudes politiques, et, après tant d'épreuves victorieusement supportées, semble bien destinée à vivre autant que la nation française.
La docte assemblée qui se réunit aujourd'hui à l'Institut, dans le local de l'ancien collège des Quatre-Nations, eut des commencements fort modestes. Ce fut d'abord une simple réunion privée, composée de quelques gens de lettres unis entre eux par la communauté des goûts et de l'étude. A cette époque, il ne s'agissait nullement de régenter la langue, moins encore de distribuer avec éclat des récompenses fort enviées, de devenir enfin comme les arbitres de la renommée ou de la gloire. Ils
étaient neuf en tout. Toutes les semaines, ils se réunissaient chez Conrart. Celui-ci n'habitait pas rue Saint- Martin, comme nous le disent, après Pellisson, MM. Cousin et Livet (1), mais près de la rue Saint-Martin, rue des Vieilles-Étuves. C'est ce que nous apprend M. Kerviler, qui nous cite la suscription d'une lettre adressée à Conrart et conservée dans ses papiers : (( A Monsieur Conrart, rue des Vieilles-Estufves, près la Ville de Bruxelles de la rue Saint-Martin (2). » Cette rue s'appelait alors la rue des Vieilles-Étuves-Saint- Martin, ce qui, probablement, a amené la confusion dont nous piarlons. Cette rue, qui existe encore, va de la rue Beaubourg à la rue Saint-Martin. C'est là, évidemment, à l'angle de la rue des Vieilles-Étuves et de la rue Saint- Martin qu'il faut chercher le berceau de l'Académie française. Conrart habitait probablement l'ancienne maison de son père, une maison dont son frère Jacques était alors propriétaire. Nous trouvons ce détail, qui a son importance, dans le Dictionnaire de biographie et d'histoire de M. A. Jal. En 1685, nous dit-il, à la Révocation de l'édit de Nantes, Jacques Conrart passa en Angleterre, « laissant à sa femme une procuration pour toucher le loyer de deux maisons qu'il possédait, l'une rue Saint- Martin, l'autre rue des Vieilles-Étuves (3) ». Ce fut là que, pendant plusieurs années, sans bruit, sans pompe,
(1) Cousin, Société française, vol. II, 89. — llistoire de l'Académie française; édit. Ch. Livet, I, 9. Paris, Didier, 1858, 2 vol. in-8".
(2) Valenlin Conrart, \). 21 ; 1 vol. in-8°. Paris, Didier, 1881. (.3) A. Jal; art. CoNnAivr, 1 vol. Paris, Pion, 1872.
nous dit Pellisson, à qui nous devons le tableau de ce (( premier âge de l'Académie )>, les amis goûtèrent ensemble « tout ce que la société des esprits et la vie raisonnable ont de plus doux et de plus charmant (1) ».
Leur conversation n'avait rien de pédant : c'était la conversation en usage entre gens instruits et bien élevés. « Là, continue Pellisson, ils s'entretenoient familièrement, comme ils eussent fait en une visite ordinaire, et de toutes sortes de choses, d'afiaires, de nouvelles, de belleslettres. »
Rien ne manque aux aimables détails fournis par l'historien de l'Académie : la date de ces assemblées, le lieu où elles se tenaient, le nombre et le nom de ceux qui composaient le petit cénacle. « Environ l'année 1629, nous dit-il, quelques particuliers logés en divers endroits de Paris, ne trouvant rien de plus incommode dans cette grande ville, que d'aller souvent se chercher les uns les autres sans se trouver, résolurent de se voir un jour de la semaine chez l'un d'eux. Ils étoient tous gens de lettres et d'un mérite fort au-dessus du commun : M. Godeau, maintenant évêque de Grasse, qui n'étoit pas encore ecclésiastique; M. de Gombauld, M. Chapelain, M. Conrart, M. Giry (2), feu M. Habeit, commissaire de l'artillerie, M. l'abbé de Cerisy, son frère; M. de Serizay et M. de Malleville. Ils s'assembloient chez M. Conrart, qui
(1) Edit. Ch. Livct, I, 9.
(2) Louis Giry, avocat au Parlement, le seul de ce nombre qui ne fut pas académicien à l'époque de la fondation. Il fut nommé seulement le 14 janvier 1636. (Édit. Ch. Livct, I, 154.)
s'étoit trouvé le plus commodément logé pour les recevoir, et au cœur de la ville, d'où tous les autres étoient presque également éloignés (1). »
Et ici, nous placerons une excellente observation de M. Kerviler, à l'adresse de tant de gens qui s'égayent aux dépens de la naissante Académie et se plaisent à la représenter « comme ayant toujours été une réunion de littérateurs à barbe grise ». De si jolies épigrammes sont en pure perte. La plupart des membres du petit cercle, au contraire, étaient de tout jeunes gens. « Conrart, luimême, n'avait que vingt-six ans; Godeau et Philippe Habert en avaient vingt-quatre, et l'abbé de Gerisy à peine quinze; et lorsque, cinq ans après, l'Académie se trouva constituée, la moitié de ses fondateurs n'avait pas encore atteint ce que l'on est convenu d'appeler l'âge mûr ('2). ))
Remarquons la date de 1629 : c'est celle où commencent les réunions d'où sortira bientôt l'Académie française, avec les hommes qui en seront les premiers membres. Vers le 8 décembre 1632, C4hapelain écrit à Godeau, à Dreux, et l'engage à revenir à Paris. Dès cette époque, il parle déjà de V Académie ; il presse le retour du futur évêque de Grasse, en termes qui trahissent le vif intérêt de Chapelain pour ces réunions. « Vous viendrez donc assurément, dit-il à Godeau, et vous nous rendrez, par votre présence, le contentement que Dieu nous a retenu
(1) Édit. Ch. Livet, I, 8.
(2) Le Chancelier Pierre Séguier, par M. Kerviler, p. 508; 1 vol. in-12. Paris, Didier, 1875.
si longtemps; vous nous rendrez meMne l'Académie, de laquelle nous nous sommes aperçus que vous êtes le prince et le chef, chacun ayant remis à votre retour l'assemblée de nos conseils et la tenue de nos États. Gela vous doit tenir préparé à nous faire une belle ouverture et à nous haranguer, lorsque nous remonterons sur les fleurs de lys du Parnasse (1). »
Les choses allèrent ainsi « sans bruit » , jusqu'au commencement de l'année 163Zi. Richelieu prit alors sous sa protection le petit cercle de la rue des "Vieilles-Ktuves; il allait le transformer en Académie française par lettres patentes du mois de janvier 1635.
Mais, dans l'intervalle, avant cette reconnaissance ofiicielle, les quelques amis ne s'étaient pas réunis toujours au domicile de Conrart. Le 13 mars 163/i, nous les rencontrons, au témoignage de Pellisson, chez Desmarets de Saint-Sorlin, rue Clocheperce, à l'hôtel de Pellevé. Une note de M. Ch. Livet nous avertit que l'hôtel Pellevé était situé, selon Sauvai, non pas rue Clocheperce, au Marais, mais dans la rue du Pioi-de- Sicile, à laquelle aboutit la rue Clocheperce. Sauvai en désigne clairement l'emplacement, « à la rue du Roi-de- Sicile, au coin de la rue Tison, dans une maison que Desmarets, un des beaux esprits de notre temps, a fait rebâtir sur le dessin même qu'il en a donné (2) ». Le
(1) Lettre à Godeaii, du mois de décembre 1632; I, 10. Lettres de j Chapelain, publiées par M. Tamizey de Larroque, 2 vol. in-4°; j imprimerie nationale, 1880 1883.
(2) Sauvai, II, 260; 3 vol. in-fo. Paris, 172^4. — Kdit Ch. Livet, I I, 66.
futur auteur du poème de Clovis faisait donc alors partie du petit groupe. On remarquera qu'il n'est pas encore nommé, dans la liste de 1629, parmi ceux qui avaient l'habitude de se rendre chez Gonrart.
Les Lettres de Chapelain, si précieuses à tant de titres, renferment une intéressante chronique de cette période de tâtonnements, de cette période de formation que Pellisson appelle cependant « l'â^e d'or » de l'Académie. Il faut en rabattre un peu de cette peinture tout idéale. Le chroniqueur vient fort à propos permettre de contrôler l'historien; et le témoignage du premier a d'autant plus de poids que c'est celui d'un témoin oculaire.
Le h septembre 163/i, Chapelain écrit à Bois-Robert. C'est le moment où l'Académie a une existence officielle, sinon légale. Chapelain se plaint au confident de Richelieu de la négligence de ses jeunes confrères : ils viennent rarement à l'hôtel de Pellevé, et lui laissent le soin de représenter tout seul toute la Compagnie. Chapelain recommande à Bois-Robert de soigner sa santé et de revenir au plus tôt à Paris. « Peut-être, lui écrit-il à Rueil (1), trouverez-vous l'Académie plus échauffée qu'elle n'est, et les académiques en meilleure humeur de bien faire. La salle de M. Desmarets est, depuis six semaines, trois fois plus grande que d'ordinaire, et, quand tout le monde y est assemblé, elle paroît comme
(1) Village de Seinc-ct-Oise, ofi Richelieu possédait un château qu'il aimait à habiter. Il ne reste rien de cette belle résidence. Le parc, dit-on, servit de modèle à celui de Versailles, C'est là, que se trouve aussi le châteai^ de la Malniaison,
s'il n'y avoit personne. En eiïet, c'est qu'il n'y a presque personne, et que, la pénultième fois, la Compagnie ne fut composée que d'un seul. Le bon M, Faret (1) est un des négligens, ou plutôt un de ceux que les aflaires en détournent davantage. Hier, il me vit; et demain je le verrai, non sans lui reprocher cet oubli dans lequel vous craignez qu'il ne soit tombé pour vous (2). »
Avant que l'Académie fût établie, le petit groupe des amis s'était augmenté de trois autres membres : Faret, Desmarets et Bois-Robert. « Je vous ai dit au commencement, écrit Pellisson, que ceux qui donnèrent naissance à l'Académie par leurs assemblées secrètes et familières furent : M. Godeau, maintenant évêque de Grasse; M. de Gombault, M. Giry, M. Chapelain, MM. Habert, M. Conrart, M. de Sérisay et M. de Malleville. A ceux-là se joignirent MM. Faret, Desmarets et de Bois- Robert (3). »
Mais, dans les premiers mois de l'année 163Zi, Richelieu, à l'instigation de Bois-Robert, s'occupa sérieusement de fonder la nouvelle institution. « Alors, nous dit Pellisson, on commença à faire des assemblées réglées et à tenir un registre qui justifie en quel temps chacun des autres académiciens a été reçu (4). » Ces registres, que le premier historien de l'Académie avait eus entre les mains, qu'il cite souvent, sont malheureusement perdus.
(1) Nicolas Faret, né vers 1600, mort en 1646.
(2) Lettre à Bois-Robert, du U septembre 1634; I, 78.
(3) Édit. Ch. Livet, I, 148.
(4) Itid., I, 148,
Les procès-verbaux conservés aujourd'hui aux archives de l'Académie française ne commencent qu'à l'année 1672. M. Marty-Laveaux, le savant éditeur de Rabelais et de Corneille, prépare, en ce moment, un recueil de ces délibérations; elles ne peuvent manquer d'être fort intéressantes, et de révéler une multitude de faits ignorés. Nous aurions même attendu la publication de ces documents; mais comme ils sont de près de quarante ans postérieurs à l'époque dont nous nous occupons, il est probable que nous ne serons pas privé de faits essentiels à notre sujet. C'eût été bien autre chose si on avait pu avoir les registres tenus de 163/i à 1672.
Si nous en croyons le bienveillant historien de l'Académie, celle-ci, dès que Richelieu l'eut prise sous sa protection , tint ses séances avec grande régularité, (i L'Académie françoise, nous dit-il, bien qu'elle s'assemblât cependant et fît les mêmes conférences qu'aujourd'hui, ne fut toutefois entièrement établie que trois ans et quelques mois après qu'on eut commencé d'y travailler; car on employa, depuis le mois de février de l'an 163/i jusqu'à celui de l'année suivante 1635, à lui donner la forme qu'elle devoit avoir, à dresser ses statuts et à faire sceller l'édit de son érection; et depuis ce mois de février 1635 jusqu'à celui de juillet 1637, à faire vérilier cet édit au Parlement (1). » Les lettres patentes pour l'érection de l'Académie furent données, en effet, par Louis XIII dans le courant du mois de janvier 1635; elles
(1) Édit. Cil. Livet; I, 30 et Zii,
furent scellées par Seguier, alors garde des sceaux, à la fin de janvier, et remises à l'Académie le 29 du même mois.
Mais les lettres de Chapelain prouvent, à n'en pas douter, que Pellisson vantait un peu à faux le zèle de ses prédécesseurs; qu'il les flattait, et leur composait la légende des temps héroïques de leur histoire. Voici ce qu'il dit à Conrart, alors à Jonquières (1), chez son beaufrère : (( L'Académie est réduite au petit pied, écrit-il le 21 août 1634; et, si l'influence dure, il y a apparence qu'elle se réduira à néant : les trois dernières assemblées se sont passées sans rien faire, et, si celle que nous allons tenir tantôt est de même, il lui faudra changer de nom et l'appeler l'Académie des Fainéants (2). »
Vers la fin du mois d'août 163Zi, il écrit à François Mainard (3), un prochain candidat. Cette fois. Chapelain est plus satisfait de ses confrères, et il assure le président de l'estime, c'est-à-dire de la voix de Bois-Robert pour l'entrée à l'Académie. « Nous lûmes l'un et l'autre à l'Académie, lui dit-il, les termes honorables avec lesquels vous parliez d'elle, et fûmes ouïs avec ressentiment (4) de tous. Il seroit long de vous déduire sa forme, et ce qui s'est passé depuis son institution. Ce qui la rend considérable est l'approbation de Mgr le Cardinal et le
(1) Jonquières, petit villas?e du département de l'Oise.
(2) Lettre à Conrart, à Jonquières, du 21 août 1634; I, lU-
(3) Plus tard président au présidial d'Aurillac; mort, dit Pellisson, « à l'âge de soixante-quatre ans, le 28 décembre 1646 ». — Édit. Ch. Livet, I, 199.
(4) Reconnaissance,
mérite de ceux dont elle est composée. Le reste qu'on s'en est promis pourra être et pourra aussi n'être pas. Quand il n'y auroit autre avantage qu'une fois la semaine on se voit avec ses amis en un réduit plein d'honneur (1), je ne croirois pas que ce fût une chose de petite consolation et d'utilité médiocre.
« M. de Racan est en cette ville qui n'en manque point (2), et confesse avec sa bonté ordinaire que les conférences qui s'y font ne lui sont pas inutiles, quelque excellent homme qu'il soit (3). »
Du mois de mars au mois d^oclobre 163/i, la nouvelle Académie tint ses séances à l'hôtel de Pellevé, chez Desmarets de Saint-Sorlin. Ce fut chez « M. Chapelain, à la rue des Cinq-Diamants », à partir du 30 octobre de la même année (A). C'était une toute petite rue, parallèle à la rue Saint-Martin, et qui allait de la rue des Lombards à celle d'Aubry-le-Boucher.
A propos de Mainard, voici une particularité assez piquante. Avant d'être de l'Académie, il en prit à son aise avec elle, et ne se gêna nullement pour en médire et l'attaquer. On a bien raison : il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Il est ancien l'exemple de ceux qui disent du mal de l'Académie avant de l'épouser. Le présidentpoète n'en fit pas partie dès les premiers jours de la fondation. La lettre de Chapelain que nous venons de citer
(1) L'hôtel de Pcllcvé.
(2) Qui ne manque point de séance.
(3) Lettre à M. Mainard, de la fin d'août 163U; 1. 75. (/i) Voy. Pellisson, édit. Ch. Livet; I, 66.
un peu plus haut, prouve sûrement qu'il n'en était pas encore à la fin du mois d'août lOS/i. Pellisson le cite bien parmi les premiers académiciens nommés, « lorsque le Cardinal en voulut former un Corps (1) » ; mais cela ne s'accorde ni avec les lettres de Chapelain, ni avec les propres lettres de Mainard. Dans la notice qu'il lui a consacrée (2), il n'indique pas l'époque exacte où Mainard fut élu. Notre historien se contente de dire, sans préciser : « 11 fut nommé d'abord, comme vous avez déjà vu, pour être de l'Académie. »
Au passage, nous signalons cette difficulté, sans avoir la prétention de fixer cette date. C'est bien à une demande d'admission que semble faire allusion la lettre de Chapelain à Conrart, en date du 21 août 1634. Les deux amis causaient entre eux de l'Académie. « Je vous garde, disait Chapelain, une lettre que M. Maynard m'a écrite sur son sujet, qui vous surprendra aussi bien que moi. Je ne l'estimois pas capable d'une telle humilité, ni d'une si grande déférence (3). »
Le futur président au présidial d'Aurillac parle souvent de l'Académie dans ses lettres : en général, pareille préoccupation est assez significative. Un jour, Mainard écrit à M. de Flotte, « son plus intime ami », au témoignage de Pellisson; et soit amour-propre, soit ambition, désir de flatter le cardinal et de gagner ainsi ses bonnes
(1) Édit. Ch. Livet; I, 148.
(2) Ibid., I, 19^1.
(.3) Lettre à Conrart, du 21 août 1636 ; I, 74. — On a vu un peu plus Uaut la réponse de Chapelain à cette lettre de Mainard.
ET NOS DEUX PREMIÈRES ACADÉMIES i'S
grâces, il semble jeter un œil d'envie sur l'assemblée formée par Richelieli. « Dieu veuille, écrit Mainarcl, que vous lisiez les vers avec autant de plaisir que je lis votre prose! Sur mon âme, elle me ravit, et je vois bien que sur la fin de vos jours vous serez déclaré auteur et canonisé par Messieurs de l'Académie. Si j'ai quelque jour l'honneur d'y entrer, je leur en ferai la proposition (1). »
Mais il fallait ne rien compromettre, et éviter de se brouiller « avec les puissances ». Aussi Mainard recommandait-il â son ami de ne pas divulguer ses malices, et de ne pas ûiire courir sous son nom telle ou telle épigramme dont il était l'auteur. « Je serai bien aise, écrivait notre prudent candidat, que vous supprimiez l'épigramme de l'Académie, si vous croyez qu'il y ait quelque chose qui puisse être désagréable aux puissances supérieures (2). »
On a divagué de mille façons sur les profonds desseins de Richelieu en cette aftaire. Le grand ministre, a-t-on dit, averti par Bois-Robert, fut jaloux de l'indépendance de la petite assemblée. Sous prétexte de la protéger, et de placer ses délibérations sous la sauvegarde « d'une autorité publique » , il eut pour but d'asservir les gens de lettres, comme il en avait asservi tant d'autres. Dans ce cas, Richelieu aurait été déterminé par des considérations plus politiques que littéraires. Rien n'est moins vrai. On se fût épargné ces belles inventions, si on avait
(1) Lettre sans date; voy. Lettres du président Maynard; 1 vol. \n-k°. Paris, 1653; p. 798,
(2) Ibid., p. Wk.
voulu songer que le grand cardinal n'avait guère à être jaloux d'une douzaine de gens de lettres, célèbres aujourd'hui, c'est possible, mais alors parfaitement inconnus. Il était trop simple de dire que c'était une vue de génie, une de ces « illuminations soudaines » comme en ont souvent ces hautes intelligences, et qui lui fit découvrir le germe d'une grande institution, là où personne de son temps n'eût rien vu. C'était simple, naturel; voilà pourquoi on a abandonné ces explications raisonnables, pour leur substituer des combinaisons plus savantes, de véritables calculs politiques.
Bois-Robert, avec Desmarets de Saint-Sorlin et Faret, avait été admis au sein de « la petite assemblée », à l'époque où elle se tenait encore au logis de Conrart; où « les conférences étoient suivies tantôt d'une promenade, tantôt d'une collation qu'ils faisoient ensemble (1) ». Bois-Robert, dans ses conversations avec son maître, ne manqua pas de vanter ces réunions et les personnes qui les composaient. « Le cardinal qui avoit l'esprit naturellement porté aux grandes choses, ajoute Pellisson, qui aimoit surtout la langue françoise, en laquelle il écrivoit lui-même fort bien, après avoir loué ce dessein, demanda à M. Bois-Robert si ces personnes ne voudroient point faire un corps et s'assembler régulièrement, et sous une autorité publique (2). »
Là- dessus, Bois-Robert reçut l'ordre d'aller offrir à ces « Messieurs » une puissante protection, avec pro-
(l)Édit. Ch. Livet; I, 9.
(2) Ibid.; I, 13.
messe de faire établir leur Compagnie par lettres patentes. II y a des présents qu'on n'a pas la liberté de refuser : tout dépend de la main qui les offre. « Cela se passoit ainsi, continue Pellisson, au commencement de l'année 163/i. En ce même temps, M. Conrart, chez qui les assemblées s'étoient faites jusques alors, vint à se marier. Ayant donc prié tous ces Messieurs, comme ses amis particuliers, d'assister à son contrat, ils avisèrent entre eux qu'à l'avenir sa maison ne seroii plus si propre qu'auparavant pour leurs conférences. Ainsi on commença à s'assembler chez M. Desmarets (I) et à penser sérieusement, suivant l'intention du cardinal, à l'établissement de l'Académie (2). »
Le futur secrétaire perpétuel se maria avec sa cousine, Madeleine Muisson, le 22 février 163/i. Et ici, à propos de Conrart, se présente un véritable problème généalogique : nous allons l'indiquer, en essayant d'en proposer la solution.
Deux chercheurs, deux savants distingués, M. Kerviler et M. A. Jal, se sont occupés du premier secrétaire de l'Académie : l'un dans son Dictionnaire de biographie et d'histoire (3), mine précieuse de renseignements; l'autre dans son ouvrage Valentin Conrart, sa vie et sa correspondance^ ouvrage publié en collaboration avec M. Ed. de Barthélémy {h).
(1) A l'hôtel de Pellevé.
(2) Ch. Livet; I, 16.
(3) Paris, Pion, 1872.
(4) 1 vol. in-8°. Paris, Didier, 1881.
Amené ici à nous occuper de (^onrart, nous avons consulté ces deux maîtres érudits. La lecture de leurs articles nous a jeté dans une extrême incertitude, et augmenté notre ignorance, au lieu de la dissiper. Nous signalerons ce qui est obscur ou inexact dans les deux estimables auteurs. On courrait le risque de se tromper lourdement si, en ce qui concerne Conrart, on allait s'appuyer sans réserve sur ces deux autorités d'ordinaire si sûres.
D'abord, établissons bien les faits, si c'est possible; car ce n'est pas chose facile de discuter nettement une affaire de généalogie.
M. Kerviler a publié à la page 2/i9 de son ouvrage une Généalogie de la famille Conrart.
Elle semblerait digne de confiance; elle a presque un caractère officiel. « Cette généalogie, nous dit M. Kerviler, est conservée au Cabinet des titres sous l'intitulé suivant : Généalogie dressée le h novembre 1728 par Jean Blon, peintre généalogiste à Valenciennes, en présence des témoins soussignés... légalisée par les prévôts jurés et échevins de Valenciennes, le 6 novembre 1728. » Mais hélas! que valent les anciennes généalogies, même celles qui sont garanties par témoins, prévôts et échevins? Volontaires ou non, il est rare qu'elles ne renferment pas de bonnes erreurs, des noms massacrés et rendus méconnaissables. Heureux encore, quand elles ne sont pas aussi frelatées que nos vins.
Voici cette généalogie telle que nous la donne M. Kerviler. Nous la reproduisons en abrégé, ne citant que les
ascendants immédiats ou les collatéraux de Conrart.
I. Pierre II Conrart épouse Jacqueline Leclerq. C'est le grand-père de notre Valentin Conrart.
Pierre II eut plusieurs enfants. Parmi lesquels nous signalerons : Marie Conrart, qui épousa Jacques Muisson. Celui-ci eut entre autres une fille : Madeleine Muisson, cousine de l'Académicien et que ce dernier épousa en 163/i.
Pierre II Conrart eut un autre fils Jacques I qui suit :
II. Jacques I, bourgeois de Paris, épouse Péronne Targer, fille d'un éclievin de Paris.
C'est le père de notre Conrart.
Ici nous copions textuellement M. Kerviler. « Il eut deux filles et trois fils : 1° Marie, ép. Jean de Dompierre, chevalier, seigneur de Junchères; 2° Péronne, ép. Henri Muisson (1), seigneur de Testion, son cousin germain; 3" Valentin (1593-1675), secrétaire du Roi, membre de r Académie française, ép. Marie Muisson, sa cousine germaine, mort sans postérité; 4° Jean, sieur de Robert, secrétaire du roi, dont le mariage avec Marie Thielbe fut cassé; 5° Jacques II. »
M. Kerviler donne, comme date de la naissance et de la mort de Conrart, 1593-1675. Ce doit être une faute d'impression. Plus haut, page 3, M. Kerviler a donné la véritable date : 1603.
Il nous dit, d'après la généalogie de Jean Blon, que Conrart épousa « Marie Muisson, sa cousine germaine ».
(1) Fils de Jacques Muisson, nommé plus haut.
La femme de Conrart s'appelait Madeleine et non Marie Muisson. M. Kerviler eût bien fait d'avertir par une petite note de l'erreur du généalogiste de Valenciennes, d'autant qu6, page AS, le biographe de Conrart affirme, avec M. Jal, que le Secrétaire de l'Académie épousa « le 22 février 163/i, à l'ambassade de Hollande, sa cousine germaine, Madeleine Muisson » .
Mais voici qui est plus grave et où je me perds absolument.
M. Kerviler cite (1) sans observation ce qui suit de la généalogie de Conrart : « Marie épouse Jean de Dompierre, chevalier, seigneur de Jimchcres. »
Et voilà que, page hh, sans faire plus d'observation, M. Kerviler, trompé par M. Jal, assigne à Marie Conrart un mari autre que celui qu'il lui attribue à la page 250. Il nous cite, parmi les témoins du mariage de Conrart, avec Chapelain et Antoine Arnauld d'Andilly, « Abraham Le Duchat, qui épousa, en 1639, Marie, la seconde sœur de Conrart ».
Mais ce n'est pas possible; puisque d'après le généalogiste de Valenciennes, Conrart eut deux sœurs : Marie et Péronne. Marie épousa, d'après lui, car nous aurons à revenir là-dessus, « Jean de Do.m pierre, seigneur de JuNCHÉRES »; et l'autre, Pe'roime, épousa son cousin germain, Henri Muisson.
MM. Kerviler et Jal ont confondu ici Marie, sœur de Conrart, avec la sœur de sa femme, Catherine Muisson,
(1) Page 250.
qui épousa, en effet, Abraham Le Duchat, conseiller au parlement de Metz.
Le 21 juillet 1639, Chapelain parle à Godeau des préparatifs de ce mariage. « M. Conrart, depuis son retour, lui écrit-il à cette date, n'a fait autre chose que de disposer le mariage de M. le Duchat et de M"' Muisson, sa cousine et belle-sœur, si bien que de ce voyage vous n'aurez point son jugement sur votre Vierge (1). »
M. Tamizey de Larroque ajoute en note : <( Valentin Conrart avait épousé Madeleine Muisson, sa cousine, fille de Jacques Muisson et de Marie Conrart. Le mariage de la belle-sœur du secrétaire perpétuel de l'Académie française avec M. Le Duchat est indiqué en ces termes, par M. Paulin Paris {Commentaire de l'historiette de Conrart, t. IH, p. 300) : « Les trois sœurs de M"" Conrart furent : \° Marie, mariée à François Mandar, médecin du roi; 2" Jeanne, mariée à Ponthus Petit, contrôleur des eaux et forêts ; 3° Catherine, femme d'Abraham du Chat {sic), conseiller au parlement de Metz. »
Arrivons maintenant à ce « Jean de Dompierre, seigneur de Junchères », dont nous parle M. Kerviler, et qui épousa Marie, sœur de Conrart.
Le nom de ce beau-frère de Conrart est tout simplement massacré : il n'est pas difficile de reconnaître sous ces deux noms de : Dompierre, seigneur de Junchères, ce M. de Jonquières, dont parlent si souvent les Lettres de Chapelain, et qui tirait son nom d'un petit fief qu'il
(1) Lettres de Chapelain, éditées par M. Tamizey de Larroque; I, /|02.
possédait à Jonquières, aujourd'hui village du département de l'Oise.
M. de Jonquières, et non Dompierrc^ servait dans l'armée. Le 30 mai 1640, Chapelain écrit au marquis de Gesvres, pour lui recommander le beau-frère de Conrart, « un fort honnête gentilhomme qui commande, ce me semble, le régiment de Bretagne comme premier capitaine, et qui aussi a l'honneur d'être de votre brigade (1) ».
Enfin, comme pour mettre le comble à la confusion, et rendre inextricable cet écheveau généalogique, M. Kerviler confond Jonquières, résidence du beau-frère de Conrart, dans l'Oise, avec Jonquières en Catalogne.
Le jeune académicien venait de se marier, avons-nous dit, en 163/i. « Conrart, ajoute son biographe, laissa ses amis s'adjoindre de nouveaux collègues et préparer les règlements demandés par le cardinal; puis il partit avec sa femme pour passer la lune de miel aux eaux de Jonquières, où il avait déjà séjourné une partie de l'année 1633. » Au mot Jonquières^ M. Kerviler met en note : « Petite ville d'Espagne, en Catalogne, au pied des Pyrénées, à mi-distance entre Gérone et Perpignan. »
Jamais note a-t-elle été plus malheureuse? A cette époque, pareil voyage, au fond de la France, jusque sur les frontières d'Espagne, était-il bien vraisemblable? Mais il eût fallu deux mois aux jeunes mariés, avant d'arriver à destination! « Il était obligé, ajoute à la même page
(1) Lettres de Chapelain; I, 63^.
M. Kerviler, de faire un fréquent usage des eaux, et jusqu'à Ja fin de sa vie, il retourna fort souvent à Jo7itpiières. »
Et un peu plus loin, page /i7, le même biographe écrit • « Conrart était encore aux eaux, lorsqu'au mois de mars 1634, il apprit qu'à l'unanimité, ses confrères l'avaient nommé secrétaire perpétuel de la Compagnie. »
Non, au moment de son mariage, Conrart n'était pas allé courir si loin. Quand il fut nommé secrétaire de l'Académie, en 1634, il était tranquillement à deux pas de Paris, à Jonquières, chez son beau-frère. M. Ch. Livet, dans son édition de Y Histoire de l'Académie^ parlant de cette charge donnée à Conrart, « en son absence, d'un commun consentement », ajoute en note : « Il était alors à Jonquières, depuis au moins 1633, comme on le voit par les lettres manuscrites de Chapelain (1). »
La correspondance de celui-ci, publiée par M. Tamizey de Larroque, renferme nombre de lettres adressées « à M. Conrard, à Jonquières. » Nous n'en citerons qu'une ou deux. La première porte la suscription précédente, avec la date du 9 juin 1639 : « J'ai envoyé, dit Chapelain à Conrart, une lettre de M. votre frère (2) à M. de Jonquières. » Et à la fin de la même lettre : « Je ne parlerai pas à M. Desmarels et envoyerai une lettre à M. de Jonquières par la première occasion (3). ><
(1) Edit. de Pellisson et d'Olivet; vol. I, p, 17; 2 vol. in-8° Paris, Didier, 1858.
(2) Jacques Conrart.
(3) Lettres de Chapelain; I, /i32.
Le 23 juin 1639, Chapelain écrit de nouveau : « A M, Conrart^ à Jonqiiière. J'ai encore aujourd'hui envoyé, lui dit-il, mais par la poste seulement, avec mes lettres, celle que M. votre frère m'a apportée pour M. de Jonquières (1). »
fie crois que la preuve est faite, et je crains, comme le dit le proverbe, que M. Kerviler n'ait pris le Pirée pour un homme.
Nous avons parlé de l'erreur de M. eJal, au sujet du mariage de Marie Gonrart, sœur de l'Académicien; nous n'y reviendrons pas. Le savant et infatigable chercheur a commis cette confusion, en nous signalant le contrat de mariage du frère et en nous désignant ceux qui furent ses témoins. « Le contrat de mariage de Gonrart, nous dit M. Jal, est dans les archives de M. le Monnyer, sous la date du 19 février 1634. Parmi les témoins de l'acte figurent « Anthoine Arnauld, seigneur d'Andilly; Abraham Le Duchat, conseiller au parlement de Metz (qui, en 1639, épousa une des sœurs de Gonrart) ; et Jean Ghapelain, le célèbre auteur de la Pucelle (2). »
M. Jal fixe la date de la mort de Gonrart au 23 septembre 1675. « Les témoins de son inhumation, continuet-il, furent son frère Jacques et son neveu Jacques, qui dirent que le défunt était âgé d'environ soixante-treize ans. »
A ce renseignement M. Jal ajoute une remarque, qui a le tort de nous jeter dans une nouvelle incertitude.
(1) Lettres de Chapelain, I, Ixltd.
(2) A. Jal; Dictionnaire de Biographie et d'Histoire. Art. Conrart.
« Il ne pouvait avoir que soixante-douze ans et demi, son père s' étant marié en avril 1603. »
Voilà de quoi joliment déconcerter ceux qui auront besoin de donner une date certaine. Nous Usons, un peu plus haut, que Jacques Conrart, le père de notru Conrart, épousa Perrone Targer, le ik juillet 1602, Laquelle de ces deux dates est la bonne? M. Jal cite le contrat de mariage de Jacques Conrart, d'après un manuscrit de la Bibliothèque nationale, cabinet du Saint-Esprit. 11 termine sa citation par ce passage ; « Les dits sieurs Jacques C4onrart et Perronne Targer, espousez de cejourd^hui matin, en face de Saincte
Église Fait le dimanche, quatorzième jour de juillet
mil six cens et deux, en l'hostel dud. sieur Valentin Targer. »
On a dit que la science n'était que l'art d'apprendre à douter, En vérité, voilà de quoi justifier, une fois de plus, la définition. A qui donc se fier, et de quel témoignage serait-on bien sûr, quand on voit les gens les plus éclairés eux-mêmes faire fausse route et donner à ceux qui les suivent de mauvaises indications?
Toute histoire a une morale. La morale, la voici : c'est qu'il faut être fort indulgent pour les erreurs d'autrui ; il n'y a que ceux qui ne marchent pas, ne parlent pas, et ne publient rien, qui échappent au péril de se tromper ou de s'égarer en chemin.
Par Lettres patentes du mois de janvier 1635, Louis XIII approuvait, sous le nom d'Académie française, l'institution fondée par Richelieu, et en limitait les membres
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« jusques audit nombre de quarante », tel qu'il est encore aujourd'hui (1).
Le chancelier Séguier, membre de l'Académie, depuis le 8 janvier 1635, scella sans relard les Lettres du roi. Ce fut tout autre chose, quand il fallut les faire vérifier au Parlement. Celui-ci, jaloux de ses privilèges, hostile d'ailleurs à Richelieu, redoutant pour l'avenir un corps de sa création, un corps, croyait-il, qui serait à sa discrétion, traîna les choses en longueur. Rien n'y fit : ni les ordres réitérés du roi, ni les instances du ministre; roi et ministre durent attendre plus de deux ans, jusqu'au 3 juillet 1637. Le Parlement ne se décida qu'alors à enregistrer l'édit du roi (2). La plupart des conseillers, dit Pellisson, considéraient Richelieu « comme l'ennemi de leur liberté et l'infracteur de leurs privilèges (3) ».
L'un d'entre eux, conseiller à la Grand'Chambre, exprima son avis avec autant de hardiesse que d'irrévérence. C'est Scarron, le père du poète. « De ceux-là, raconte Pellisson, il y en eut un, à ce que j'ai appris, qui, opinant sur la vérification des Lettres, dit « que « cette rencontre lui remettoit en mémoire ce qu'avoit « fait autrefois un empereur, qui, après avoir ôté au « Sénat la connoissance des affaires publiques, l'avoit « consulté sur la sauce qu'il devoit faire à un grand « turbot, qu'on lui avoit apporté de bien loin {!\). »
(1) Voy. le texte de ces Lettres, édit. Ch. Livet; I, 30.
(2) Voy. l'acte d'enregistrement, édit. Ch. Livet, L 396.
(3) Ch. Livet; I, 46.
(i) IbicL, I, 46,
La résistance du Parlement acciédita toutes sortes de mauvais bruits au sujet de l'institution naissante. Les uns l'accablaient de railleries; les autres l'accusaient « de vouloir imposer des lois à des choses qui n'en pouvoient recevoir » ; d'autres, les politiques, « à qui tout ce qui venoit de ce ministre étoit suspect », craignaient qu'il ne trouvât dans cet établissement « un nouvel appui à sa domination. »
Balzac se faisait l'écho de ces préventions, et contribuait de son mieux à les répandre. Le 26 mars 1634, Chapelain lui avait annoncé sa récente admission dans la Compagnie établie par Richelieu. « Quoi que vous me puissiez dire là-dessus, répondait avec humeur Balzac, j'ai peur que vous ne me persuaderez pas et que j'aurai de la peine à adorer le Soleil levant (1), dont vous me parlez. On m'en écrit comme d'une comète fatale qui nous menace, comme d'une chose terrible et plus redoutable que la sainte Inquisition. On me mande que c'est une tyrannie qui se va établir sur les esprits, et à laquelle il faut que nous autres, faiseurs de livres, rendions une obéissance aveugle (2). »
Comme tant d'autres, Balzac était irrité contre le cardinal; comme eux, il devait donc avoir pour « suspect » ce qui venait de ce ministre (3). iMais on se demande
(1) L'Académie.
(2) Lettre avec la date fausse du 22 septembre 1636; édit. de 1665, in-f°, I, 727.
(3) Sur la cause de cette irritation, voy. notre ouvrage : les Ennemis de Chapelain^ p. 36o ot suiv. 1 vol. in-S». Paris, Tliorin,
comment le peuple, le vulgaire pouvait avoir, lui aussi, de violentes préventions contre un projet aussi inoiïensif. Pellisson conte à ce sujet deux histoires fort divertissantes. Nous rapporterons ici l'un des deux récits. « Le premier est d'un certain marchand de Paris, qui avoit, dit-on, fait déjà le prix d'une maison assez commode pour lui dans la rue des Cinq-Diamants où logeoit M. Chapelain, chez qui l'Académie s'assembloit alors. 11 prit garde qu'à certains jours il y avoit grand abord de carrosses ; il en demanda la cause, et l'apprit, et en même temps rompit son marché, sans en rendre autre raison, sinon qu'il ne vouloit point se loger dans une rue où il se faisoit toutes les semaines une Cadémie de Manopoleurs (1). »
(1) Ch. Livet, I, /,3.