AU ROI
SlRE,
Le Diclionnaire de TAcadémie françoise paroît enfin sous les auspices de Votre Majesté, et nous avons osé mettre à la tôte de notre ouvrage le nom auguste du plus grand des rois. Quelques soins que nous ayons pris d'y rassembler tous les termes dont l'éloquence et la poésie peuvent former Téloge des plus grands héros,
Texle imprimé.
Sire,
L'Académie françoise ne peut se refuser la gloire de publier son Dictionnaire sous les auspices de son auguste protecteur. Cet ouvrage est un recueil fidèle de tous les termes et de toutes les phrases dont VÉloquence et la.
Poésie peuvent former des éloges; mais nous avouons, Sire, qu'en voulant travailler au vôtre, vous nous avez
(1) Voy. la critique détaillée de cette Epilre, Histoire de r Académie française, II. /t85.
Texte de Perrault.
nous avouons, Sire, que vous nous en avez fait sentir plus d'une fois et le défaut et la foiblesse.
Lorsque notre zèle ou notre devoir nous ont engagés à parler du secret impénétrable de vos desseins, que la seule exécution découvre aux yeux des hommes, et toujours dans les raomens marqués par votre sagesse, les mots de prévoyance, de prudence et de sagesse même ne répondoient pas à nos idées, et nous aurions osé nous servir de celui de providence, s'il pouvoit jamais être permis de donner aux hommes ce qui n'appartient qu'à Dieu seul.
Ce qui nous console, Sire, c'est que sur un pareil sujet les autres langues n'auroient aucun avantage sur la nôtre :
celle des Grecs et celle des Romains seroient dans la môme indigence; et tout ce que nous voyons de brillant et de sublime dans leurs plus fameux panégyriques n'auroit ni assez de force, ni assez d'éclat, pour soutenir le simple récit de vos victoires.
Que l'on remonte de siècle
Texte Unprimé.
fait sentir plus d'une fois la foiblesse de notre langue.
Lorsque notre zèle ou notre devoir nous ont engagés à célébrer vos exploits, les mots de valeur, de courage et d'intrépidité nous ont paru trop foibles; et quand il a fallu palier de la profondeur et du secret impénétrable de vos desseins, que la seule exécution découvre aux yeux des hommes, les mots de prévoyance, de prudence et de sagesse même ne répondoient qu'imparfaitement à nos idées.
Ce qui nous console, Sire, c'est que sur un pareil sujet les autres langues n'auroient aucun avantage surlanôtre. Celle des Grecs et celle des Romains seroient dans la même impuissance : le Ciel n'ayant pas voulu accorder au langage des hommes des expressions aussi sublimes que les vertus qu'il leur accorde quelquefois pour la gloire de leur siècle.
Gomment exprimer cet air
3oo
Texte de Perrault.
en siècle jusqu'à l'antiquité la plus reculée, qu'y trouvera-t-on de comparable au spectacle qui fait aujourd'hui l'attention de l'univers : toute l'Europe armée contre vous, et toute l'Europe trop foible.
Qu'il nous soit permis, Sire, de détourner un moment les yeux d'une gloire si éclatante, et d'oublier, s'il est possible, le Vainqueur des nations, le Vengeur des rois, le Défenseur des autels, pour ne regarder que le protecteur de l'Académie françoise. Nous sentons combien nous honore une protection si glorieuse; mais quel bonheur pour nous de trouver en même temps le modèle le plus parfait de l'éloquence?
Vous êtes. Sire, naturellement et sans art, ce que
Texte imprimé.
de grandeur imprimé sur votre front, et répandu sur toute votre personne, cette fermeté d'âme que rien n'est capable d'ébranler, celte tendresse pour le peuple, vertu si rare sur le trône, et ce qui doit toucher particulièrement des gens de lettres, cette éloquence née avec vous, qui, toujours soutenue d'expressions nobles et précises, vous rend maître de tous ceux qui vous écoutent, et ne leur laisse d'autre volonté que la vô~ tre? Mais où trouver des termes pour raconter les merveilles de votre règne?
Que Von remonte de siècle en siècle, on ne trouvera rien de comparable au spectacle qui fait aujourd'hui Vattention de tout l'univers : toute l'Europe armée contre vous, et toute l'Eu' rope trop foible.
Texte de Perrault.
nous lâchons de devenir par le travail et par l'étude; il règne dans tous vos discours une souveraine raison, toujours soutenue d'expressions fortes et précises qui vous rendent maître de toute l'âme de ceux qui vous écoutent, et ne leur laissent d'autre volonté que la vôtre.
L'éloquence où nous aspirons par nos veilles, et qui est en vous un don du Ciel, que ne doit-elle point à vos actions héroïques? Les grâces que vous versez sans cesse sur les gens de lettres peuvent bien faire fleurir les arts et les sciences; mais ce sont les grands événemens qui font les poètes et les orateurs : les merveilles de votre règne en auroient fait naître au milieu d'un pays barbare.
Texte imprimé.
C'est sur de tels fondemens que s'appuye l'espérance de l'immortalité où nous aspirons; et quel gage plus certain pouvons-nous en souhaiter que votre gloire, qui, assurée par elle-même de vivre éternellement dans la mémoire des hommes, y fora vivre nos ouvrages? L'auguste nom qui les défendra du temps, en défendra aussi la langue qui aura servi à le célébrer; et nous ne doutons point que le respect qu'on aura pour une langue que vous aurez parlée, que vous aurez employée à dicter vos résolutions dans vos conseils, et à donner vos ordres à la tête de vos armées, ne la fasse triompher de tous les siècles. La supériorité de votre puissance l'a déjà rendue la langue dominante de la plus belle partie du monde.
Texte de Perrault Tandis que nous nous appliquons à l'embellissement de notre langue, vos armes victorieuses la font passer chez les étrangers :
nous leur en facilitons l'intelligence par notre travail, et vous la leur rendez nécessaire par vos conquêtes; et, si elle va encore plus loin que vos conquêtes, si elle réduit toutes les langues des pays où elle est connue à ne servir presque plus qu'au commun du peuple, une si haute destinée vient moins de sa beauté naturelle et des ornemens que nous avons tâché d'y ajouter, que de l'avantage d'être la langue de la nation qui vous a pour monarque, et (nous ne craignons pas de le dire) que vous avez rendue la nation dominante. Vous répandez sur nous un éclat qui assujettit les étrangers à nos coutumes dans tout ce que leurs lois peuvent leur avoir laissé de libre; ils se font honneur de parler comme ce peuple à qui vous avez appris à surmonter tous les obstacles, à ne plus trouver de places imprenables, à forcer les retranchcraens
Texte imprimé
Tandis que nous nous appliquons à l'embellir, vos armes victorieuses la font passer chez les étrangers : nous leur en faci~ liions Vintelligence par notre travail, et vous la leur rendez nécessaire par vos conquêtes; et, si elle va encore plus loin que vos conquêtes, si elle se voit aujourd'hui établie dans la plupart des cours de l'Europe, si elle réduit, pour ainsi dire, les langues des pays où elle est connue, à ne servir presque plus qu'au commun du peuple ; si enfin elle tient le premier rang entre les langues vivantes, elle doit moins une si haute destinée à sa beauté naturelle, ({Il slu rang que vous tenez entre les rois et les héros.
CDAPELAIN
Texte de Perrault.
les plus inaccessibles. Quel empressement, Sire, la postérité n'aura-t-elle point à rechercher, à recueillir les mémoires de votre vie, les chants de victoire qu'on aura môles à vos triomphes?
C'ost ce qui nous répond du succès de notre ouvrage; et s'il arrive, comme nous osons l'espérer, qu'il ait le pouvoir de fixer la langue pour toujours, ce ne sera pas tant pour nos soins, que parce que les livres et les autres monumens qui parleront du règne de Voire Majesté feront les délices de tous les peuples, feront l'étude de tous les rois, et seront toujours regardés comme faits dans le temps de la pureté du langage et dans le beau siècle de France.
Texte iinprimé.
Que si l'on a jamais dû se promettre qu'une langue vivante pût parvenir à être fixée, et à ne dépendre plus du caprice et de la tyrannie de l'usage, nous avons lieu de croire que la nôtre est parvenue de nos jours à ce glorieux point d'immutabilité, puisque les livres et les autres monumens qui parleront de Votre Majesté, seront toujours regardés comme faits dans le beau siècle de la France, feront à jamais les délices de tous les peuples et Vétude de tous les rois.
Nous n'avons pas qualité pour apprécier cette œuvre, considérable et utile en définitive, malgré d'inévitables imperfections; œuvre de critique et de goût, autant que de savoir et de patience. Selon l'usage, les contemporains ne furent pas en retard pour médire du nouvel ouvrage. Au lieu de tenir compte des efforts que ce long travail avait coûtés, des services que pouvait rendre un
vocabulaire autorisé, il3 préférèrent le tourner en ridicule et le cribler de mille traits. Voulez-vous savoir l'accueil fait à cette première édition du Dictionnaire de l'Académie? Lisez un curieux article, intitulé : Recherches sur les anciens Lexiques, suivies de coiisidérations sur les moyens d' améliorer les nouveaux dictionnaires (1). « Ce fut en 169/i, dit l'auteur de ces Recherches, que l'Académie française publia le sien en deux volumes infolio, et malgré plus d'un demi- siècle passé à la confection de ce travail qui, selon la promesse de la docte Compagnie, devait porter la langue à sa deryiière perfection, en traçant un chemin pour parvenir à la plus haute éloquence, il fut bien loin toutefois de répondre à l'attente générale et de paraître le digne vocabulaire des chefs-d'œuvre dont s'illustrait alors la France. L'Académie avait disposé les mots par racines, en plaçant tous les dérivés et les composés sous les mots primitifs dont ils descendent, forme plus logique, mais d'un usage beaucoup moins facile que l'ordre alphabétique, déjà consacré par Richelet et surtout par Furetière, qui était en outre plus complet, et, de l'aveu même de Racine, pouvait lui être préféré. Aussi, dès son apparition, l'ouvrage de l'Académie devint-il l'objet de nombreuses critiques; la plus ingénieuse et la plus mordante fut d'en extraire les façons de parler populaires et proverbiales, et de les publier sous le titre de Dictionnaire des Halles, par A.Yiom\, Bruxelles, 1696, in-12. L'Académie ne répondit
(1) Bulletin du Bibliophile, 1836, 2" série. Article signé : Pellissier,
pas et fit bien; mais elle ne proûta point assez de ces critiques, et ce fut un tort. Cependant, elle adopta la forme alphabétique dans sa seconde édition de 1718 (1). » , M. Du Boys, à qui nous empruntons ces renseignements, signale aussi, dans le Bulletin du Bibliophile du Ipaois d'octobre 1835, un piquant article de Ch. Nodier, sur les Satires publiées à r occasion du premier Dictionnaire de l'Académie.
. Heureusement pour l'Académie, tout le monde n'était pas de l'avis des satiriques ou des mauvais plaisants. Nombre de bons esprits se montrèrent plus indulgents, et, tout en reconnaissant les défauts de l'ouvrage, surent en apprécier l'utilité. D'Olivet en loue franchement le plan et en vante le mérite (2). De son côté, La Monnoye, « un des érudits les plus savants de son temps », défend le Dictionnaire contre les critiques de Thoynard (3). La lettre du philologue est datée du 21 décembre 1693, ce qui prouverait que le Dictionnaire, malgré le millésime qu'il porte, parut un peu avant 1694. « On me mande, écrit La Monnoye à son correspondant, que le Dictionnaire de l'Académie paroît en deux volumes in-folio, et qu'on travaille à un troisième qui contiendra les termes des arts [h). Faites-moi savoir, je vous prie,
(1) Cité par M. E. Du Boys. Bulletin du, Bibliophile, juilletaoût, 1889.
(2) Voy. plus loin.
(3) Nicolas Thoynard, né à Orléans le 5 mars 1629; mort à Paris, le 5 janvier 1706.
(4) C'est le Dictionnaire de Th. Corneille, paru en 1C9/|, et dont nous parlons plus loin.
ET NOS DEUX PREMiÈftES ACADÉMIES 361
de quel prix sont ces deux premiers volumes, et si l'on ne peut pas les relier commodément en un. Vous me parliez, ce me semble, de ce Dictionnaire dans votre lettre précédente, comme s'il étoit imprimé. Vous y repreniez l'ordre des mots qu'on y a rangés par racines à l'exemple du Calepin (i), tel que nous l'avons aujourd'hui, du Trésor d'Henry Estienne et de son abrégé par Scapula (2). Cet ordre a son utilité, on s'y accoutume en peu de temps, et ce qu'il pourroit faire de peine à trouver la suite littérale des mots peut être aisément réparé par une table alphabétique mise à la fin du Dictionnaire (3).
« Vous y condamniez l'orthographe de quoter. J'avoue que tout le monde écrit cotter ou coter. Cependant tout le monde écrit quote partie, ou partie aliquote; je ne vois pas grand inconvénient à écrire quoter, comme on l'écrivoit du temps de Nicod et auparavant. Monet, Oudin et plusieurs autres écrivent cote?' et quoter indifféremment. Quoter représente mieux l'origine du mot, et l'autorité de l'Académie sera peut-être assez grande pour rétablir l'ancien usage.
« A l'égard de ré-imprimer, je baise les mains à votre M. Cramoisy. Qui a jamais ouï dire qu'on réimprime un
(1) Ambroisc Calepin, 1435-1511, auteur d'un Dictionnaire polyglotte. Le mot calepin est passé dans la langue française et signifie un recueil de notes,
(2) Le Lexic'im grœco-latinum, publié par Jean Scapula. Bàle, 1579; in-f°, d'après le Thésaurus linyuœ grsecœ (VWcnvï Estienne.
(3) C'est ce qui a été fait à la fin de chaque volume de cette première édition de 1694.
livre? L'usage est pour rimprime, et je m'en rapporte volontiers au Dictionnaire de l'Académie (1). »
Puisque nous parlons des lexiques de la langue, qu'on nous permette une légère digression. Nous avons cité celui de Furetière; nous devons faire mention d'un autre, de celui de Richelet. La première édition est de 1680 (2). D'Olivet, dans sa continuation de l'histoire de Pellisson, a inséré, à ce sujet, une délicieuse lettre de Patru. On reprochait à l'Académie de bannir de ses articles les exemples tirés des auteurs. Patru, au contraire, « étoit fortement pour les citations ». Le h avril 1677, il écrit à Maucroix, l'ami de La Fontaine, et l'enrôle comme collaborateur du futur dictionnaire. C4hose piquante, Patru, tout comme Furetière, et vers le même temps, travaillait à faire concurrence à ses confrères de l'Académie. Il indique à Maucroix la différence du plan des deux ouvrages, et espère un véritable succès pour celui des deux qui n'aura aucun caractère officiel.
« Mon cher, écrit Patru à son ami Maucroix, tu sauras que Cassandre et Richelet (3), nos anciens camarades, dont le premier est mon secrétaire et l'autre mon lecteur, me demandent leurs appointemens. Voici en quelle monnoie. Ils ont envie de faire un dictionnaire qui soit
(1) Lettre inédite, du 21 décembre 1693. publiée par M. E. Du Boys; Bulletin du Bibliophile, juillet-août 1889.
(2) 1 vol. in-4'; deux parties en 1 vol. Genève, Jean Herman Widerhold, 1680. Bibl. nat.
(3) François Cassandre, mort en 169.">. — Richelet, né en 1631, mort en 1698.
composé de citations extraites de nos bons auteurs, et ils croient que, si je veux revoir l'ouvrage, un libraire le paiera bravement (I). Cette idée leur est venue sur ce que l'Académie, contre mon avis, qui fut toujours celui de Chapelain et de beaucoup d'autres, persiste dans sa résolution de ne point citer. Cassandre a déjà fait un essai qui me donne, me herclel une bonne opinion de ce qu'on fera sur le même plan. Il s'est attaché aux mots qui sont de peu d'usage et qui regardent les plantes, les animaux, l'anatomie ou la pharmacie.
« Richelet va dépouiller tout d'Ablancourt. J'en ferai autant pour mes plaidoyers. Nous ne ferons que crayonner les passages. Un petit copiste à six deniers (2) portera le tout sur du papier qui ne sera écrit qiie d'un côté, tellement qu'il ne faudra que découper ce papiei*, et rapporter chaque morceau en son lieu et place où il sera collé. Tu sais que les Indices ne se font pas autrement.
« Nous sommes convenus que, pour ta part, non seulement tu ferois la môme chose pour tes propres ouvrages, mais de plus (garde-toi de diref non !) pour tout Balzac. Il a été réglé, ordonné, nous réglons, ordonnons, que tu fourniras celte tâche. Richelet est sûr de cinq ou six auteurs vivans qui, pour avoir le plaisir et l'honneur d'être cités eux-mêmes, fourniront d'autres extraits pardessus le marché ; et chacun gardera le silence, pour mettre sa petite vanité à l'abri, comme de raison. Je m'en
(1) Un l)on prix.
(2) Copiste qui n'était pas payé bien cher. Il fallait douze deniers pour faire un sou.
364 CUAPELAIN
suis ouvert au Rapin et au Bouhours, qui s'y jettent à corps perdu. Allons, notre ami, travaille et beaucoup et promptement. Songe que nous n'avons pas, comme toi, un bréviaire bien payé, quoique mal récité. Adieu. Nous nous aimions à la bavette (1), aimons-nous toujours (2) . n Patru, Bouhours, Rapin, Maucroix, un grave académicien, deux jésuites et un chanoine, travaillant ensemble au Dictionnaire de Richelet, l'aventure est piquante ! Le lecteur de Patru se moqua joliment de ses collaborateurs. Comme pour les empêcher de vanter leur concours, et se réserver à lui seul le principal mérite de l'œuvre, notre homme sema ses articles d'une multitude d'exemples et de propos gaillards, bien plus faits pour des libertins que pour des gens studieux. Richelet ne put obtenir de privilège pour l'impression de son singulier, ouvrage : ce n'est pas étonnant.
Après la mort du plaisant lexicographe, une seconde édition parut, en 1719, à Rouen, en deux volumes in-f, sous ce titre : Nouveau dictionnaire français. C'est celle que l'on cite d'ordinaire. Quoique fortement expurgée, elle garde encore de nombreux vestiges de la rédaction primitive.
Une lettre publiée récemment, par le jeune et savant érudit que nous avons nommé plus haut, renferme les mêmes critiques de Patru. Le 15 février 169/i, quelques jours après l'apparition du Dictionnaire de l'Académie,
(1) C'est-à-dire : quand nous portions bavette, quand nous étions tout petits.
(2) Lettre du /» avril 1677. [Histoire de t' Académie française, II, 50.)
La Monnoye donne son opinion. Il écrit à Nicolas Thoynard, « le premier chronologiste de l'Europe », comme il l'appelle. Patru eût été moins sévère pour l'ouvrage de Richelet : il avait ses raisons pour cela; mais, pour le Dictionnaire de l'Académie, le philologue bourguignon le juge comme le célèbre avocat. « J'avois, Monsieur, samedi dernier, dit La Monnoye, la main à la plume pour vous écrire, lorsque je reçus votre lettre. Aussitôt je quittai tout pour aller trouver M. Joly (1), à qui je lus tout ce que vous marquez touchant la douzaine d'exemplaires du Dictionnaire de Richelet (2), de l'un desquels l'auteur s'offroit à lui faire présent. Après quelques difficultés, il accepta la commission, et se chargea d'écrire lui-même à M. Turretin (3) qu'il connoît, et de me donner avis de sa réponse. S'il est vrai que ce Dictionnaire soit autant augmenté que vous le dites, j'en prendrai, avec votre permission, deux exemplaires, l'un pour un ami, l'autre pour moi. Il seroit fort à propos que l'auteur en augmentant son ouvrage se fût appliqué à le corriger. Il y a beaucoup de fautes; je pourrois à ma part lui en coter près de quatre cens dont il auroit peine à discon-
(1) Bernard Joly, sans doute. En 1696, La Monnoye résigna, en faveur de celui-ci, ses fonctions de « correcteur à la Chambre des Comptes de Bourgogne ». (Voy. Bulletin du Bibliophile^ p. 235, n° de mai-juin 1889 : Un Bourguignon et un Orléanais érudits au dix-septième siècle, par M. Emile Du Boys.
(2) La 2' édition du Dictionnaire venait de paraître à Genève, 1693, en 2 vol. in-4". Note de M. Du Boys.)
(3) Jean-Alphonse Turrettin, 1671-1737. Voy. Lettres inédiles adressées de 1686 à 1737 à J. A. Tiirrettini, théologien genevois, publiées et annotées par E. de Budé; 3 vol. in-12. Paris, Monnerat,
venir, et un plus habile homme pourroit bien lui en marquer davantage. Le livre, néanmoins, généralement parlant, ne laisse pas d'être bon et commode, préférable même pour les citations au Dictionnaire de l'Académie, dans lequel je suis surpris qu'on n'en ait point employé. Ce n'étoit pas le dessein des premiers académiciens. Leurs successeurs ont eu tort de s'en écarter, et l'exemple seul de MM. de la Grusca suffîsoit pour les redresser sur cet article (1). »
Nous ne laisserons pas cette correspondance, sans faire encore quelque bon emprunt au riche commentaire de M. Du Boys. « M. le marquis de Gaillon, nous dit-on, a publié dans le Bulletin du bibliophile, 1855, 12° série, pp. /i71-/i80, un très curieux article sur le Dictionnaire de Richelet. Il faut en rapprocher une charmante causerie de M. Henri Bouchot, intitulée : les Friponneries de Richelet, publiée dans le Cabinet historique, 1880, t. XXVI (2). »
Là encore nous trouvons quelques renseignements sur la Crusca et son Dictionnaire (3), « un modèle qu'on n'a pas surpassé depuis ». On nous permettra de noter ces détails au passage et d'en faire notre profit. Chapelain, on s'en souvient, était membre de l'Académie florentine. Le célèbre vocabulaire italien lui eùt-il servi, quand il fit le plan de notre futur Dictionnaire, nous n'en serions pas
(1) Voy. M. Emile Du Boys, Bulletin du Bibliophile] n° do juilletaoût 1889, p. 340.
(2) Ibid., p. .340.
(3) 6 vol. in-f». Florence.
ET NOS DEUX PREMIÈRES ACADÉMlliS 367
riurpris. Le passage suivant va nous apprendre une autre particularité : l'Académie française n'a pas été la seule à subir bien des assauts, et la seule aussi exposée au reproche de régenter la langue. « C'est dans la galerie du palais Riccardi, nous dit-on, que se tiennent annuellement les séances de l'Académie de la Crusca, la plus ancienne de ce genre, tribunal grammatical qui a censuré le Tasse, comme l'Académie française. Corneille : l'objet, comme celle-ci, d'éternelles plaisanteries, et cependant toujours et justement honorée; qui a terminé et qui perfectionne son utile dictionnaire, véritable modèle de tous les dictionnaires, et qui compte encore aujourd'hui plusieurs hommes de mérite... C'est à tort que cette Académie a été accusée fréquemment de vouloir imposer ses arrêts comme règles du langage, et de régenter l'Italie; elle n'a point cette prétention, et elle se borne simplement à conserver la pureté de l'idiome toscan (1). »
(1) Voyages historiques en Italie, par M. Valéry; vol. II, p. 280. Paris, 1838. (Cité par M. E. Du Boys, Bulletin du Bibliophile, juil- Ict-aoùt 1889.)