CHAPITRE XVII
Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. (Suile.) — Colbert et « la petite Académie ». — Projet de fondation, 1662. — Lettre de Chapelain à Colbert, 18 novembre 1662. — Plan d'organisation. Commission actuelle dite des Inscriptions et Médailles. — Première réunion, 3 février 1663. — Assemblées de « la petite Académie ». Ses occupations do 1663 à 167^,
Guidé par de Boze, et quelquefois nous séparant de lui, nous avons exposé les origines, les débuts de ce qui devait être plus tard « la grande école des sciences historiques », l'Académie des Insci'iptions et Belles-Lettres. Pour compléter le tableau, il nous faut, comme dit quelque part Sainte-Beuve, revenir à « l'inévitable Chapelain. » Sa correspondance est de la plus grande utilité pour l'histoire de la petite Académie.
Et, d'abord, la première chose qui va ressortir clairement de ces pièces, c'est la confirmation de ce que nous avons dit plus haut (1). M. Maury n'a pas indiqué la vraie cause d'une telle fondation. Le savant auteur se trompe, quand il en explique l'origine par l'orgueil de Louis XIV, « préoccupé de sa propre grandeur ». —
(1) Voy. p. 392,
« Tout ce qui pouvait redire à la postérité ses victoires et ses créations, écrit-il, tout ce qui perpétuait le souvenir de ses exploits et de sa vie était, de la part du monarque, l'objet d'une attention particulière (1). »
Or, Chapelain et Perrault vont nous le dire : l'établissement d'une Académie des médailles fut décidé vers la fin de 1662; et, dès 1663, l'assemblée tint ses réunions sous la présidence de Golbert. Louis XIV n'avait guère alors que vingt- trois ans. A cette époque, le jeune souverain songeait à bien autre chose qu'aux inscriptions, devises ou monuments destinés à glorifier son règne. Colbert y pensa pour son maître. C'est lui qui institua cette commission chargée primitivement de tout ce qui regardait « les fastueux plaisirs du roi (2) » : projets de dessins pour les tentures royales, décorations pour les fêtes et les spectacles, les tableaux et les statues qui devaient embellir le Louvre, Saint-Germain, les galeries de Versailles et ses immenses jardins. C'est Colbert, et Colbert seul, qui a eu l'idée de cette création (3). Il faut le reconnaître, l'amour de la science fut quelque peu étranger à cette fondation, et Colbert n'eut guère d'autre désir que d'amuser le jeune monarque et de flatter « ses goûts fastueux ».
On nous parle de la passion du ministre « pour toute sorte de littérature », et en particulier pour les manus-
(1) A. Maury, p. 7.
(2) Ibid.,ip. 8.
(3) Telle est aussi l'opinion de M. Pierre Clément; Histoire de Colbert, II, p. 235.
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crits. Nous n'aurons garde, assurément, de contredire à cet éloge et de nier les goûts éclairés de Golbert. Mais, en établissant la petite Académie, celui-ci avait des vues moins désintéressées que ne le croit M. Maury. Pour être vrai, il ne suffit pas de prodiguer toutes les adulations au serviteur, et de réserver pour le maître toutes les sévérités; en cette affaire, s'il y a eu un coupable, ce que nous sommes loin de penser, le coupable est Golbert.
Dans l'excès de son zèle pour le grand ministre, M. Maury va jusqu'à rejeter sur Louis XIV les imperfections de l'œuvre à ses débuts et ses tâtonnements. « L'Académie, écrit-il avec un certain dépit, avait à s'occuper en outre, pour les fantaisies du roi, d'inscriptions de circonstance et de mille autres petits objets fort indignes, assurément, de l'attention d'espiits sérieux et savants (1). » Tout cela est vrai; pour ma part, et autant que qui que ce soit, je regrette que, du premier coup, les membres de la petite Académie ne se soient pas montrés de dignes précurseurs d'un Letronne, d'un GhampoUion-Figeac ou d'un Boissonade. Mais il faut être juste et laisser à chacun la responsabilité de ses actes. G'est Golbert qui dirigeait le conseil des Cinq^ et lui commandait de s'occuper, « pour les fantaisies du roi », de ces mille petits objets.
Voici ce qu'on lit dans la préface de VHistoire de Louis XIV par les médailles. Gette préface est presque
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introuvable; elle manque à la plupart des exemplaires parus en 1702, « Monsieur Colbert qui n'avoit que de grandes idées, y est-il dit, surtout lorsqu'il s'agissoit de la gloire de son maître, crut, avec raison, que rien ne pouvoit mieux perpétuer le souvenir des actions du Roi, que des médailles sur les événemens de son règne ; et, afin qu'elles fussent recherchées dans tous les temps, ce ministre résolut de commettre à des gens choisis le soin de les composer. Il forma donc, avec l'agrément de Sa Majesté, une petite Académie où il se trouvoit fort souvent, et où l'on commença l'Histoire que l'on donne au public (i). n
Voulez-vous une autre preuve? Vous l'avez dans l'intérêt que le ministre prend aux réunions des Cinq, dans le soin qu'il a de les convoquer exactement chez lui, à Paris en hiver, à Sceaux en été. « Cette Compagnie, écrit M. Maury, commença à s'assembler dans la bibliothèque de Colbert, qui lui transmettait les ordres du roi. Elle n'avait, dans le principe, aucun règlement particulier; le jour de ses réunions n'était pas déterminé; toutefois, durant l'hiver, les quatre académiciens (2) s'assemblaient de préférence le mercredi (3), parce que c'était le jour le plus commode pour le ministre, qui
(1) Médailles sur les principaux événemens du règne de Louis le Grand; 1 vol. in-f°. Bibl. nat., L 27 j, U B. Paris, imprimerie royale, 1702.
(2) Quatre, parce que M. Maury, à l'exemple de de Boze, ne compte pas Perrault comme membre réel do l'.Vcadémie.
(3) D'après Perrault, Mémoires, p. 33, les réunions avaient lieu, chez Colbert, le mardi et le vendredi.
tenait beaucoup à assister à leurs délibérations. On y parlait d'ailleurs incidemment d'histoire, d'antiquités, d'arts, toutes choses qui excitaient au plus haut point l'attention de Golbert (1). »
Dès 1662, vers la fin de l'année. Chapelain écrit à Colbert, alors intendant des finances. Sa lettre, fort importante pour l'histoire de l'Académie des Inscriptions, est, en quelque sorte, dit avec raison M. ïamizey de Larroque, « le prélude de l'acte de naissance de l'illustre Compagnie ». Elle a pour nous un autre intérêt : celui de justifier pleinement toutes nos réserves.
La lettre de Chapelain renferme comme le plan de la future Compagnie. C'est un tableau des travaux, médailles, poèmes, histoires, discours, monuments, qui pourraient être entrepris à la gloire du roi. Ce rapport, car c'en est un, n"a été évidemment rédigé que parce qu'il a été demandé, et demandé par Colbert.
« Monsieur, lui répond Chapelain le 18 novembre 1662, le dessein que vous m'avez fait l'honneur de me communiquer est grand, est noble, et tout à fait digne de la grandeur du roy et de la grandeur de votre zèle pour le service et pour la gloire de Sa Majesté. Je l'ai cent fois considéré, et il m'a toujours plus satisfait une fois que l'autre. De sorte qu'il n'y a point à délibérer, selon moi, si la pensée s'en doit exécuter, et qu'il faut seulement songer aux moyens pour le faire. »
Là-dessus, Chapelain examine les différentes œuvres
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à entreprendre, le mode d'exécution qui conviendrait le mieux au but proposé. Et il parle de matières fort diverses, dont plusieurs semblaient étrangères à ses études, non pas en amateur seulement, mais en vrai connaisseur, en homme parfaitement au courant de ces questions spéciales.
Le premier moyen, à son avis, pour célébrer dignement les hauts faits du jeune roi, ce sont les médailles, (lomme un numismate ou un antiquaire de profession, il indique la manière de les composer. « Quant à celui des médailles, dit-il à Colbert, comme c'est une invention dont les Grecs et les Romains se sont sei'vis pour éterniser la mémoire des actions héroïques de leurs princes, de leurs capitaines et de leurs empereurs, à cause de l'incorruptibilité des métaux dont elles étoient composées, surtout celles d'or et d'argent, j'approuve extrêmement que vous l'employiez entre autres à perpétuer celle du roy, étant un moyen usité de tout temps à une semblable fin et très convenable à la dignité royale. Mais je suis balancé sur la manièie; car on peut faire ces médailles ou à l'antique ou à la moderne. »
Il définit les deux manières et donne la préférence à l'antique, ce qui n'est ni preuve d'ignorance, ni preuve de mauvais goût. « L'antique, continue Chapelain, se contentoit de marquer sur le revers quelque figure significative de l'action ou de l'événement, quelquefois sans mot, quelquefois avec un mot, mais grave et sans jeu d'esprit.
« La moderne, la plupart, s'est tournée à mettre sur le
revers une devise qui consiste en un corps et une âme (1), qui est une gentillesse introduite dans l'Europe depuis moins de deux cens ans. Toutes deux sont belles et louables; mais l'antique, par sa gravité, me sembleroit plus proportionnée h la Majesté royale que je voudrois qui ne s'en servît (2) que dans les galanteries et dans les carrosels. En cela néanmoins, il faudra suivre le goût de Sa Majesté, après lui avoir représenté les raisons de part et d'autre. «
On pardonnera à un poète, ou à un homme qui se croyait tel, qui se croyait le successeur de Malherbe et l'héiitier de Ronsard, de célébrer la puissance des vers pour l'illustration des héros. Le temps détruit tout : statues, colonnes, monuments élevés à la gloire des grands hommes s'écroulent et disparaissent; mais on récite encore les vers qui ont chanté les exploits d'Achille ou les courses d'Enée à travers les mers. L'important, c'est qu'ils viennent « d'une bonne main » : tout est là. S'il n'était modeste, il s'offrirait à chanter « les merveilles que Sa Majesté a déjà faites en si grand nombre, et qu'elle fera à l'avenir >>.
Cet accès de vanité est lisible; mais le passage n'en est pas moins juste et vrai sur l'immortalité que les grands poètes donnent aux héros. « Pour les vers, Monsieur, dit avec une vanité naïve Chapelain, vous ne pouvez
(1) La figure était le corps de la devise; les paroles en étaient l'âme.
(2) Cette accumulation de qui et de que était alors autorisée par l'usage. La phrase signifie : « Je voudrais que la Majesté royale ne se servit de la moderne que dans les galanteries. »
rien imaginer qui allât plus droit à votre but. De toutes les choses durables, c'est sans doute celle qui se défend le plus de l'injure du temps, lorsqu'une bonne main s'en mêle. Tous les tombeaux, tous les portraits, toutes les statues les plus renommées ont fait naufrage contre cet écueil ; les ouvrages mêmes de prose les plus exquis De sont venus jusqu'à nous que mutilés et qu'estropiés, et les seuls poétiques, h compter depuis Homère, au moins les excellens, ont passé jusqu'à nous. Si bien que ce que vos soins feront éclore de vraiment bon en ce genre d'écrire pour célébrer les vertus (1) du roy sera infailliblement ce qui leur donnera l'immortalité. »
Ce qu'il dit de l'histoire contemporaine est presque remarquable, tant ses observations sont justes et sensées. Je ne sais si personne avant lui a mieux exprimé les conditions requises pour retracer les faits récents. « Je viens, dit-il, à l'histoire qu'avec beaucoup de raison vous avez jugée. Monsieur, un des principaux moyens pour conserver la splendeur des entreprises du roy et le détail de ses miracles.
« Mais il est de l'histoire comme de ces fruits qui ne sont bons que gardés et pour l'arrière-saison. Si elle n'explique point les motifs des choses qui y sont racontées; si elle n'est pas accompagnée de réflexions prudentes et de documens, ce n'est qu'une relation pure et sans dignité. De les y employer aussi, durant le règne du prince qui en est le sujet, cela ne se pourroit sans
(1) Dans le sens de mérite.
exposer au public les ressorts du Cabinet, donner lieu aux ennemis de les prévenir ou de les rendre inutiles, et trahir ceux qui auroient des liaisons avec lui, lesquelles ne subsistent que par le secret et à l'ombre d'un profond silence. Ainsi, j'estime que si vous faites travailler à l'histoire de Sa Majesté en la manière qu'elle doit être, ce ne doit être que pour tenir l'ouvrage caché, jusques à ce que les inconvéniens remarqués ne puissent préjudicier à ses affaires ni à celles de ses alliés. »
De ces pourparlers allait sortir bientôt la nomination des divers historiographes du roi : Mézeray, Pellisson, et plus tard Racine et Boileau. Mais Chapelain, comme Charpentier, prenait évidemment les choses beaucoup trop au sérieux, et de beaucoup trop haut. En vérité, à quoi bon une histoire du roi qu'il eût fallu tenir cachée pendant un temps indéfini? Ce n'est certainement pas ce que voulait Colbert.
11 y a, dans les Mémoires de Perrault, un curieux passage. Il nous montre comment Charpentier entendait écrire l'histoire de Louis XIV, et comment autour de lui on entendait qu'il l'écrivît. En 1663, un peu après la nomination des Quatre, il fut associé, nous dit Perrault, à la petite Académie. « Nous jetâmes tous les yeux sur lui, continue-t-il, pour écrire l'histoire du roi, c'est-àdire pour tenir la plume : car toute la Compagnie devoit y travailler en la revoyant et en la corrigeant. Lorsqu'il fut question de décider comment il y travailleroit, on lui dit qu'il se servit des gazettes et de tout ce qui se peut
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recouvrer dans le public, pour former le corps de son histoire.
« Mais M. Charpentier ne voulut jamais l'accepter, demandant toujours que M. Colbert lui fournît des mémoires et l'entretînt du secret des affaires, ce qu'il' n'avoit pas le temps de faire et qu'il ne fit point : ainsi la chose en demeuia là. Ce fut une grande perte pour la petite Académie, mais un bonheur pour M. Pellisson et particulièrement pour MM. Racine et Despréaux, chargés depuis (1) d'écrire l'histoire du roi par M"° de Montespan, qui regarda ce travail comme un amusement dont elle avoit besoin pour occuper le roi. Ils ont reçu de très grandes récompenses en différons temps (2). »
Ce que Colbert voulait, lui aussi, c'était un récit capable « d'occuper le roi », de rappeler à Louis XIV de récentes victoires ou de nouvelles acquisitions : l'expédition de Flandre, l'occupation de la Franche-Comté, l'ex- •pédition de Hollande et le passnge du Rhin, plus tard, le voyage d'Alsace; en un mot, une espèce de panorama, les événements vus par leur côté pittoresque, extérieur, sans ce vain attirail de documents, pièces justificatives, dépêches et traités que notre grave auteur réclamait, « Quand toutefois, disait Chapelain à Colbert, on voudroit passer sur cette considération si importante, je ne laisserois pas de trouver une très grande difficulté dans l'exécution. Car, pour être bon historien, il faudroit être très homme de bien, parfaitement savoir la fin des pro-
(1) En 1677.
(2) Ch. Perrault; Mémoires, p. liO.
jets et de la conduite du prince qui en seroit le sujet, être informé de l'intérêt de ses amis et de ses adversaires, posséder la théorie de la politique, entendre la pratique de la guerre, n'ignorer ni chronologie, ni géographie, n'être point neuf dans les mœurs et les coutumes des nations, avoir vu et extrait les originaux des dépêches et des traités, ce qui n'est pas une chose trop commune. Mais par-dessus cela, et plus que tout cela, il faudroit avoir le génie de cette profession, que si peu de gens ont eu depuis trois mille ans qu'on la fait (1). C/est un talent naturel qu'il faut avoir eu du Ciel, et qui n'est jamais attaché qu'à une très solide cervelle et qu'à une expérience très longue dans les emplois ou du moins dans les cours. »
Chapelain s'est fait une si haute idée de la manière d'écrire l'histoire, qu'il ne voit personne autour de lui capable de cette mission. Il le déclare à Colbert, tempérant son aveu par une adroite flatterie. « Combien cependant trouve-t-on, dit-il, de personnes de cette trempe à qui l'on puisse donner une si forte tâche à faire et de qui on puisse attendre un travail sans défaut? C'est là, Monsieur, ce qui m'embarrasse le plus dans la consultation de votre projet si louable. Car, tout ce qui se fait sans un plan bien juste et sans une œconomie (2) bien entendue, assurément n'est pas bon, quelque brillant qu'il paroisse dans les parties; et, tout l'esprit du monde, semé dans
(1) Il y a dans le texte : « qu'on Ca fait.-» On nous permettra de proposer cette correction.
(2) Disposition.
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un ouvrage où le jugement ne préside pas, ne sert qu'à faire un beau monstre, qui suit la nature des monstres, et qui sans doute ne vit pas.
« Les gens donc propres à s'en bien acquitter étant si rares en tout temps, surtout en celui-ci, je trouve périlleux d'en donner la commission à quelqu'un (1), et il n'y auroit guère que vous, avec toutes les bonnes qualités qui sont en vous, dont je voulusse répondre qui y réussît heureusement. »
Il serait plus facile, ajoute Chapelain, de trouver des auteurs capables d'écrire en vers ou en prose de bons éloges du loi, des panégyriques dans le genre de celui de Pline pour Trajan. « Encore ne croirois-je, dit-il, que vous en puissiez rencontrer un grand nombre, tant ce siècle est devenu stérile de personnes de lettres qui vaillent! »
Après ce petit regret obligé sur le présent, le rapporteur termine son long et consciencieux mémoiie. Il signale au ministre tout ce que peuvent les arts pour la gloire du roi, et, à l'avance, il trace comme l'ensemble des travaux que l'institution nouvelle aura à susciter ou à conduire. « Il y a bien. Monsieur, dit Chapelain en terminant, d'autres moyens louables de répandre et de maintenir la gloire de Sa Majesté, desquels même les anciens nous ont laissé d'illustres exemples qui arrêtent encore avec respect les yeux des peuples, comme sont les pyramides, les colonnes, les statues équestres, les co-
(1) Co fut Cliarpcntici' qui l'eut, on vient de le voir.
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losses, les arcs triomphaux, les bustes de marbre et de bronze, les basses-tailles (1), tous monumens historiques auxquels on pourroit ajouter nos riches fabriques de tapisseries, nos peintures à fresque et nos estampes au burin, qui, pour être de moindre durée que les autres, ne laissent pas de se conserver longtemps (2). »
Statues, tapisseries, gravures, tableaux, bustes do marbre ou de bronze, en vérité, c'était là un beau programme. Que l'érudition pure n'ait pas eu d'abord beaucoup à gagner avec la nouvelle Académie : ce n'est pas douteux. Mais est-ce donc la peine de tant en gémir? Pour nous, nous ne saurions l'oublier, elle donna une impulsion puissante aux arts; elle fit surgir, comme par enchantement, une multitude d'artistes, peintres, sculpteurs, graveurs, architectes, qui furent l'ornement du règne et demeurent la gloire de la France. Et que nous importe donc que Louis XIV ou Colbert, en fondant la petite Académie, aient agi pour tel motif ou tel autre? Nous profitons des chefs-d'œuvre qu'ils nous ont légués : ayons le bon goût d'accepter le présent de bonne grâce et de ne pas chicaner leur mémoire.
L'humble commission ne tarda pas à fonctionner. « L'année suivante (3), dit M. Tamizey de Larroque, Colbert désigna quatre membres de l'Académie française pour composer les inscriptions et devises en l'honqeur du roi, pour examiner les projets relatifs à l'embellisse-
(1) Bas-reliefs. Dict. do Trévoux.
*(2) Lettre à Colbert, du 18 novembre 1662; If, 272 et suiv. (3) C'est-à-dire en 1663.
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ment du palais de Veisailles, les dessins des tapisseries destinées à Louis XIV, les jetons du trésor, etc. Ces quatre premiers membres de la petite Académie^ berceau de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, qui ne devait être constituée que le 1"" juillet 1701 (1), furent l'abbé de Bourzeis, l'abbé Cassagne, Chapelain et Charpentier (2). Perrault en fut le premier secrétaire. En ce qui regarde les inscriptions et devises, l'ancienne petite Académie est représentée, aujourd'hui, dans la savante Compagnie, par une commission permanente de quatre membres, qui porte le nom de Commission des inscriptions et ?nédaiiles (3). »
La commission des Quatre se compose aujourd'hui de MM. Ravaisson, Le Blant, G. Boissier et Deloche, avec M. Guillaume, de l'Académie des Beaux-Arts, pour dessinateur {h). M. Boissier, lorsque jadis il écrivait sa spirituelle étude sur Cassagne (5), ne songeait guère alors qu'il siégerait un jour à l'Académie des Inscriptions, et serait parmi les successeurs du pauvre abbé bafoué par Boileau :
Si l'on n'est plus au large assis en un festin, Qu'aux sermons de Cassagne ou de l'abbé Cotin (6).
Voici le procès-verbal de la première réunion. Elle eut
(1) Faute d'impression : il faut lire le 16 juillet 1701.
(2) Charpentier, nous l'avons dit, fut désigné un peu après Perrault.
(3) Lettres de Chapelain, II, p. 277.
(U) Comme A. Coypel fut le dessinateur de la petite Académie. {Annuaire de l'Institut pour 1888, p. 98.)
(5) Notice sur fabbé Cassagnes, in-S". Nîmes, 1856.
(6) Satire III; 1605.
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lieu chez Colbert. « Le troisième jour de février 1663, raconte Perrault, nous nous rendîmes, M. Chapelain et moi, suivant l'ordre qui nous en avoit été donné, chez M. Colbert. On nous mena dans une chambre où nous trouvâmes M. l'abbé de Bourzeis et M. l'abbé de Cassagnes, qui avoient été aussi mandés. M. Colbert étant venu nous trouver, commença par demander le secret de ce qu'il alloit nous dire ; ensuite il nous déclara pourquoi il nous avoit fait venir : que c'étoit pour se faire, ainsi que je viens de le marquer, une espèce de petit conseil qu'il put consulter sur toutes les choses qui regardent les bâtimens, et où il pût entrer de l'esprit et de l'érudition; qu'il souhaitoit que nous nous assemblassions chez lui deux fois la semaine, le mardi et le vendredi. Quand il n'y avoit pas d'ouvrage de commande, l'Académie travailloit à revoir et à corriger les ouvrages, soit de prose, soit de vers, qui se compusoient à la louange du Roi, pour les mettre en état d'être imprimés à l'imprimerie du Louvre (1). »
La consultation demandée à Chapelain est du 18 novembre 16(52; et la réunion tenue chez Colbert, du 3 février 1663. Cette entrevue est-elle assez significative? Prouve-t-elle assez que l'ambition, le faste, l'orgueil du roi n'ont été pour rien dans la création de la petite Académie? Colbert, tout comme Louvois, a cherché à flatter les goûts de son souverain : et de cette pensée est sortie, à l'insu de Louis XIV, ce qui devait être
(1) Perrault, Mémoires, p. 33.
un jour l'Académie des Inscriptions. Le roi a approuvé le projet, voilà tout; mais c'est Colbert qui a choisi les membres de la nouvelle assemblée, qui a tout réglé à l'avance, tout arrangé : les jours de réunion, le genre des travaux, le but même de la petite institution ; et, s'il y a des critiques à faire, c'est à lui, non à Louis XIV, qu'il faut les adresser.
Nous ne demandons pas le moins du monde qu'on fasse le procès à Colbert : loin de nous cette pensée. Mais pourquoi tant d'hommages à celui-ci, et tant de critiques, au contraire, à l'adresse de celui-là? Pourquoi aussi tant de charges contre Louvois qui, en définitive, n'a fait que suivre l'exemple de son prédécesseur?
En 1683, à la mort de Colbert, Louvois eut le poste de surintendant des bâtiments. Voici en quels termes bienveillants celui-ci nous est présenté, a Pendant dix-huit mois (1), nous dit-on, les séances languirent, et peut-être les réunions auraient-elles cessé, si Louvois, qui succéda à Colbert (2) dans la charge de surintendant des bâtiments, n'avait pris à cœur les travaux confiés à la Compagnie. Ce n'est pas qu'il portât grand intérêt aux inscriptions et aux médailles; sur ce point il n'était pas plus libéral qu'en matière de sciences, et l'on a vu, par l'histoire de l'Académie des sciences (3), quel peu d'empres-
(1) Les dix-huit mois qui précédèrent la mort de Colbert, arrivée le 6 septembre 1683.
(2) Louvois ne succéda pas immédiatement à Colbert, mais à son fils, M. d'Ormoy.
(3) L'Histoire de l'ancienne Académie des sciences, par M. Maury; 1 vol. in-12. Paris, Didier.
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sèment il mit à les favoriser... Mais le ministre était plein de zèle pour tout ce qui touchait au service et aux prédilections du roi. Il savait sa passion pour le faste et son désir immodéré de gloire. La petite Académie avait pour mission d'ajouter à la grandeur et à l'éclat des monuments et des fêtes. C'était là pour Louvois un motif de lui marquer ses faveurs particulières (1). » Pareille partialité nous étonne, et nous avouons n'y rien comprendre : il n'y a pas un mot de ce langage aigre-doux qui ne convienne au même titre à Colbert.
A partir des premiers jours de 1663, après ce que nous pourrions appeler la séance d'ouverture, les assemblées se tiennent régulièrement chez le surintendant des bâtiments. En hiver comme en été, à Paris ou à la campagne, les réunions ont lieu sans interruption, deux fois par semaine. Peintres, poètes, orateurs, compositeurs d'inscriptions et de devises, il s'agissait de presser tout le monde, de stimuler tous les zèles et tous les talents, d'examiner, de revoir, de corriger au besoin les œuvres composées en l'honneur de Louis XIV. La besogne ne manquait jamais au petit Conseil des Cinq. « Quand il n'y avoit pas d'ouvrage de commande, écrit Perrault, l'Académie travailloit à revoir et à corriger les ouvrages, soit de prose, soit de vers, qui se composoient à la louange du Roi. »
(1) A. Maury, p. \lx.