CHAPITRE XV
Dictionnaire de l'Académie. (Suile). — Seconde édition, 1718. Disposition des mots par ordre alphabétique. — Contrefaçon de Hollande, avec le titre faux de seconde édition, 1C96. — Autres éditions du Dictionnaire. — Troisième édition, 1740. — Quatrième édition, 1762. — Cinquième édition, 1798. — Création de l'Institut, 22 août 1793. Nouvelle organisation de l'Institut, 23 janvier 1803. — Sixième édition du Dictionnaire de l'Académie, 1835. Préface de M. Villcmain. — Septième édition, 1877. Préface de M. Silvestrc de Sacy. — Préfaces des six éditions précédentes. Commission dite du Dictionnaire.
Six ans après la première édition de son Dictionnaire, l'Académie en prépara une seconde. Dès 1696, comme elle l'avait fait au début, elle forma deux bureaux : l'un eut l'abbé de Choisy pour secrétaire, l'autre l'abbé Tallemant. A cette occasion, le premier composa un recueil, que nous signale M. Gh. Livet (1). Quelques mots, placés en tête de cet écrit, expliquent en quoi consistait le travail des deux commissions. Le recueil a pour titre : Opuscules sur la langue française par divers académiciens ; Paris, Beinard Brunet, imprimeur de l'Académie françoise; M.DCC.LIV. Les remarques de Choisy sont intitulées : Journal de F Académie française^ par M. l'abbé
(1) Histoire de fAcadémie française^ II, 53.
370 CUAPELAIN
de Choisy (1). « Au commencement de l'année 169(5, lit-on dans ce Journal^ l'Académie résolut, à la pluralité des voix, qu'on travailleroit en deux bureaux ; que dans le premier, on reverroit le Dictionnaire et que, dans le second on proposeroit des doutes sur la langue, qui, dans la suite, pourroient servir de fondement à une grammaire. MM. Charpentier, Perrault, Thomas Corneille, et MM. les abbés Dangeau (2) et de Choisy promirent assiduité au bureau. C'est le dernier nommé qui se chargea de tenir la plume, le reste du quartier. »
Cette édition parut en 1718, avec une préface de Régnier-Desmarais, secrétaire perpétuel, à la place de Mézeray, depuis le 31 juillet 1683. « Quand je dis la seconde édition, écrit à ce propos d'Olivet, je dis mal; c'est plutôt un dictionnaire nouveau, puisqu'il y a un ordre tout différent et une infinité de changements essentiels, soit additions, soit corrections (3). »
Le plan de Chapelain, adopté pour la première édition, fut complètement abandonné pour la seconde. L'ordre purement alphabétique remplaça, comme on le fait aujourd'hui, la disposition des mots par groupes et par racines. « Cette méthode des familles de mots, a-t-on dit avec raison, d'après d'Olivet, était certainement moins simple que celle qui a prévalu depuis et où tous les mots sont considérés isolément. Mais, si elle imposait, à la
(1) Ce Journal va de la page 243 à 341.
(2) L'abbé de Dangeau, mort en 1723. II a écrit des Lettres sur l'Orllmjrapke, 1693, et des Essais de grammaire, 1711.
(3) Ch. Livet; II, 47.
jeunesse surtout, un peu plus de travail, en l'obligeant à chercher un mot dans sa famille et à la suite de son primitif, elle avait aussi l'avantage de former son esprit à l'intelligence de ces rapports des mots entre eux, par où, en voyant mieux leur étymologie et leur filiation, on en connaît mieux le sens exact et on les emploie plus à propos (1). »
D'Olivet a fait aussi l'éloge du plan de ce premier Dictionnaire de l'Académie. 11 en décrit le caractère, les avantages, en termes excellents et en bon grammairien qu'il était lui-même. « Toutes les langues, dit-il, ont deux sortes de mots : les uns primitifs et simples, les autres dérivés ou composés. Il y a donc deux manières de ranger les mots dans un dictionnaire : l'une, de les mettre tous, de quelque nature qu'ils soient, dans leur ordre alphabétique; l'autre, de les disposer par racines, c'est-à-dire de n'observer l'ordre de l'alphabet que pour les mots primitifs, et de placer sous chaque primitif tous les mots qui en dérivent.
« Or, de ces deux méthodes, la dernière est véritablement la plus savante, la plus prop.re à instruire un lecteur studieux, parce qu'elle lui fait voir, d'un coup d'œil, à la suite d'un mot simple, tous ceux qui en ont été formés : de même qu'on voit dans les arbres généalogiques, sous chaque chef de famille, tous ses descendants et toutes les personnes qui en sortent. Mais cette méthode n'accommodoit pas l'impatience du François; ainsi l'Académie,
(1) Fauteuils de l'Académie française. Introduction, p. liv.
après l'avoir employée dans la première édition de son Dictionnaire, a cru devoir l'abandonner dans la seconde (1). »
Voici le titre exact de cette édition : « Nouveau Dictionnaire de l'Académie françoise, dédié au R-oy; 2 vol. in-folio, Paris, chez Jean-Baptiste Coignard, impiimeur et libraire ordinaire du Roy et de l'Académie françoise, rue Saint- Jacques, à la Bible d'Or, M.DCG.XVIII. Avec privilège de Sa Majesté. »
La Majesté avait alors huit ans. Mais le privilège, placé à la fin du second volume, porte la date déjà ancienne du 14 décembre 170/i. A la suite du privilège, on lit : « L'Académie françoise, par délibération du dernier décembre 170Zi, a cédé au sieur Coignard le droit du présent privilège pour la réimpression de son Dictionnaire, et pour l'impression de ses Observatiotis sur les Remarques de Vaugelas. Signé : Régnier des Marais, secrétaire perpétuel. »
La plupart des belles gravures de l'édition de 1694 ont été conservées. On a modifié seulement quelques vignettes. Celle qui est en tête de VÉpître au Roi est fort jofie. Elle représente Minerve, d'une main tenant fièrement son bouclier, et de l'autre, couronnant le médaillon du jeune monarque. Hélas! la prévision ne devait guère se réaliser. Au bas, ces mots : « Inventé par M. Coypel, ecuier, premier peintre du Roi. Gravé par B. Audran, graveur ordinaire du Roy. »
(1) Ch. Livet; II, iC.
Il ne faut pas confondre cette deuxième édition, avec une contrefaçon faite de bonne heure en Hollande, en 1696, et qui porte, elle aussi, le titre de seconde édition. La Bibliothèque nationale a récemment acquis un exemplaire de cette prétendue seconde édition du Dictionnaire de l'Académie. C'est un ouvrage devenu fort rare, et que les bibliographes n'avaient pas signalé jusqu'ici. Il est exposé, en ce moment, dans le vestibule de la Bibliothèque nationale. Il fut imprimé à Amsterdam par Marc Huguetan, appartenant à une famille française, qui s'expatria en 1685, à la révocation de l'édit de Nantes. Voici le titre de ce livre, dont on ne connaissait pas l'existence à l'Académie française : « Le grand Dictionnaire de l'Académie françoise, dédié au Roy. Seconde édition. Reveiie et corrigée de plusieurs fautes, et où l'on a mis dans l'ordre alphabétique les additions qui estoient à la fin de l'édition précédente. Tome premier. A.-L. » Cette seconde édition forme, comme la première, deux volumes in-folio et, comme elle, porte le nom de J.-B. Coignard : « A Paris, chez la veuve de Jean-Baptiste Coignard, impiimeur ordinaire du Roy et de l'Académie françoise; et chez Jean-Baptiste Coignard, imprimeur ordinaire du Roy et de l'Académie françoise. M.DC.XCVI. Avec privilège du Roy. »
Une excellente notice, et fort détaillée, en a été faite par M. Léopold Delisle, dans la Bibliothèque de f Ecole des Chartes (1). « Marc Huguetan, nous dit-il, a fait
(1) Vol. XLIX, p. 577; 1888.
37i CHAPELAIN
servilement reproduire les gravures en taille-douce qui ornent les premières pages de l'édition originale. Non content d'avoir corrigé un assez grand nombre de fautes d'impression échappées, paraît-il, aux typographes parisiens, il s'est donné la satisfaction d'en donner un relevé qui occupe huit grandes colonnes. »
Et ici, M. Delisle fait une hypothèse fort vraisemblable; en tout cas, elle est fort ingénieuse. « A vrai dire, ajoutet-il, le Dictionnaire publié par Marc Huguetan n'est qu'une intelligente reproduction de l'édition originale du Dictionnaire de l'Académie. C'est peut-être simplement une de ces contrefaçons, comme la librairie des Pays-Bas en a produit un si grand nombre au dix-septième siècle; mais ce pourrait bien être aussi une réimpression secrètement provoquée par les propriétaires de l'édition originale, que la guei're empêchait de placer leurs exemplaires, dans les pays étrangers, et qui, en prenant les devants, auraient voulu prévenir une contrefaçon hollandaise. »
La dernière hypothèse semble très probable, continue M. Delisle. « En effet, dit-il, l'impression de l'édition hollandaise dut être commencée avant l'achèvement de l'édition française. Celle-ci est datée de 169^!, et le privilège que IVlarc Huguetan se fit délivrer par les états de Hollande est du 13 février 1693... De plus, l'éditeur hollandais, qui a fait passer dans le corps du premier volume les additions imprimées à la fin de ce volume dans l'édition originale, n'a point suivi le même système pour le second, ce qui semble indiquer qu'il n'avait pas à sa disposition un exemplaire complet du tome U de l'édition
originale, quand il en fit commencer l'impression. Il semble donc que les libraires parisiens se soient entendus d'avance avec Marc Huguetan et lui aient communiqué les bonnes feuilles du livre, pour le mettre à même de publier la réimpression hollandaise après l'édition originale. »
(Ihapelain avait été d'avis d'exclure du Dictionnaire de l'Académie « tous les termes propres qui n'entrent point dans le commerce commun et ne sont inventés que pour la nécessité des arts et des professions, laissant à qui voudroit la liberté de faire des dictionnaires particuliers pour l'utilité de ceux qui s'adonnent à ces connoissances spéciales (1). » Thomas Corneille fit ce vocabulaire particulier; il parut en même temps que le Dictionnaire de l'Académie et lui fut joint. « Dans l'édition de Hollande, comme dans l'édition originale, nous dit M. Delisle, le Dictionnaire est accompagné d'un complément en deux volumes, intitulé : le Grand Dictionnaire des arts et des sciences^ par M..., de l'Académie françoise. Tome troisième, A-L; tome quatrième, M-Z.
« A Paris, chez la veuve de Jean-Baptiste Coignard... M.DG.XCVI (2). Avec privilège du Roy. »
Dans l'édition originale, le titre et la tomaison du Dictionnaire de Th. Corneille sont quelque peu différents. « Le Dictionnaire des arts et des sciences. Par M.D.C. (3) de l'Académie françoise. Tome I, A-L; tome II, M-Z.
(1) Voy. plus haut, p. 338,
(2) Il y a ici une faute d'impression. Il faut lire : MDCXCIV.
(3) De Corneille,
376 CDAPELAIN
« A Paris, chez la veuve de Jean-Baptiste Coignard, imprimeur ordinaire du Roy et de l'Académie Françoise, rue S. Jacques, devant la rue des Noyers, à la Bible d'or;
« Et chez Jean-Baptiste Coignard, imprimeur et libraire ordinaire du Roy et de l'Académie Françoise, rue S. Jacques, près S. Séverin, au Livre d'or. M.DG.LXXXXIV, »
A la fin du second volume se trouve l'achevé d'imprimer : « Ce Dictionnaire a esté achevé d'imprimer, pour la première fois, l'onzième septembre \69!i (l). »
La troisième édition du Dictionnaire fut donnée vingt ans après la seconde, en deux volumes in-(°. LUe parut sous ce titre : « Dictionnaire de F Académie française. Troisième édition. Chez Jean-Bapliste Coignard (2), imprimeur du Roy et de l'Académie françoise. M.DCC.XL. >j
Le privilège remontait assez loin : il est du 13 février 1728. « L'Académie françoise, lit-on à la fin, a cédé le présent privilège au sieur Coignard, son libraire, suivant les conditions portées dans ses Registres. A Paris, le trente-unième mars mil sept-cent vingt-huit. — Signé : L'abbé Dubos, secrétaire perpétuel. »
« Nous devons espérer, est-il dit dans l'Épître au roi, que la seule inclination des peuples rendra la langue françoise aussi commune dans toute l'Europe que l'étolt celle des Romains dans l'étendue de leur empire. Que de motifs pour engager l'Académie à travailler avec encor plus d'ardeur, sous les auspices de son auguste Protecteur, à la pertection de cette langue! C'est ce que nous
(1) Bibl. nat. Inventaire X, 588.
(2) Jean-Baptiste III Coignard ; voy. plus haut, p. 62.
avons déjà tâché de faire dans la troisième édition de notre Dictionnaire, que nous avons l'honneur de lui présenter. »
En 1762, parut la quatrième édition. Elle fut faite sous la direction de Duclos, secrétaire perpétuel depuis le mois de novembre 1755. Elle a pour titre : « Dictionnaire de l Académie françoise. Quatrième édition » deux volumes in-f°. Paris, chez la veuve de Bernard Brunet(l), imprimeur de l'Académie françoise. M.DCG.LXII.
Le privilège porte la date du 30 avril 1750. A la suite, se trouve la cession faite à Brunet et à sa veuve, par les deux secrétaires qui se succédèrent dans l'intervalle.
« L'Académie françoise a cédé le présent privilège au sieur Brunet, son libraire (2), suivant les conditions portées dans ses Registres. A Paris, le vingt juin mil sept-cent cinquante. — Signé : Mirabaud, secrétaire perpétuel de l'Académie. »
{( L'Académie a cédé le présent privilège à la veuve Brunet, suivant les conditions portées dans ses Registres. A Paris, le premier décembre mil sept-cent soixante. — Signé : Duclos, secrétaire perpétuel de l'Académie. »
En 1778, Voltaire proposa de refaire le Dictionnaire sur un plan tout nouveau; c'était l'Encyclopédie de la langue venant après l'Encyclopédie philosophique. « Ce Dictionnaire, nous dit-on, qui devait s'appeler gramma-
(1) Voy. plus haut, p. 02, le Catalogue des libraires de l'Académie.
(2) Ceci prouverait que Bernard Hrunet fut libraire de l'Académie en 1750 et non en 1752, comme le dit A. Lottin. (Voy. plus haut, p. 62.)
tical, donnerait tous les principes et toutes les règles de la langue; avec lui, on pourrait se passer de grammaire, de syntaxe, de rhétorif]ue et de prosodie (1). n
Ce plan avait été approuvé dans la séance du 7 mai 1778. Mais Voltaire étant mort quelques jours après, le 30 mai, ce projet fut abandonné avec autant d'empressement qu'il avait été adopté. L'Académie se contenta de préparer la cinquième édition de son Dictionnaire, à l'aide de notes écrites par d'Alembert et iMarmontel, secrétaires perpétuels après Duclos. « Cette édition préparée en partie sous la Terreur et publiée en 1798, dit M. Vedrenne, fut indigeste et fautive (2). » Mais pourquoi ajouter : « L'Académie l'a toujours reniée? » Où donc l'auteur des Fauteuils de l'Académie va-t-il puiser ses renseignements? 11 n'est pas possible de plus souvent égarer un lecteur qu'on a mission de conduire. L'Académie, au contraire, a toujours avoué cette édition, malgré les défauts qu'elle peut avoir. Voici ce que nous lisons dans la préface de la septième édition du Dictionnaire publiée en 1877 : « De 1762 à l'époque où les Académies disparurent, avec la monarchie qui les avait fondées, sous la main implacable de la Révolution, l'Académie française, fidèle à sa pacifique mission, n'avait pas cessé de préparer une cinquième édition de ce Dictionnaire, toujours libéralement ouvert aux variations de l'usage, quoique toujours le même quant à l'esprit et aux principes. Le travail était prêt et n'attendait plus
(1) Fauteuils de V Académie. Introduction, p. Lviir.
(2) Ibid., p. LIX.
que la main de l'imprimeur, lorsque l'Académie succomba. Chose bien digne de remarque ! la Convention qui, elle aussi, représentait alors la France et pouvait dire : l'État, c'est moi! devait faire pour le vieux Dictionnaire de l'Académie ce que Louis XIV avait fait pour le Dictionnaire naissant. Par une loi du premier jour complémentaire de l'an III (17 septembre 1795), la Convention, aussitôt que le retour d'un peu d'ordre et de calme lui permit de penser à ces choses, en ordonna la réimpression avec les additions et corrections ipréparées. »
Après ce rapide exposé, vient une remarquable appréciation de l'ouvrage : la critique et Téloge s'y trouvent habilement mêlés, faits l'une et l'autre avec une aisance égale, un ton plein de bons sens, bien spirituel et finement moqueur. « C'est en exécution de cette loi, nous dit l'auteur de cette belle préface (1), que parut, en 1798, la cinquième édition du Dictionnaire, précédée comme d'habitude d'une préface, mais d'une préface fortement empreinte de l'esprit du temps, pleine de prétention à la philosophie et à la profondeur, curieuse pourtant et encore bonne à lire, précisément parce qu'elle n'a rien de bien neuf ni de bien profond, et qu^elle ne reproduit guère, en ce qu'elle a de juste et de vrai, que les principes plus simplement exposés par les académiciens de 1694 et de 1718. N'ayant pu, d'ailleurs, passer sous les yeux de l'Académie, qui n'existait plus, et être
(1) M. Silvcstre de Sacy.
soumise à son approbation, elle reste l'œuvre toute personnelle de celui qui l'a faite. La critique en serait ici superflue. Si l'auteur reproche, en style du temps, à l'ancienne Académie ce qu'il appelle ses complaisances et ses flatteries pour les rois, on le lui pardonne d'autant plus aisément qu'il ne ménage pas les siennes à la République d'alors, et que sous ce couvert, cette concession faite aux circonstances, reprenant un ton qui semble lui être plus naturel, il comble d'éloges cette même Académie, et va jusqu'à lui attribuer une part principale dans la fondation des institutions républicaines et démocratiques. L'important est que, littérairement parlant, l'auteur demeure fidèle à l'esprit de l'ancien Dictionnaire et ne rompt pas, sous ce rapport, avec la tradition. Révolutionnaire par le tour un peu déclamatoire de ses phrases, il ne l'est pas par le fond de ses idées sur la langue, et il faut bien lui en savoir gré. Pas de pires révolutions que celles qui renversent le langage et pervertissent jusqu'au sens naturel des mots! Il y a déjà bien des siècles qu'un ancien en a fait la remarque et l'a dit éloquemment (1). On trouve seulement, à la fin de cette édition du Dictionnaire, un court appendice, qui appartient encore à l'auteur de la préface, et dans lequel on a réuni ou relégué quelques mots et quelques façons de parler issus de la Révolution, et dont beaucoup n'étaient pas destinés à lui survivre (2). »
(1) Thucydide.
(2) Dictionnaire de l'Académie française, septième édition. Préface, p. IV.
Une loi du 8 août 1793 avait supprimé toutes les sociétés savantes, et avec elles, par conséquent, l'Académie française. Mais la Convention la fit revivre quelque temps après, en fondant l'Institut par la loi du 5 fructidor an III, 22 août 1795 (1). La loi du 3 brumaire an IV, 25 octobre 1795, divisa primitivement le nouvel établissement en trois classes :
I" Classe, Sciences physiques et mathématiques;
U" Classe, Sciences morales et politiques;
IIP Classe, Littérature et Beaux-Arts.
M. Vedrenne se trompe donc encore ici, quand il parle des quatre classes de FInstitut, à l'époque de sa création. « Dès les premières années de l'Institut, que fonda en 1795 la Convention expirante, écrit-il, et qui se composait de quatre classes diverses, formant quatre académies distinctes, la classe de littérature qui succédait tant bien que mal à l'Académie française, entreprit d'en refaire le Dictionnaire. Le plan en fut conçu, cette fois, sur une très large base. Une commission de douze membres, prise dans les quatre classes, préparait d'abord le travail ; tous les trois mois, elle rendait compte à l'Institut tout entier, et tous les ans au public, de ce qu'elle avait composé (2). »
Tout cela, tant s'en faut, n'est pas également exact. La loi du 25 octobre 1795 est confondue avec le décret du 23 janvier 1803, qui établissait une nouvelle organisation de l'Institut. En 1795, il n'y avait pas seulement une
(1) Voy. pour ces lois : Annuaire de l'Institul pour 1888, pp. 20 et suiv.; et le Recueil de M. Aucoc.
(2) Fauteuils de l'Académie. Introduction, p. lix.
séance annuelle publique, il y en avait quatre dans l'année. L'article 6 de la loi du 25 octobre 1795 est ainsi conçu : « L'Institut national aura quatre séances publiques par an. Les trois classes seront réunies dans ces séances (1). »
Ce fut le décret du 23 janvier 1803, qui partagea l'Institut en quatre classes :
P" Classe, Sciences physiques et mathématiques ;
II" Classe, Langue et littérature françaises ;
IIl" Classe, Histoire et littérature anciennes;
IV" Classe, Beaux-Arts.
La seconde classe représentait presque entièrement l'ancienne Académie française. Elle formait une classe à part, ayant son organisation primitive : ses quarante membres, comme par le passé; son secrétaire perpétuel, et de plus, comme autrefois, la mission spéciale de travailler au Dictionnaire.
« La seconde classe, disait le décret, sera composée de quarante membres.
(( Elle est particulièrement chargée de la confection du Dictionnaire de la langue française; elle fera, sous le rapport de la langue, l'examen des ouvrages importants de littérature, d'histoire et de sciences. Le recueil de ses observations Critiques sera publié au moins quatre fois par an.
t< Elle nommera dans son sein, et sous l'approbation du premier Consul, un secrétaire perpétuel, qui continuera
(1) Annuaire de l'Institut, 1888, p, 22.
à faire partie du nombre des quarante membres qui la composent (1). »
Le Dictionnaire de 1798 fut publié d'après les notes écrites par d'Alembert et Marmontel sur les marges d'un exemplaire de l'édition de 1762. L'ouvrage forme 2 volumes in-folio, accompagnés d'un Discours préliminaire.
Il est médiocre au point de vue typographique. Les caractères sont trop petits, le papier est mauvais et la disposition des mots sur trois colonnes étroites est des plus désagréables. Voici le titre de ce vocabulaire paru quand l'Académie n'existait plus : « Dictionnaire de l'Académie françoise. Cinquième édition. Paris, chez J.-J. Smits et C% imp.-lib., rue de Tournon. L'an VII de la République (2). »
« Le travail, écrit M. Silvestre de Sacy, était prêt et n'attendait plus que la main de l'imprimeur, lorsque l'Académie succomba (3). » Le 12 août 1793, la Convention fit apposer les scellés sur les appartements des diverses Académies qui existaient alors. Vers la fin du mois, Domergue et Dorât Cubières furent nommés commissaires, et chargés de les lever. Dans ces malheureux temps, l'abbé Morellet remplissait les fonctions de directeur. Par suite de l'absence de Marmontel, il y avait joint celles de secrétaire. « Depuis deux mois, nous dit M. Mesnard, Morellet avait accepté ce fardeau, qu'il porta
(1) Annuaire de l'Institut, 1888; p. 41. (2j L'an VII correspond à l'année 1798. (3) Préface de la septième édition, 1877.
jusqu'au bout avec un dévouement et un courage clignes de son noble cœur (1), »
Les commissaires requirent la présence du secrétaire pour la levée des scellés. Ici nous laissons la parole à M. Mesnard. Les périodes révolutionnaires sont bien toujours les mêmes : les médiocrités de la veille devenues tout à coup insolentes, avides de prendre la revanche de leur nullité, et se faisant un plaisir brutal d'abaisser ou de salir tout ce qui avait été un peu élevé jusque-là. « Les commissaires, raconte M. Mesnard, traitèrent avec peu d'égards le respectable directeur, et parièrent de l'Académie française avec un grand dédain. Le grammairien, très suspect de quelque jalousie de métier, et le poète ridicule (2), tant de fois malheureux dans les concours de l'Académie, déclarèrent à Morellet que le Dictionnaire était un livre mal fait, et qu'il serait nécessaire d'en retrancher tout ce qui était contraire à l'esprit républicain. Morellet, toujours fidèle à sa Compagnie, ne craignit pas de la défendre dans son honneur. Il répondit avec fermeté aux commissaires, et repoussa vivement les reproches et les sarcasmes de ceux qui pouvaient proscrire. Domergue et Cubières exigèrent qu'on remît la copie du Dictionnaire : elle fut envoyée au comité d'Instruction publique (3). »
(1) Histoire de l'Académie française, p. 170; 1 vol. in-12. Paris, Charpentier, 1857.
(2) Le poète ridicule est Dorat-Cubières, mort en 1820. Disons que le personnage était d'origine méridionale, né à Roquemaure (Gard). — Domergue, un autre méridional, né h Aubagnc (Bouches-du-Rhône); de l'Institut en 1795, mort en 1810.
(3) P. Mesnard, Histoire de V Académie française, p. 172.
Une loi de la Convention du premier jour complémentaire de l'an III (17 septembre 1795) portait que l'exemplaire du Dictionnaire de r Académie française^ chargé de notes marginales, serait publié par les libraires Smits, Maradan et C" (1) .
Sauf le nom, l'Académie française se trouva reconstituée en 1803, Dès lors, et conformément au décret qui la rétablissait, elle travailla avec ardeur à la sixième édition de son Dictionnaire. « Une commission permanente, nous dit-on, composée de six des membres de l'Académie les plus versés dans la matière, discutait, fixait le système général de la rédaction; puis, chaque article subissait de l'Académie rassemblée en corps une dernière et rigoureuse épreuve (2). »
Il y a ici une particularité à noter. La seconde classe de l'Institut était bien chargée spécialement de la préparation du Dictionnaire. Mais l'Institut de 1795 avait pris indistinctement dans ses trois classes les douze membres de la commission. On voulut faire à peu près de môme en 1803. La mesure était fort sage. Les membres les plus distingués de chacune des trois autres classes étaient appelés à revoir les articles qui exigeaient des connaissances spéciales et traitaient de sciences étrangères à la seconde classe. « S'agissait-il de diplomatie, a-t-on dit avec raison, d'administration, de législation, de jurisprudence? Daru, Ségur, Pastoret, Dupin, Royer-Gollard
(t) Voy. ce texte de loi dans le Dictionnaire de l'Académie, septième édition, p. XLii. (2) Fauteuils de V Académie française. Introduction, p. LX.
386 CDAPELAIN
étaient là; Cuvier, Raynouard, Droz et Cousin éclairaient les profondeurs de la philosophie et des sciences naturelles, tandis que les finesses de la grammaire et les délicatesses du langage avaient pour représentants les Andrieux, les Arnault, les Campenon, les Jouy, les Lacretelle, les Etienne, les Féletz et les Villemain (1). »
Ainsi fut composée la sixième édition du Dictionnaire de l'Académie. Elle parut seulement en 1835, après trente ans de préparation. Elle forme deux volumes in-A", Paris, Firmin Didot, « imprimeur de l'Institut ». La préface placée en tête de cette édition est célèbre : elle est de M. Villemain.
En 1877, l'Académie française a publié une septième édition : « Dictionnaire de l'Académie française; Septième édition, dans laquelle on a reproduit pour la première fois les préfaces des six éditions précédentes. 2 vol. m-h°. Paris, Firmin Didot, imprimeur de l'Institut de France, 1878. » Ce sera vraisemblablement la dernière; ou du moins, dans ce genre, elle n'en donnera pas d'autre de longtemps. Au moment d'abandonner le plan suivi jusqu'ici, pour entreprendre un nouveau travail sur la langue, dans un sentiment de gratitude, et comme pour unir le présent au passé, elle a eu l'excellente pensée de publier dans cette édition les préfaces des six éditions précédentes.
« L'édition de 1835, lisons-nous dans la préface de la septième édition, la dernière qui ait paru jusqu'ici, est encore dans les mains du public, qui s'en sert depuis
(1) Fauteuils de l'Académie française. Introduction, p. lx.
ET NOS DhUX PREMIÈRES ACADÉMIES 387
quarante-deux ans. Plusieurs des membres de l'Académie actuelle sont les successeurs immédiats de ceux auxquels on la doit. Tout le monde sait que la savante et ingénieuse préface qui ouvre le dictionnaire est l'œuvre de l'homme illustre que l'Académie avait alors pour secrétaire perpétuel, M. Villemain. L'Académie ne pouvait manquer de la reproduire k la tête de cette nouvelle édition. Qui aurait pu, en effet, se flatter de faire mieux, ou à quoi bon répéter, sous une forme moins agréable et moins parfaite, ce qui avait été si bien dit? Cette pensée conduisait naturellement à une autre. Pourquoi ne pas joindre à la préface de M. Villemain toutes les préfaces antérieures, et former de cet ensemble un curieux monument littéraire, une sorte d'histoire progressive de ce Dictionnaire, toujours refait et jamais achevé tant que la langue française sera une langue vivante (1)? »
De longtemps peut-être n'aurons-nous plus d'édition nouvelle du Dictionnaire, mais l'Académie n'en continue pas moins son travail sur la langue. La commission dite du Dictionnaire tient régulièrement ses séances. Elle se compose aujourd'hui de sept membres (2), qui se réunissent tous les jeudis à deux heures. Le même jour, de trois heures à cinq, l'Académie tient sa séance ordinaire.
Après l'expédition de diverses affaires, elle entend le rapporteur de la commission du Dictionnaire (3), recueille les avis, et approuve ou rectifie l'article qui vient d'être lu.
(1) Préface de la septième édition^ p. iv.
(2) Voy. Annuaire de l'Institut, 1888, p. 85.
(3) Le rapporteur, en ce moment, est M. C. Rousset.
Au moment où nous terminons l'impression de notre ouvrage, nous rencontrons dans un journal (1) une note des plus intéressantes sur l'ancien Dictionnaire de l'Académie. « M. Camille Doucet, secrétaire perpétuel, y lisons-nous, a annoncé à la Compagnie qu'il venait d'acquérir pour les archives un cahier entièrement écrit de la main de Mézeray (2), qui fut secrétaire perpétuel en 1675, après la mort de Conrart. Ce cahier, qui a été lu par M. Camille Rousset, contient une série de délibérations sur de nombreuses questions d'orthographe et de syntaxe, du mois de septembre 1 673 au 10 novembre 1679. L'Académie répondait alors aux nombreuses questions soulevées à propos de telle ou telle orthographe par les salons. C'est même à cette époque que l'y, lettre de double emploi, disparaît de la plupart des mots où il était employé. Ce cahier contient plusieurs signatures de Mézeray et, notamment, celles du poète Quinault et de l'abbé Cotin, qui furent directeur et chancelier en 1679. »
Le futur Dictionnaire, conçu sur un plan tout différent des précédents, mis en rapport avec les progrès de la philologie moderne, promet d'être considérable. Mais qui en verra la fin? Il arrivera pour cette édition ce qui est arrivé pour la première : la langue aura subi des altérations nouvelles, de nouveaux changements, et le dictionnaire sera vieux avant d'être terminé. Deux volumes ont déjà paru : l'un en 1858, l'autre en 188/1, sans épuiser la lettre A. Le second volume va du mot adage
(1) Le Soleil, n" du 7 décembre 1889.
(2) C'est un cahier de 21 pages.
au mot ALLUviON. Le titre donne une idée exacte de l'ouvrage : « Dictionnaire historique de la langue française, comprenant l'origine, les formes diverses, les acceptions successives des mots avec un choix d'exemples des écrivains les plus autorisés, publié par l'Académie française; deux volumes in-4°. Paris, Didot, 1858- 18S/i. » Où donc M. Vedrenne a-t-il pris la description de ce Dictionnaire historique? La façon dont il en parle ferait croire qu'il ne l'a pas vu. « Le premier volume, dit-il, parut en 1871. C'est un très fort in-A" à deux colonnes, et pourtant la lettre A suffît à le remplir. On peut juger par là qu'il ne faudra pas moins de douze ou quinze volumes pour arriver à la fin (1). »
11 n'y a que cette dernière phrase de vraie. Mais alors à quand cette fin? S'il faut, en moyenne, le même délai pour chaque lettre, trente ans par lettre, nos arrière-neveux ont le temps d'attendre; et les académiciens, destinés à mettre la dernière main à ce fameux ouvrage, ne songent pas encore à venir au monde. C'est le cas de répéter ici les paroles du premier historien de l'Académie. Après vingt ans écoulés, le Dictionnaire n'en était encore qu'à la lettre I : « Cette longueur, ajoutait tristement Pellisson, avec l'incertitude de la fortune que l'Académie doit avoir à l'avenir, peut faire douter s'il s'achèvera jamais (2) . »
(1) Fauteuils de l'Académie française, p. lx. — L'auteur, qui énumcro les différentes éditions des Dictionnaires de l'Académie, ne fait pas mention de la septième édition, celle de 1877.
(2) Cil. Livet; I, 110.