CHAPITRE XIV
Dictionnaire de l'Académie. {Sidte.) — Le Dictionnaire publié en 169i. Description de cette première édition. Les Dictionnaires rivaux. Dictionnaire de Furetiôrc, 1690. — Epilrc dcdicatoire du Dictionnaire de l'Académie. Perrault est l'auteur de YEpitre. — Eloges et critiques du Dictionnaire. Opinion de d'Olivct. Jugement de La Monnoye, 2t décembre 1693. — Dictionnaire de Richelet, 1680. — Patru, collaborateur de Richelet. — Autres collaborateurs. — Lettre de Patru à Maucroix, 4 avril 1677. — Dictionnaire de Richelet, jugé par La Monnoye, 15 février 1694. — Dictionnaire de la Crusca.
En 1652, au moment où il écrivait son Histoire, Pellisson exprimait une crainte : celle de ne pas voir la fin d'un ouvrage commencé depuis près de vingt ans. « On s'assemble deux fois la semaine, disait-il alors, pour avancer ce Dictionnaire; mais sans compter qu'il faut repasser une partie de ce qui a été fait dans ces petits bureaux, il n'a été conduit jusqu'ici qu'environ la lettre I; et cette longueur, avec l'incertitude de la fortune que l'Académie doit avoir à l'avenir, peut faire douter s'il s'achèvera jamais (1). »
Il s'acheva pourtant, mais après une préparation de
(1) Ch. Livet; L 110.
plus de cinquante ans. La première édition parut enfin, en 169/i, sous ce titre, que nous donnons en entier : (( Le Dictionnaire de l'Académie françoisc dédié au Uoy; à Paris, chez la veuve de Jean-Baptiste Coignard, imprimeur ordinaire du Roy et de l'Académie franroise, rue Saint-Jacques, à la Bible d'Or ; et chez Jean-Baptiste Coignard, imprimeur et libraire ordinaire du Boy et de l'Académie franroise, rue Saint-Jacques, près Saint-Séverin, au Livre d'Or. M. DC. LXXXXIV. Avec privilège de Sa Majesté (1). » L'ouvrage formait deux beaux volumes in-folio, ornés d'une gravure, et de trois jolies vignettes dues aux célèbres graveurs du temps : J.-B. Corneille, Jean Mariette et G. Edelinck.
Nous n'avons pas qualité pour apprécier cette œuvre considérable, œuvre de critique autant que de goût et de patience.
Le délai avait été long, et justifiait bien le mot de Chapelain : « Les grandes machines se remuent malaisément. » Il avait fallu moins de temps à un seul individu, àFuretière, pour préparer son Dictionnaire. Dès 1685, il était prêt à le publier. Mais, sur les réclamations de l'Académie, le privilège pour l'impression lui fut retiré (2). L'ouvrage n'en parut pas moins en Hollande, deux ans après la mort de l'auteur, et quatre avant le Dictionnaire de l'Académie. H avait le titre peu modeste
(1) Le privilège est daté du 28 juin 167A. L'aclaevé d'imprimer est du 21 août leofi.
(2) Pour toute cette affaire, voy. Histoire de t' Académie française, II, 38 et i-î.
de Dictionnaire universel; trois volumes in-folio, La Haye et Rotterdam, chez Arnout et Reinier Leers, 1690.
Eq tête du Dictionnaire de l\ Académie françoise se trouve une épître dédicatoire à Louis XIV, rédigée par Perrault. « Quand l'Académie, nous dit d'Olivet, fut sur le point de mettre au jour son Dictionnaire en 169^4, elle chargea M. Perrault d'en préparer l' Epître dédicatoire (1). » Il fait bon, dans la situation présente de la France, d'entendre parler, avec cette patriotique fierté de notre gloire d'autrefois, de notre double illustration dans les lettres et dans les armes! Il fait bon d'entendre dire que ce fut là « le beau siècle de la France » ; le temps où nous fûmes vraiment « la nation dominante » ; où chacun était fier de parler notre langue et d'imiter nos coutumes! « Vous répandez sur nous, disait Perrault dans son projet d'Epitre, un éclat qui assujettit les étrangers à nos coutumes, dans tout ce que leurs lois peuvent leur avoir laissé de libre; ils se font honneur de parler comme ce peuple à qui vous avez appris à surmonter tous les obstacles, à ne plus trouver de places imprenables, à forcer les rctranchemens les plus inaccessibles. »
Puis, parlant de l'ouvrage enfin terminé, Perrault ajoutait avec une noble confiance : a S'il arrive, comme nous osons l'espérer, qu'il ait le pouvoir de fixer la langue pour toujours, ce ne sera pas tant pour nos soins, que parce que les livres et les autres monumcns qui parleront du règne de Votre IVIajesté feront les délices de
(1) Ch. Livet, II, /,82.
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tous les peuples, feront l'étude de tous les rois, et seront toujours regardés comme faits dans le temps de la pureté du langage et dans le beau siècle de la France (1). »
C'est le texte du manuscrit; ce n'est pas du tout celui de l'imprimé. L'Académie voulut polir cette rédaction; à notre avis, elle n'a fait que la gâter. Elle a paraphrasé, délayé le texte de Perrault; elle a remplacé le langage simple et sans façon d'un académicien du premier âge, d'une époque où l'on gardait encore certaine fierté, même en s'adressant au Roi, par des formes plus adoucies, un ton plus cérémonieux, partant plus embarrassé. Si nous en croyons d'Olivet, Racine et Régnier auraient « poli » le texte primitif de Perrault. L'Académie avait chargé ce dernier de préparer l'Epître dédicatoire. « 11 travailla, ajoute d'Olivet, et lorsqu'il fut content de son ouvrage, il en fit imprimer quarante copies, pour en distribuer à tous ses confrères, afin que chacun, en son particulier, se donnât la peine de l'examiner. Une de ces copies est heureusement parvenue jusqu'à moi, avec des remarques manuscrites, où je soupçonne l'abbé Régnier et Racine lui-même d'avoir eu bonne part (2). »
Pour nous, nous attribuerons à Régnier-Desmarais la part la plus large dans ces mauvaises corrections. Racine, dont le style est si franc et si vif, était incapable de remplacer par un pesant commentaire, par un lan-
(1) « Epitre dédicatoire du Dictionnaire, avec les remarques de l'Académie », publiée par M. Livet, Histoire de V Académie française, II, 482.
(2) Histoire de V Académie française, II, 482.
gage emphatique et diffus, ce qui avait été mieux exprimé auparavant.
Nous allons mettre en regard les deux textes, ou plutôt le texte et le corrigé : il sera plus facile de les comparer l'un et l'autre. Le rapprochement est curieux : un professeur de seconde ou de rhétorique en tirerait aisément une bonne leçon de goût pour ses élèves (1). Le projet à'Epître n'est pas sans défaut; mais, à tout prendre, cet essai vaut beaucoup mieux que la mauvaise paraphrase de Desmarais. Dans le texte imprimé, nous marquons en caractères italiques ce que le correcteur a conservé de la rédaction de Perrault.
TexiG de Perrault.