‹ Chapelain et nos deux premières académiesChapitre 21 sur 60 · G CHAPELAIN · texte numérisé non relu

G CHAPELAIN

gance, la distinction et l'urbanité du langage. Voilà ce qui doit diminuer la portée des critiques que nous allons rencontrer; et donner, au contraire, un grand prix à des éloges qui n'étaient pas toujours libres. « Tels sont, dit en terminant Chapelain, les sentimens de l'Académie françoise, qu'elle met au jour, plutôt pour rendre témoignage de ce qu'elle pense sur le Cid, que pour donner aux autres des règles de ce qu'ils doivent croire. Elle s'imagine bien qu'elle n'a pas absolument satisfait, ni l'auteur dont elle marque les défauts, ni l'Observateur dont elle n'approuve pas toutes les censures, ni le peuple dont elle combat les premiers suffrages. Mais elle s'est résolue dès le commencement à n'avoir point d'autre but que de satisfaire à son devoir ; elle a bien voulu renoncer à la complaisance pour ne pas trahir la vérité, et, de peur de tomber dans la faute dont elle accuse le poète (1), elle a moins songé à plaire qu'à profiter. »

L'Académie, « par une équitable sévérité », avertit le pubUc de se tenir en garde contre une « douce illusion «; d'écouter, pour juger le Cid, plutôt la voix de la raison que celle du sentiment. « Les passions violentes bien exprimées, dit Chapelain, font souveiit à ceux qui les voient une partie de l'effet qu'elles font en ceux qui les ressentent véritablement. Elles ôtent à tous la liberté de l'esprit, et font que les uns se plaisent à voir représenter les fautes que les autres se plaisent à commettre. Ce sont ces puissans mouvemens qui ont tiré des spectateurs

(1) Corneille.

du Cid cette grande approbation et qui doivent aussi la faire excuser. L'auteur s'est facilement rendu maître de leur âme, après y avoir excité le trouble et l'émotion ; leur esprit, flatté par quelques endroits agréables, est devenu aisément flatteur de tout le reste, et les charmes éclatans de quelques parties leur ont donné de l'amour pour tout le corps.

« S'ils eussent été moins ingénieux, ils eussent été moins sensibles; ils eussent vu les défauts que tious voyons en cette pièce, s'ils ne se fussent l)oint trop arrêtés à en regarder les beautés; et, si on leur peut faire quelque reproche, au moins n'est-ce pas celui qu'un ancien poète faisoit aux ïhébains, quand il disoit qu'ils étoient trop grossiers pouf être trompés. Et, sans mentii-, les savans même doivent soufl'rir avec quelque indulgence les irrégularités d'un ouvrage qui n'auroit pas eu le bonheur d'agréer si fbrt au coinmun, s'il n'avoit des grâces qui ne sont pas communes. Ils doivent penser (1) que l'abus étant si grand, dans la plupart de nos poèmes dramatiques, il y auroit peut-être trop de rigueur à condamner absolument un homme pour n'avoir pas surmonté la foiblesse ou la négligence de son siècle, et à estimer qu'il n'auroit rien fait du tout, parce qu'il n'auroit point fait de miracles. »

Nous ne croyons pas nous tromper : voilà, à coup sur, l'endroit qui avait déplu au Cardinal, celui que Chapelain dut défendre contre l'Éminence, et qu'il eut le courage

(1) L'édition Didot met ici : // devait penser..., ce qui n'offre aucun sens. {Œuvres complètes do Corneille; II, 628.)

de maintenir. Le passage est d'autant plus curieux, qu'à l'endroit mênae où il fait l'éloge de Corneille, Chapelain, avec ou sans intention, parle des défauts « de la plupart de nos poèmes dramatiques », poèmes auxquels Richelieu n'était pas toujours étranger. Volontaire ou non, la critique contre l'illustre auteur dramatique est manifeste. Au fond, c'est là ce qui déplaisait à Richelieu, ce qui le froissait dans ce jugement. Aussi, pour se tirer d'aflàire. Chapelain redouble-t-il ses protestations, et déclare que la pièce de Corneille est remplie de défauts et qu'il ne l'aime pas.

Telle est, croyons-nous, la vraie portée de ses paroles : elles ne sont qu'un expédient. « Je ne puis avoir tellement excusé le Cid, dans le cours du jugement que j'en fais, ne cesse-t-il de répéter, que je ne le ruine beaucoup en montrant, et dans ce même cours et par mes conclusions, que les principales choses à qui sont requises un poème dramatique pour être bon lui manquent. »

Scudéry avait prétendu que ie Cid renfermait « beaucoup de méchans vers » ; Chapelain, au contraire, déclare au nom de l'Académie que la pièce renferme une multitude de beaux passages. « Après tout, dit-il en terminant, il faut avouer qu'encore qu'il ait fait choix d'une matière défectueuse, il n'a pas laissé de faire éclater en beaucoup d'endroits de si beaux sentimens et de si belles paroles, qu'il a en quelque sorte imité le Ciel qui, en la dispensation de ses trésors et de ses grâces, donne indifféremment la beauté du corps aux méchantes âmes et aux

bonnes (1). Il faut confesser qu'il y a semé un bon nombre de vers excellens et qui semblent avec quelque justice demander grâce pour ceux qui ne le sont pas. Aussi, les aurions-nous remarqués particulièrement, comme nous avons fait les autres, n'étoit qu'ils se découvrent assez d'eux-mêmes, et que d'ailleurs nous craindrions qu'en les ôtant de leur situation, nous ne leur ôtassions une partie de leur grâce. Ce qu'il y a de mauvais dans l'ouvrage n'a pas laissé même de produire de bons effets, puisqu'il a donné lieu aux Observations qui ont été faites dessus, et qui sont remplies de beaucoup de savoir et d'élégance (2). De sorte qu'on peut dire que ses défauts ont été utiles, et que sans y penser, il a profité aux lieux où il n'a su plaire.

« Enfin, nous concluons qu'encore que le sujet du Cid ne soit pas bon, qu'il pèche dans son dénouement, qu'il soit chargé d'épisodes inutiles, que la bienséance y manque en beaucoup de lieux, aussi bien que la bonne disposition du théâtre, et qu'il y ait beaucoup de vers bas et de façons de parler impures, néanmoins la naïveté et la véhémence de ses passions, la force et la délicatesse de plusieurs de ses pensées, et cet agrément inexplicable qui se mêle dans tous ses défauts, lui ont acquis un rang considérable entre les poèmes françois de ce genre qui ont donné le plus de satisfaction. Si son auteur ne doit

(1) Rapprochement d'un goût douteux et que Voltaire a raison de critiquer. Œuvres complètes de Corneille, édit. Didot.

(2) On a vu ce qu'il faut penser du « savoir et de l'élégance » de Scudéry,

pas toute sa réputation à son mérite, il ne la doit pas toute à son bonheur, et la nature lui a été assez libérale pour excuser la fortune si elle lui a été prodigue (1) . »

D'après Pellisson, qui s'appuie sur les registres de l'Académie, le jugement sur le Cid aurait paru vers le 23 novembre 1637. Il est difficile et, en tout cas, téméraire de reprendre l'historien de l'Académie. Nous nous contenterons de remarquer que cette date s'accorde mal avec le privilège de l'impression, qui est du 26 novembre 1637. Elle est en désaccord aussi avec la lettre que Chapelain écrivait à l'abbé de Bourzeys, le 30 novembre, lettre où nous voyons Chapelain travailler encore à l'examen du Cid (2). « Ainsi furent mis au jour (3), nous dit Pellisson, après environ cinq mois de travail, les Sentimens de l' Académie française sur « le Cid », sans que, durant ce temps-là, ce ministre qui avoit toutes les affaires du royaume sur les bras, et toutes telles de l'Europe dans la têie, se lassât de ce dessein et relâchât rien de ses soins pour cet ouvrage [h). »

(1) Voy. sur ces excellentes pages de critique littéraire, le récent ouvrage de M. Bourgoin : les Maîtres de la critique au dix-septième siècle, pp. !\l et suiv.; 1 vol. in-12. Paris, Garnier'

(2) Voy. cette lettre, p. 255.

(3) Registres, 23 novembre 1637.

(4) I, 93. (Voy. plus haut, p. 291).

Page 1