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CHAPITRE XIII

Dictionnaire de l'Académie. — Chapelain a l'idée de ce travail, 1634. Il en expose le plan. — Chapelain et Vaugelas chargés de dresser le plan du Dictionnaire, décembre 1639. — Mémoires de Vaugelas sur ce sujet, janvier 1638. — Le plan de Chapelain est adopté. — Pension de Vaugelas rétablie, 1639. Motif do ce rétablissement. — Chapelain obtient cette faveur à Vaugelas. — La lettre A terminée le 17 octobre 1639. — Mort do Vaugelas, 1649 ou 1650. Cette mort retarde l'achèvement du Dictionnaire. — Mézeray continue l'œuvre de Vaugelas. — Le Dictionnaire terminé en 1672.

Aussitôt après cet examen, l'Académie entreprit son Dictionnaire. C'est là encore un travail dont l'honneur appartient en grande partie à Chapelain. Celui-ci n'en eut pas seulement l'idée, mais il en dressa le plan, le fit approuver par ses confrères, et, malgré ce qu'un tel dessein pouvait avoir d'aride et de rebutant, il veilla à ce que l'entreprise fût poursuivie sans relâche. « Dès le premier établissement de l'Académie, nous dit Pellisson, il avoit fait un ample projet du Dictionnaire, qui avoit été vu par la Compagnie (1). » On se souvient de l'article 26 des statuts, article dont Chapelain était fort probablement l'auteur : « U sera composé un dictionnaire,

une grammaire, une rhétorique et une poétique sur les observations de l'Académie. »

On a beau rire de Chapelain, il n'en est pas moins vrai qu'on trouve cet homme mêlé à toutes les affaires importantes de sa Compagnie. Dans cette période de tâtonnements et d'essais, non seulement il indique, avec sûreté, les travaux que doit entreprendre l'Académie, mais la manière dont il faut les exécuter. Le 20 juillet 1639, il écrit à Bois-Robert et parle du Dictionnaire en homme qui est vraiment le « promoteur » de cette difïicile entreprise. « Vous pourriez toujours, lui dit-il, assurer Son Eminence de la continuation des travaux de M. de Vaugelas, qui fournit aux trois bureaux qui se tiennent toutes les semaines avec assiduité, pour l'avancement du Dictionnaire; et je vous proteste qu'il ne s'y peut rien ajouter, et que si l'ouvrage réussit un peu long (1), ce n'est pas par la négligence des ouvriers, mais par la nature de la matière qui, comme vous le savez par expérience, est épineuse et de grande discussion pour la bien traiter. En un mot, on n'y perd pas un moment, et Son Eminence le peut croire d'un homme comme moi, qui en ai été le promoteur, qui y donne le plus cher de mon temps, et qui en passionne l'accomplissement comme y ayant un plus particulier intérêt d'honneur que personne (2). »

Pellisson a précisé les dates, à l'aide des registres

(1) Tournure pesante, dont Sainte-Beuve s'est moqué; mais c'était là un latinisme, alors autorisé par l'usage.

(2) Lettre à Bois-Robert, du 20 juillet 1639; I, /i60.

KT NOS deo.vpremières'académies 333

aujourd'hui perdus des premières années de l'Académie. Le 1/i décembre 1637, nous dit-il, Vaugelas présenta à l'Académie « plusieurs belles et curieuses observations sur la langue ». La Compagnie ordonna que l'habile grammairien en conférerait avec « M. Chapelain »; et tous deux ensemble durent donner « des mémoires pour le plan et la conduite de ce travail (1) ».

Les mémoires de Vaugelas « étoient fort courts et ne touchoient que le gros de ce dessein ». Il les remit à l'Académie le 18 janvier 1638; de plus, il offrit de communiquer ses autres remarques sur la langue, pour faciliter la suite du travail. « 11 divisoit ces remarques, dit Pellisson, en trois espèces : la première qui appartenoit proprement au Dictionnaire, ne regardant que les mots simples; la seconde, pour la construction, qui appartenoit à la Grammaire; la troisième, consistant en certaines règles qui n'éioient pas proprement du ressort, ni du Dictionnaire ni de la Grammaire (2). »

Le plan présenté par Chapelain, et qu'il fit adopter, est bien autrement développé ; « et c'est sur ce même plan, ajoute Pellisson, qu'on travaille encore aujourd'hui (3) ». Chapelain avait conçu ce projet plusieurs années auparavant. Dès la seconde réunion de l'Académie, — registres du 20 mars 163/i, — il avait insisté sur la nécessité de travailler à la pureté de la langue, et, pour cela, « d'en régler les termes et les phrases par un ample Diction-

(1) Ch. Livct; 1, 101.

(3) En 1G52; moment où écrit Pellisson.

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naire et une Grammaire fort exacte ». Dans la séance suivante, le 27 mars, on le pria d'indiquer quelle méthode pourrait être suivie à ce sujet. « Cet avis, qui tomboit dans le sentiment de tous les autres académiciens, fut généralement suivi; et, parce que M. Chapelain s'étoit étendu sur la manière dont on devoit travailler au Dictionnaire et à la Grammaire, il fut prié d'en dresser un plan, qui fut vu depuis par la Compagnie, et sur lequel il fut oidonné qu'il conféreroit avec MM. de Bourzeys, de Gombauld et de Gomberville (1). «

Dans son ensemble, le plan exposé par Chapelain est excellent; il témoigne d'un grand savoir grammatical, d'une sérieuse connaissance des conditions requises pour rédiger un bon dictionnaire. Avec de pareilles qualités, il pouvait se faire une belle renommée. Pourquoi faut-il qu'il ait eu la funeste idée de rimer? de se tuer à composer un poème ridicule?

Chapelain disait donc en 163^, dès les premières assemblées, « que le dessein de l'Académie étant de rendre la langue capable de la dernière éloquence, il falloit dresser deux amples traités : l'un de rhétorique, l'autre de poétique; mais que, pour suivre l'ordre naturel, ils devroient être précédés par une grammaire qui fourniroit le corps de la langue, sur lequel sont fondés les ornemens de l'oraison et les figures de la poésie; que la grammaire comprenoit, ou les termes simples, ou les phrases reçues, ou les constructions des mots les uns avec

(1) Ch. Livct; I, 28.

les autres; qu'ainsi, avant toutes choses, il failoit dresser un Dictionnaire qui fût comme le trésor et le magasin des termes simples et des phrases reçues; après lequel, il ne resteroit, pour achever la Grammaire, qu'un traité exact de toutes les parties de l'oraison et de toutes les constructions régulières et irrégulières, avec la résolution des doutes qui peuvent naître sur ce sujet. »

Chapelain entendait mettre à contribution tous les académiciens. Voici comment il disposait le travail et partageait la besogne à chacun. Il ajoutait : « Que, pour le dessein du Dictionnaire, il failoit faiie un choix de tous les auteurs morts qui avoient écrit le plus purement en notre langue, et les distribuer à tous les académiciens, afin que chacun lût attentivement ceux qui lui seroient échus en partage, et que sur des feuilles diiïérentes il remarquât par ordre alphabétique les dictions et les phrases qu'il croiroit françoises, cottant le passage d'oii il les auroit tirées ; que ces feuilles fussent rapportées à la Compagnie, qui, jugeant de ces phrases et de ces dictions, recueilleroit en peu de temps tout le corps de la langue, et inséreroit dans le Dictionnaire les passages de ces auteurs, les reconnoissant pour oiiginaux dans les choses qui seroient alléguées d'eux, sans néanmoins les reconnoître pour tels dans les autres, lesquelles elle désapprouveroit tacitement si le Dictionnaire ne les contenoit; et, parce qu'il y pourroit avoir des phrases et des mots en usage, dont on ne trouveroit point d'exemples dans les bons auteurs, qu'en cas que l'Académie les approuvât, on les marqueroit avec quel-

que note qui témoigneroit que l'usage les autorise; que ce Dictionnaire se feroit en un même corps, en deux manières différentes : la première, suivant l'ordre alphabétique des mots simples, soit noms, soit verbes, soit autres, qui méritent le nom de racines, qui peuvent avoir produit des composés, des dérivés, des diminutifs, et qui, d'ailleurs, ont des phrases dont ils sont le fondement, h

Chapelain expliquait cette première manière avec la logique et la lucidité d'un lexicographe moderne. C'est la méthode vraiment scientifique, tant préconisée de nos jours, et recommandée, on le voit, il y a longtemps, il y a plus de deux siècles, par un homme dont il est du bel air de faire un sot ou un ignorant. D'après Chapelain, les mots devaient être rangés par familles : de telle sorte que le mot simple connu, on verrait s'en dégager les dérivés et les composés, comme on voit du tronc de l'arbre se détacher les branches maîtresses, et de cellesci les branches secondaires. Pour l'orthographe, il donnait une règle fort sage : s'en tenir, en général, à l'usage reçu, tout en s'appliquant à retrancher les lettres superflues, alors si nombreuses.

Chapelain ajoutait encore : « Qu'en cette manière, après avoir mis chaque mot simple avec une marque, pour faire connoître quelle partie d'oraison il seroit, on mettroit tout de suite les composés, les dérivés, les diminutifs et les phrases qui en dépendent, avec les autorités, lesquelles on pourroit néanmoins omettre pour les mots simples, comme étant hors de doute et assez

connus de tout le monde; qu'on y pourroit ajouter l'interprétation latine en faveur des étrangers ; qu'on y marqueroitle genre masculin, féminin ou commun de chaque mot avec des notes; qu'il y en auroit d'autres pour distinguer les termes des vers d'avec ceux de la prose ; d'autres pour faire connoître ceux du genre sublime, du médiocre (1) et du plus bas; qu'on y observeroit les accents aux syllabes longues; qu'on y marqueroit la différence des È ouverts et des fermés pour la prononciation ; qu'on se tiendroit à l'orthographe reçue, pour ne pas troubler la lecture commune et n'empêcher pas que les livres déjà imprimés ne fussent lus avec facilité; qu'on travailleroit pourtant à ôter toutes les superfluités qui pourroient être retranchées sans conséquence. »

Venait ensuite l'explication de « la seconde manière », augmentée d'une disposition fort sage, à savoir que, dans le Dictionnaire de la langue, les mots techniques, les termes de métier ne figureraient pas, et seraient réservés à des dictionnaires spéciaux. Chapelain disait : « Qu'en la seconde manière, tous les mots simples ou autres seroient mis en confusion dans l'ordre alphabétique avec le seul renvoi à la page du grand Dictionnaire, où ils seroient expliqués ; que là, môme, on pourroit marquer tous les mots, toutes les phrases hors d'usage, avec leur explication, pour l'intelligence des vieux livres où on les trouve, avec cet avis que ces mots ou phrases sont

(i) Médiocre, dans le sens de genre tempéré.

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de la langue, mais qu'il ne faut plus les employer; qu'enfin, pour la commodité des étrangers, on pourroit encore, si on vouloit, ajouter un troisième corps des seuls mots latins simples, avec le renvoi à la page du grand Dictionnaire, oii ils expliqueroient les mots François; que, pour éviter la grosseur du volume, on excluroit du Dictionnaire tous les noms propres des mers, fleuves, villes, montagnes, qui se trouveroient pareils en toutes les langues, comme aussi tous les termes propres qui n'entrent point dans le commerce commun, et ne sont inventés que pour la nécessité des arts et des professions, laissant à qui voudroit la liberté de faire des Dictionnaires particuliers pour l'utilité de ceux qui s'adonnent à ces connoissances spéciales (1). »

Comme pour le meunier de Sans-Souci, on avait fait des plans fort beaux sur le papier, mais cela ne suffisait pas : l'important était de les exécuter, l'our cela, il eût fallu quelques personnes chargées spécialement de cette œuvre. On pria Bois-Robert d'en parler à Richelieu, de proposer au cardinal Vau gelas et Faret, qui donneroient tout leur temps à ce travail, s'ils étaient déchargés du soin de leur fortune. Ceci se passait au mois de mars 1638. « Cependant, ajoute iPellisson, il ne se trouvoit personne dans l'Académie qui s'offrît volontairement à prendre sur soi la conduite de ce travail : chacun avoit ses aflaires et ses pensées particulières, dont il ne vouloit point se détourner. Ainsi

(I) Ch. Livot; I, 102. — Le Dictionnaire des sciences parut, Gn elîet, en môme temps, en 169!|. (Voy. plus loin).

ET NOS DliUX PREMIÈRES ACADIÎMIES 330

ce dessein, pour lequel on venoit de témoigner tant d'ardeur, commença à languir, et l'on fut huit ou dix mois sans parler du Dictionnaire (1). »

Au commencement de l'année 1(339, Chapelain écrit à Bouchard, à Rome. Sa lettre confirme pleinement les détails donnés par Pellisson; de plus, elle renferme quelques particularités intéressantes. Chapelain se plaint surtout de l'état d'abandon où demeure le Dictionnaire, celte entreprise dont il avait été le zélé promoteur. « L'exercice ordinaire des académiciens, aux jours d'assemblée, écrit-il le 6 janvier 1639, est l'examen rigoureux des pièces de ceux qui la comjîosent, duquel on extrait des résultats pour la langue qui en seront un jour les règles les plus certaines. Nous avions résolu de commencer le Dictionnaire aussi; mais, poui' ce que c'éloit un ouvrage de tout le corps, les membres ne s'y porloient que lâchement, pour ce qu'ils n'en attendoient ni honneur ni récompense particulière, et les trois quarts regardoient ce travail comme une courvée. Ainsi, il est demeuré suspendu jusqu'à une meilleure saison; et, alin que vous voyiez que je n'étois pas des lâches, et que j'eusse bien volontiers donné ce bien à mon pays, je vous envoyé le plan que j'avois dressé de l'ordre de Son Eminence (2) et par le choix de la Compagnie, pour compiler ce Dictionnaire en la forme la plus parfaite et la plus utile qu'il se pouvoit, et je m'assure que vous

(2) Particularité dont Pellisson ne dit rien. — Ce plan est évidemment celui qui est exposé plus haut, p. 335.

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jugerez, avec le cabinet de MM. Du Puy (1), que, si nous avions suivi cette méthode, notre vocabulaire auroit quelque avantage par dessus les Grecs, Latins et Italiens. Vous n'en donnerez, s'il vous plaît, point de copie et nous manderez ce que vous y trouvez de manque ou de mauvais, car c'est à un polyglotte comme vous à qui l'on doit demander avis sur ces matières (2). »

Le « polyglotte » envoya son avis, mais ses conseils ne furent pas agréés. 11 est probable que Bouchard eut préféré la disposition ordinaire des dictionnaires, l'arrangement purement alphabétique, à l'ordre des mots par groupes et par familles. Chapelain remercia avec politesse. Au fond, je ne suis pas bien sûr qu'il ait été satisfait des critiques de son correspondant de Rome. Il lui répond le 23 août 1639. « J'ai vu avec satisfaction, dit-il, votre opinion sur la méthode que vous voudriez que l'on suivît pour la compilation du vocabulaire. Sur quoi, je vous expliquerois la mienne, si nous n'avions point eu un ordre supérieur pour travailler suivant le plan que je vous ai envoyé; après quoi nous n'avons garde de croire qu'il y en puisse avoir de meilleur (3). »

Le Cardinal, fâché de ces lenteurs, commença à se plaindre et à dire que l'Académie ne faisait rien d'utile. Alors Bois-Robert, « exhorté par tous les académiciens, en particulier par M. Chapelain », fut prié de faire une

(i) Les frères Du Puy.

(2) Lettre à Bouchard, du 6 janvier 1639; I, 358.

(3) Lettre à Bouchard, du 23 août 1639, citée par M. Livet.

{Histoire de r Académie française, I, 383.)

ET NOS DEUX rREMIKRES ACADÉMIES 341

nouvelle démarche auprès de Richelieu. Il eut mission d'exposer au Cardinal qu'il n'y avait qu'un moyen d'avancer le Dictionnaire : c'était d'en charger Vaugelas, en lui rendant la pension de 2,000 livres dont il n'était plus payé. « Le Cardinal reçut alors favorablement cette ouverture et répondit qu'il étoit prêt de donner môme la pension du sien, s'il étoit besoin ; mais qu'il désiroit de voir comment M. de Vaugelas s'y voudroit prendre. On lui présenta les deux projets; il goûta fort le plus long (1), que je vous ai rapporté presque tout entier : la pension de 2,000 livres fut rétablie à M. de Vaugelas (2). »

Cet heureux résultat était du encore à l'intervention de Chapelain. Les lettres de celui-ci ne laissent aucun doute à cet égard. En même temps, elles nous donnent la date exacte du rétablissement de cette pension. Le 30 janvier 1639, il annonce la bonne nouvelle à Balzac. « Depuis huit jours en ça, écrit-il, j'ai entrepris de lui faire rétablir sa pension et l'ai obtenu par l'intercession de M. l'abbé de Bois-Robert; lequel, sur les propositions que je lui ai faites et les raisons que je lui ai alléguées, a si bien gouverné son maître que la chose s'est achevée au grand contentement de ses amis. Pour engager Son Eminence à cette générosité, nous lui avons fait promettre que M. de Vaugelas composeroit le Dictionnaire à quoi il s'en va travailler (3j. »

(1) Le projet de Chapelain.

(2) Ch. Livet; I, 107.

(3) Lettre à Balzac, du 30 janvier 1639; l, 375.

342 ciivri-LAix

Remarquons en passant l'exaclitucle du récit de Pellisson. Bien souvent on le prendrait pour le commentaire ou la copie des lettres de Chapelain, tant les deux narrations se ressemblent et s'accordent entre elles pour les moindres détails. Le 10 février 1039, Chapelain parle encore de la pension de Vau gelas et avoue que, pour sa part, il a contribué largement à la faire rétablir. « C'est une pension, dit-il, à titre très onéreux et pour une chose longue et pénible h faire. J'ai eu pour fondement de mon entreprise la passion que Son Eminence avoit que l'Académie fut utile et que ce Dictionnaire fût fait (1). »

Pellisson se sert presque des mêmes termes pour dire combien Richelieu s'intéressait au travail du Dictionnaire. Le Cardinal, écrit-il, s'était plaint souvent que l'Académie « ne faisoit rien d'utile pour le public >) ; il s'en était même fâché jusqu'à dire qu'il l'abandonneroit (2).

La pension de Vaugelas fut rétablie vers la fin du mois de janvier 1639. Dès les premiers jours de février, les registres disent le 7 février, Vaugelas « commença à dresser les cahiers du Dictionnaire ». Grâce à l'historien de l'Académie, nous savons comment on procédait dans ce travail. Vaugelas apportait ses cahiers, dont il donnait lecture ; à la fin de chaque séance, « on lisoit les mots qu'on devoit examiner dans la suivante, afin qu'on eût le loisir d'y penser » . Pellisson signale une particu-

(1) Lettre à M. de Chivcs, du IG février 1039. — Lettre citée par M. Livet, I, 375.

ET NOS DEUX mÈMlÈRES ACADÉMIES 343

larité assez curieuse : l'oubli momentané du mot Académie. « On commença, dit-il, d'examiner la lettre A, où, pour le jemarquer en passant, il arriva une chose assez plaisante, c'est que le mot ô' Académie fut omis en sa place, sans qu'on y prît garde que quelque temps après (1). ))

Au mois de juin, l'Académie travaillait assidûment à son Dictionnaire. Du moins le promoteur de cette entreprise semble-t-il plus satisfait de ses confrères : il ne se plaint pas, comme il lui arrive si souvent, dé leur négligence et de leur paresse. Le 20 juin 1039, il écrit à Bouchard : « Pour nouvelle, lui dit-il, je vous dirai qu'enfin à ma sollicitation, et, je puis dire par mon industrie, l'Académie fraiiçoise est engagée â faife le Dictionnaire sur le plan que je vous ai envoyé, Ct que j'ai fait rétablir la pension de M. de Vaugelas, perdue et rayée depuis di.\ ans, pour y travailler Ci défricher les matières afin que la Compagnie se résolve. Nous sommes déjà bien avant dans TA, et, sans cette guerre qUi cohfotid tout (2), nous l'aurions bien avancé en peu de temps ct mis en état de faire honneur et profit h la France (3). »

Malgré ces belles espérances, il fallut plusieurs mois pour terminer la première lettre. Et cependant, au témoignage môme de Chapelain, on peut le croire sur parole, l'Académie s'appliquait à sa tâche avec beaucoup de

(2) La guerre de Trente ans. Opérations militaires en Alsace, on 1639.

(3) Lettre à Bouchard, du 26 juin 1C39; I, ^î|5.

344 CUAPELAIN

zèle. De son côté, Vaugelas présentait régulièrement ses cahiers, et fournissait « aux trois bureaux qui se tiennent toutes les semaines avec assiduité pour l'avancement du Dictionnaire (1) ».

Ces « trois bureaux » dont parle ici Chapelain, doivent être celui des assemblées ordinaires d'une part; de l'autre, celui des deux assemblées extraordinaires qui se tenaient le mercredi, l'une chez le chancelier Seguier, l'autre chez d'Ablancourt. Pellisson parle de la création de ces « trois bureaux », décidée, disaient les registres du 11 juillet 1039, en vue d'avancer l'ouvrage plus rapidement. « On résolut, depuis, qu'outre les assemblées ordinaires, il s'en feroit, le mercredi, d'extraordinaires pour ce sujet, en deux bureaux, qui se liendroient en même temps, l'un chez M. le Chancelier, l'autre chez M. d'Ablancourt, en l'absence duquel on le transféra depuis chez M. Sirmond. Avec tout cela, ce travail étoit extrêmement long : et la lettre A, commencée le 7 février 1639, ne fut achevée que le 17 d'octobre, environ neuf mois après (2). »

Mais, en IQhO, cette belle ardeur de l'Académie pour la continuation de son Dictionnaire, était bien refroidie. A cette date, Chapelain constate à regret qu'on n'avance pas. « L'Académie, dit-il à Bouchard, travaille toujours au Dictionnaire, et avance comme dans les Compagnies, c'est-à-dire lentement (3). » Vingt ans après, en 1660, à

(1) Lettre à Bois-Robert, du 20 juillet 1639; I.

(3) Lettre du 23 mai 16i0 ; I, 630.

KT NOS DliUX PUEMll^UES ACADÉMIIiS 3'tO

propos de la l'éimpression du dictionnaire de la Cru^ca, il se plaindra encore des mêmes lenteurs. <( Les grandes machines se remuent malaisément, dira-t-il, témoin celle de l'Académie françoise pour l'édition du sien (1). n

Les registres du 19 mai 16/i2 parlaient d'autres réunions supplémentaires; mais ce surcroît de travail, cette augmentation de « bureaux » n'amena aucun résultat. Pellisson donne une raison excellente de l'inutilité de ces mesures. « On crut donc, écrit-il en s'appuyant sur les registres de 16/j2, qu'outre ces deux bureaux, il en falloit établir deux autres : l'un, le vendredi, chez M. de Bourzeys, Tautre, le mercredi, chez M. Conrart; et à chacun certains académiciens avoient ordre de se trouver. Mais ce soin a été presque inutile; car, comme on ne travailloit pas en ces quatre lieux, ni avec même génie et même force, il a fallu repasser sur plusieurs choses que ces bureaux particuliers avoient décidées; à quoi on travailloit encore, lorsque j'écri vois cette relation (2). »

La mort de Vaugelas, vers la fin de 1649, ou au commencement de 1650, vint retarder l'achèvement de ce grand travail. Richelieu n'était plus là aussi pour stimuler les paresseux. Mézeray eut la succession de Vaugelas;. c'est lui qui fut chargé de continuer son œuvre. L'auteur d'un récent ouvrage, les Fauteuils de l Académie française^ a fait à ce sujet de bonnes réflexions sur l'état de la langue à la veille de l'apparition du Dictionnaire tant attendu. « Mézeray, qui remplaça Vaugelas,

(1) Lettre à Émeric Bigot, du 15 mars 1660; II, 83.

dit-il, n'avait ni moins de zèle ni moins d'instruction. Il travailla sur le même plan, en utilisant les notes innombrables que son prédécesseur avait laissées. Grâce à sa persévérance et au concours assidu de l'Académie, le Dictionnaire était terminé en 1672. Mais on ne crut pas devoir le publier avant d'en avoir fait toute une revue, et cette revue fut presque aussi longue que l'avait été le premier travail, à cause des changements qui se produisaient sans cesse dans la langue à ce moment, qui est celui de toute notre histoire, où elle a fait le plus de progrès. Un souille fécond passait alors sur la France. Sa littérature, longtemps endormie, se réveillait tout à coup; une foule de grands hommes se révélaient de toute part et donnaient au monde les plus admirables travaux. C'était le grand siècle qui se levait pour la France, et toutes les Muses accouraient pour le couronner. Aussi, depuis trente ans que Chapelain et Vaugelas avaient entrepris le Dictionnaire, le style et le goût n'étaient presque plus reconnaissablés. Ce nouveau Dictionnaire paraissait vieux dans ses premières lettres, et il y avait presque autant de travail à le retoucher qu'il en eût fallu pour le faire. Enfin il parut pour la première fois en 169/i, quand Bos>uet venait de prononcer l'oraison funèbre du grand Condé, quand M""" de Maintenon faisait représenter Esther et Alhalie sur son théâtre de Saint-Cyr, c'est-à-dire lorsque la Fi-ance était à l'apogée de sa gloire littéraire (l). «

(1) Les Fauteuils à l'Académie française, par Pr. Vodrennc; Introduction, p. lvI; h vol. in-8°. Paris, Bloiul et Barrai. L'ouvrage est sans date; mais il a paru en 1888.

Il est dommage que ce livre en général, et cette belle page en particulier, soient souvent gâtés par des erreurs graves, et qu'on a de la peine à s'expliquer tant elles sont grossières. Passe encore pour certains à peu près; quoique cependant il soit un peu fort de dire que Bossuet « venait de prononcer l'oraison funèbre de Condé )), lorsque parut, en 1694, le Dictionnaire de l'Académie. La mémorable oraison funèbre avait été prononcée sept ans auparavant, le 10 mars 1687. Nous ferons la même observation pour Esther et Athalie : l'ime avait été représentée pour la première fois, six ans plus tôt, le 26 janvier 1689; l'autre le fut le 5 janvier 1691. L'erreur est plus grave à propos de Vaugelas. L'Académie, dit notre auteur, ne put recouvrer les papiers du célèbre grammairien qu'en 1651, « onze ans » après la mort de Vaugelas. C'est un an seulement qu'il eut fallu dire : Vaugelas mourut vers la fin de 16/i9, ou au commencement de 1650 (1).

L'Académie employa plus de vingt ans à ces retouches et à ces corrections, de 1672 à 1694. Chapelain put du moins saluer avant de mourir l'achèvement de cette œuvre dont il avait été le promoteur, qu'on avait exécutée d'après ses plans, et dont il « passionna » l'accomplissement toute sa vie. « Ainsi la révision de ce grand ouvralge, écrit d'Olivet, révision bien plus longue et bien plus pénible qu'une première façon, ne commença qu'en 1672, et il fut achevé d'imprimer en 1694 (2) . «

(1) Les Fauteuils à l'Académie française, Introduction, p. lyi.

(2) Ch, Livet; II. 37.

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