CHAPITRE XVI
L'Académio des Inscriptions et Belles-Lettres. — Appelée d'abord « la petite Académie ». Fondée par Colbert, 1663. — But de cette fondation. — Opinion de M. Maury. « La petite Académie » composée d'abord de quatre membres. Désaccord entre Perrault et de Boze. Perrault a-t-il été nommé en 1679? Cette Académie établie par lettres patentes, février 1713. — Perrault quitte la Commission des bâtiments, 1679. — De Boze donne la date de 1682. Cause de cette retraite. Opinion de M. Maury à ce sujet. — D'Ormoy, fils de Colbert, surintendant des bâtiments, 1680. — Perrault cesse d'assister aux séances de « la petite Académie », 1682 (?). — L'abbé Gallois, secrétaire do la Compagnie, en remplacement do Perrault. — Les Cinq en 1683.
Le même homme, qui avait été l'un des premiers membres de l'Académie française, le fut aussi d'une Compagnie destinée à devenir célèbre, l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Les commencements furent des plus modestes, fort différents de ceux de la sœur aînée, l'Académie française qui, dès le premier jour, pour ainsi dire, eut son efïectif et ses officiers : directeur, chancelier et secrétaire.
M. Alfred Maury a raconté les humbles origines de la future académie (1). Peut-être, çà et là, l'illustre auteur,
(1) L'Ancienne Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, par M. Alfred Maury, membre de l'Institut; 1 vol. in-l2. Paris, Didier, 1864.
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comme c'était alors la manie, aiïecle-t-il un peu trop de dédain pour Louis XIV. 11 en parle d'un ton moqueur, content de railler les fastueux plaisirs du prince « qui s'est préoccupé le plus de sa propre grandeur (1) ».
A l'en croire, la protection que le monarque accorda aux lettres et aux sciences eut bien plus pour but « d'accroître l'éclat de son règne, que de servir les piogrès de l'esprit humain ». D'autres suivront la même voie, et, plus difficiles que Voltaire, demanderont avec une impatience hautaine, pourquoi la dénomination de Siècle de Louis XIV donnée à ce règne mémorable? En 1661, quand le jeune souverain commença à gouverner, diront-ils, nos principaux chefs-d'œuvre avaient paru. Descartes, Corneille, Pascal, La Rochefoucauld, Bossuet lui-même, sont de beaucoup plus âgés que le maître. Le Discours de la méthode est de 1637; le Cid, Ho?'ace, Cinna sont antérieurs à sa naissance ou d'une époque où il était encore au berceau; et les Provinciales sont de 1657. Il est manifeste, conclut-on, que le grand roi n'a pas eu sur les lettres l'influence qu'on lui attribue. Après cela, ajoutons que Louis XIV n'a gagné ni les batailles de Rocroi, ni celles de Senef, de Nervvinde et de Denain; dépouillons-le de sa gloire militaire, et quand nous l'aurons suffisamment rabaissé et ramené à la taille d'un prince vulgaire, n'en parlons plus : nous aurons fait œuvre de patriotisme autant que de justice et de vérité historique.
Kt seraient-elles justes, ces critiques retomberaient directement sur le ministre si vanté. Serons-nous donc toujours des esprits excessifs, amis des paradoxes et des demi-vérités? et ne saurions-nous admirer et aimer Colbert, sans le grandir au détriment de son maître? On se plaît à relever dédaigneusement, avec une espèce de sévérité stoïque, le « faste » de Louis XIV; or, à regarde)' les choses de près, c'est précisément Colbert qui éveille et flatte le goût du souverain pour le luxe, pour les édifices somptueux, statues, médailles, inscriptions destinées à rappeler les faits remarquables du règne; c'est lui qui réunit, dans sa propre bibliothèque, « la petite Académie », comme on l'appela d'abord. « En été, raconte M. Maury, le ministre emmenait souvent la Compagnie à Sceaux, dans sa maison de campagne, pour donner plus d'agrément à leurs conférences et en jouir lui-même avec plus de tranquilUté (1). »
Mais alors, pourquoi se travailler ainsi en pure perte, et attribuer cette fondation à l'orgueil de Louis XIV? Est-ce attrait de la nouveauté? ou plaisir de trouver une fausse origine à l'Académie des Inscriptions? Le roi, nous dit-on, se montra particulièrement attentif à « tout ce qui perpétuait le souvenir de ses exploits et de sa vie (2). » La vérité, au contraire, est que, sans Colbert, le roi n'eût pas songé à pareil projet. Que deviennent alors cette ambition et cette vanité tant reprochées au souverain? M. Maury le dit expressément : ce n'est pas Louis XIV,
(2) A. Maury, p. 7.
c'est l'ancien commis de Mazarin, qui eut l'idée de la nouvelle institution. « De là, écrit-il, la pensée que lui suggéra Colbert d'instituer ce que nous appellerions aujourd'hui une commission, et ce qu'on nommait alors une compagnie, spécialement chargée de la rédaction des inscriptions, des devises et des légendes de médailles (1). »
La « petite académie » ne compta d'abord que quatre membres, chiffre adopté par de Boze, et, après lui, par/ M. Maury : Chapelain, Bourzeys, Charpentier et l'abbé Cassagne, tirés tous quatre de l'Académie française. C'est le roi, dit-on, qui les désigna. « Louis XIV choisit donc quatre académiciens, gens de goût et bons humanistes, auxquels fut dévolu le soin de fournir des projets d'inscriptions, de devises et de médailles (2). » Cette désignation est-elle bien certaine? N'est-ce pas plutôt Colbert qui fit ces quatre premières nominations? Il avait eu la pensée de l'institution ; il dut avoir la liberté de la composer à son gré.
L'abbé d'Olivet s'est bien servi de la même expression, mais il l'a fait par pure bienséance, sans que le terme doive être pris à la lettre. Dans son Histoire^ il raconte la visite de la reine Christine à l'Académie française, en 1658. « Quatre ou cinq ans après, ajoute-t-il, le roi choisit, parmi ceux qui composoient l'Académie françoise, « un « petit nombre de savans, les plus versés dans la connois- « sance de l'histoire et de l'antiquité, pour travailler aux « inscriptions, aux devises, aux médailles. » — « Et de là
(2) A. Maury, p. 8.
sortit, en d663, une espèce de colonie, qui, sous le titre d'Académie des inscriptions et belles-lettres, s'est accrue de nos jours avec tant d'éclat (1). »
Ici se place une difficulté : si nous ne pouvons la résoudre, au moins devons-nous la signaler. De Boze et ceux qui, après lui, ont traité des origines de l'Académie des inscriptions, tous disent que les quatre premiers membres furent Chapelain, Bourzeys, Charpentier (2) et Cassagne. « M. Perrault, contrôleur des bàtimens, et homme de confiance de M. Colbert, écrit de Boze, fut admis dans les assemblées, sans être du nombre des académiciens. Il y tenoit même la plume, pour être toujours en état de rendre compte au ministre de ce qu'on avoit arrêté. Mais, ayant été reçu quelque temps après à l'Académie françoise, il le fut aussi dans la petite académie et il y remplaça M. l'abbé de Cassagnes (3). »
Peirault, dans ses Mémoires^ raconte tout autrement l'histoire de cette fondation. Si nous l'en croyons, il fit partie de la petite académie dès le début, avant même Charpentier. Ce témoignage est fort grave : eu égard à la véracité de l'écrivain, il est difficile de ne pas en tenir compte; mais il heurte une autorité si haute, celle de de Boze, qu'on est bien embarrassé pour se prononcer.
(1) Ch. Livet, II, 10.
(2) François Charpentier, né en 1620, mort en 1702. De l'Académie française en 1650. Boileau s'est moqué de lui plus d'une fois, en particulier dans son Discours au Roi, qui est de 1665. (Voy. Yllistoire de l'Académie française; Édit. Ch. Livet, I, 312.)
(3) Perrault fut reçu à l'Académie française en 1671, et Cassagne ne mourut qu'en 1679. — {Histoire de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres^ vol. I, p. i; in-/i°. Paris, imprimerie royale, 1717.)
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Cependant, malgré notre embarras et sauf la preuve du contraire, nous ferons passer le récit de Perrault, d'un homme qui a été mêlé directement à l'aiïaire, avant celui d'un historien qui écrivait plus de cinquante ans après l'événement.
11 est vrai, cela bouleverse toute la narration faite par de Boze, narration que M. Maury a suivie dans ses points principaux (1). Mais qu'y faire? Nous ne sommes pas cause de cette confusion; nous ne faisons que la constater. Ainsi, d'après les Mémoires^ les quatre premiers membres de « la petite académie » furent Chapelain, Bourzeys, Cassagne et Perrault. Charpentier ne fut nommé qu'après. De plus, si Perrault a fait partie de l'assemblée dès 1663, on ne peut plus dire, avec de Boze et M. Maury, que l'auteur des Contes ait succédé, en 1679, à l'abbé Cassagne.
Vers la fin de 1662, Colbert prévit qu'il serait bientôt surintendant des bâtiments. Il commença dès lors à prendre ses mesures pour remplir dignement et avec éclat ses futures fonctions. « Il voulut en conséquence, dit Perrault, assembler un nombre de gens de lettres, et les avoir auprès de lui pour prendre leur avis, et former une espèce de petit conseil pour toutes les choses dépendantes des belles-lettres. Il avoit déjà jeté les yeux sur M. Chapelain qu'il connoissoit, comme il m'a fait l'honneur de me le dire plus d'une fois, pour l'homme du monde qui avoit le goût le meilleur et le sens le plus droit pour
(1) p. 8 et 13
toutes ces matières; sur M. l'abbé de Bourzeis, qu'il regardoit de longue main comme un prodige de science et de littérature, et sur M. l'abbé de Cassagnes. Il lui manquoit un quatrième, car il vouloit que cette assemblée fût au moins de quatre personnes. Pour l'avoir, il s'adressa à M. Chapelain qui, de son propre mouvement, et sans que j'en susse rien, m'indiqua à lui avec des éloges beaucoup au-dessus de ce que je méritois (1). »
En tout ceci, Charpentier n'est pas nommé. Il ne l'est pas davantage dans le conciliabule tenu secrètement chez Culbert, le 3 février 1663, et où nous voyons figurer seulement Chapelain, Perrault, Bourzeys et Cassagne (2). Le ministre ne perd pas de temps : le jour même de l'entrevue, il laisse ses quatre interlocuteurs occupés chez lui, pendant qu'il se rend chez le roi. « Dès le même jour, écrit Perrault, il voulut qu'on commençât à travailler devant lui, et ce fut à mettre par écrit ce qu'il vcnoit de nous dire. Je fus choisi pour tenir la plume, qui m'est toujours demeurée. Il nous quitta pour aller chez le Roi. A son retour, nous ayant trouvés chez lui, il approuva ce que nous avions rédigé par écrit, et m'ordonna d'avoir un registre pour y mettre tout ce qui seroit fait et résolu à l'avenir. Le 15 février suivant, un commis de M. Colbert m'apporta une bourse fort propre (3)
(1) Ch. Perrault, Mémoires, p. 31 ; 1 vol. in-12. Avignon, 1759.
(2) Voy. plus loin le récit de ce rendez-vous assigné par Colbert, p. 425.
(3) Élégante. Sens que le mot avait alors. — L'écu d'or valait en ce moment un peu plus de 10 francs : ce qui faisait un traitement de plus de 5,000 francs.
dans laquelle il y avoit 500 écus en or : cette gratification, toujours continuée et augmentée de 500 livres en l'année 1669, a duré sur ce même pied jusqu'en 1683 (1). »
« La petite Académie » ainsi composée fut oITiciellement présentée à Louis XIV par Colbert. Charpentier ne fait pas davantage partie du groupe des Quatre. « J'oubliois de remarquer, ajoute Perrault, que peu de temps après nous avoir assemblés, il nous mena faire la révérence au Roi. »
Charpentier ne fut admis que plus tard, à en croire Perrault, dont le témoignage est formel. « Quelque temps après, écrit celui-ci, M. Charpentier, dont M. l'abbé de Bourzeis et M. Chapelain parlèrent avantageusement à M. Colbert, fut associé à cette petite Académie. Nous jetâmes tous les yeux sur lui pour écrire l'histoire du Roi, c'est-à-dire pour tenir la plume; car toute la Compagnie devoit y travailler en la revoyant et en la corrigeant (2). »
D'après ce récit, Perrault aurait donc fait partie, dès 1663, avant Charpentier, du Conseil établi par Colbert. Quoi qu'il en soit, qu'ils aient été quatre ou cinq au début, les membres de la petite Académie durent attendre longtemps encore avant d'avoir une orgnnisation régulière et définitive. Ils n'eurent de règlement que le 16 juillet 1701. Jusqu'à cette époque, vu leur petit nombre, ils formèrent seulement une espèce de commission des beaux-arts, qui relevait de l'intendance des bâtiments.
(1) Mémoires, p. 39.
(2) Ibid, p. 40.
L'acte authentique de leur établissement fut encore plus tardif : ils l'eurent en 1713, en même temps que l'Académie des sciences. Conrart avait rédigé autrefois les lettres patentes pour l'Académie française; c'est une plume élégante aussi, nous ne savons trop laquelle, qui rédigea celles-ci. dette rédaction ne peut être de Racine ou de Boileau, morts l'un en 1699, l'autre en 1711 : elle doit être de l'abbé Bignon, promoteur principal de toute l'affaire. Voici ce document, il prouve au moins que Louis XIV ne séparait point l'illustration du règne de celle de la personne.
Louis, par la grâce de Dieu^ roi de France et de Navarre, à tous présens et à venir, Salut. « Le soin des Lettres et des Beaux- Arts ayant toujours contribué à la splendeur des États, le feu Roi, notre très honoré seigneur et père, ordonna en 1635 l'établissement de l'Académie françoise, pour porter la langue, l'éloquence et la poésie au point de perfection où elles sont enfin parvenues sous notre règne. Nous choisîmes en 1663, parmi ceux qui composoient cette Académie, un petit nombre de savans, les plus versés dans la connoissance de l'histoire et de l'antiquité, pour travailler aux inscriptions, aux devises, aux médailles, et pour répandre sur tous les monumens de ce genre le goût et la noble simplicité qui en font le prix. Tournant ensuite plus particulièrement nos vues du côté des sciences et des arts, nous formâmes en 1666 une Académie des sciences, composée de personnes les plus habiles dans toutes les parties des mathématiques et de la physique; et, en 1667, nous
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fîmes construire le fameux édifice de l'Observatoire, où ceux d'entre eux qui s'appliquent à l'astronomie ont déjà fait de si célèbres et si utiles découvertes.
« Ces deux Académies assemblées par notre protection, et soutenues par des bienfaits que la difficulté des temps n'a jamais interrompus, remplirent si dignement nos espérances que, quand la paix de Ryswick (I) eut rendu le calme à l'Europe, nous songeâmes à leur donner un témoignage authentique de notre satisfaction. Nous leur accordâmes des règlemens signés de notre main (2) pour déterminer l'objet, l'ordre et la forme de leurs exercices, et, par une distinction encore plus singulière, nous voulûmes que leurs conférences se tinssent au Louvre. L'estime et la réputation que ces Compagnies ont acquises depuis ce temps-là, nous engagent de plus en plus à donner une forme stable et solide 'à des établissemens si avantageux.
ft A CES CAUSES, de notre grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale, nous avons, par ces présentes signées de notre main, permis, approuvé et autorisé, permettons, approuvons et autorisons les assemblées et conférences des membres qui composent lesdites deux Académies, que nous avons d'abondant (3), en tant que besoin est ou seroit, instituées et établies, comme par ces présentes nous les instituons et établissons, l'une sous le titre d'Académie royale des Inscriptions et Mé-
(1) Octobre 1697.
(2) Le règlement de 1699 et celui de 1701.
(3) C'est-à-dire en outre.
dailles, et l'autre sous celui d'Académie royale des Sciences, lesquelles continueront d'être dirigées par le secrétaire d'État ayant le département de notre Maison; voulons pareillement qu'elles continuent de tenir leurs assemblées dans les appartemens que nous leur avons i assignés au Louvre, aux jours et heures portés par nosdits règlemens des 26 janvier 1699 et 16 juillet 1701 (1), dont copies sont ci-attachées sous le contre-scel de notre chancellerie, et que nous entendons être exécutés selon leur forme et teneur.
H Donné à Marly, au mois de février, l'an de grâce mil sept cent treize, et de notre règne le soixante- dixième (2). »
Charles Perrault, contrôleur des bâtiments du roi, depuis la lin de l'année 1663, et, comme Chapelain, investi de la confiance de Colbert, était l'intermédiaire entre la nouvelle Académie et le ministre. A quel titre? Nous l'avons dit ; nous séparant en cela, un peu hardiment peut-être, de l'opinion de De Boze et de M. Maury. « Bien qu'il ne fût pas membre de la Compagnie, écrit celui-ci, il assistait cependant régulièrement aux séances; il y tenait même la plume, pour être mieux en état de rendre compte au ministre de ce qu'on avait arrêté (3). »
D'après M. Maury, appuyé sur l'autorité de G. de Boze,
(1) Règlements donnés à ces dates : le premier à l'Académie des sciences, le second à l'Académie des Inscriptions. (Voy. Recueil de M. L. Aucoc, p. lxxxiv.)
(2) De Boze, Histoire de l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres; vol. I, p. 25. — Ch. Livet. II, /j59. Une faute d'impression fait dire à M. Livet : « De notre règne le soixante-sixième. » — (Recueil de M. Aucoc, p. lx,)
(3) A. Maury, p. 12.