‹ Chapelain et nos deux premières académiesChapitre 29 sur 60 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. {Suite.) — Rapports hebdomadaires de Chapelain à Colbert. — « La petite Académie » est une espèce de Commission des Beaux-Arts. — Assiduité de Chapelain aux réunions. Cette présence n'était pas gratuite. — Projet de construction d'un arc de triomphe, 1667. — Tapisseries du roi, 166^. — Lebrun et la Commission des Cinq. Conflit entre l'artiste et les commissaires, 16G4. — Carrousel de I6(i2. Sa description par Perrault, 1670. — « La petite Académie » revise les ouvrages dédiés à Colbert.

La correspondance de Chapelain est remplie des rapports hebdomadaires adi-essés à Colbert. On peut regarder comme tels toutes les lettres écrites au ministre pendant la période qui va de 1663 à 167/i (1). A première vue, vous les prendriez pour des causeries littéraires ou artistiques envoyées à un ministre éclairé. Non; ce sont simplement des lettres d'affaires, des comptes rendus sur les occupations du « petit conseil » récemment établi.

Voici le spécimen de l'un de ces nombreux rapports. 11 est du 9 juin 1663. A cette date, il ne s'agit pas de victoires et de conquêtes; mais seulement de la convales-

(1) Date de la mort de Chapelain.

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cence du roi, que les bonnes plumes du temps s'apprêtent à célébrer. On va voir qu'une simple indisposition donnait assez de besogne au comité des Ciiiq. « M. du Périer (1), écrit Chapelain à Colbert, a ébauché là-dessus une petite Ode latine, qu'il polit et qui sera bientôt en état de paroître. MM. de Valois (2) m'ont promis de s'appliquer à la même chose en latin. M. l'abbé de la Mothe le Vayer (3) les suivra en françois, aussi bien que M, Boyer (4), qui a trop de reconnoissance pour se taire en un si juste sujet de parler. M. Fiéchier travaille pour cela, et suspend à dessein l'accomplissement de son grand poème latin du Carrosel. J'en ai écrit à MM. d'Ablancourt et le Clerc (5), desquels il ne faut attendre rien de médiocre. » Fiéchier publia « son grand poème latin du Carrosel » en 1670. L'ouvrage parut en un beau volume in-folio, sorti des presses de l'imprimerie royale, sous le titre suivant : Cursus regius^ carmen heroïcum. A la prière de Chapelain, le poète aux gages de la cour interrompit un instant son travail, pour chanter la guérison de Louis XIV. Ce doit être la pièce intitulée : « Au Roi, sur sa dernière maladie, avant 1666. Ode (6). » Notre rapporteur donne ensuite des détails sur Cotin,

(1) Charles du Périer, né à Aix, mort à Paris, 28 mars 1692.

(2) Los doux frères, Henri et Adrien de Valois.

(3) Fils de l'académicien. Il mourut en 166i.

(4) Claude Boyer, de l'Académie française en 1666; mort le 22 juillet 1698.

(5) Michel Le Clerc, de l'Académie française., le 20 juin 1662; mort en 1691.

(6) Œuvres complètes de Fiéchier, vol. IX, p. 159; édit. Ducreux. Nîmes, 1782.

dont l'assemblée a examiné « l'éloquent discours », L'appréciation est d'une bienveillance extrême. Venant de Chapelain, « l'excuseur de toutes les fautes », la chose ne doit pas surprendre beaucoup. D'ailleurs, ce jugement répondait à l'opinion générale qu'on avait alors de ce bel esprit (i). « M. Cotin, duquel j'eus l'honneur, la dernière fois, de vous faire voir de si belles stances, et duquel nous avons aujourd'hui achevé d'examiner (2) l'éloquent discours dont nous vous lûmes une si belle tirade, a fait un madrigal très joli, qu'il me doit envoyer demain. C'est un de nos plus fameux académiciens (3), et que j'ai engagé par votre ordre à cet éloge royal que nous épluchons, et qui semble répondre à notre attente. Je laisse à votre prudence de considérer si un homme aussi approuvé qu'il est ne mériteroit point d'être du nombre des gratifiés, et pour ce qu'il a fait et pour ce qu'il est capable de faire en prose et en vers, et si ce ne seroit pas dommage de lui laisser abattre le courage et tomber la plume de la main, en ne lui donnant point de pareils témoignages qu'on estime son esprit et sa fidélité. » La recommandation ne fut pas perdue. Sur la liste de 1664, Cotin figure pour une gratification de 1200 livres. Le rapport continue : « Un conseiller de Bretagne, de nos amis, qui fit, il y a un an, un poème latin de douze cens vers, sur la naissance de Mgr le Dauphin, que nous

(1) Voy. la notice de d'Olivet sur Cotin; II, 159.

(2) A la petite Académie.

(3) Cotin avait été reçju à l'Académie française le 3 mai 1655; il mourut en janvier )682.

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avons lu et revu dans notre assemblée, et qui sera l'un des plus beaux ornemens du recueil (1), m'apporta hier une ode françoise, qui n'est pas méprisable, sur le mal et la guérison du Roy, qu'il imprimera au premier jour {'2). »

Perrault, contrôleur des bâtiments et secrétaire de la petite Académie, était bien chargé de renseigner Colbert; mais, par ordre ou pour se rendre utile. Chapelain remplit absolument la même mission (3). Le 18 mars 166/i, il annonce au ministre la composition de divers ouvrages. En même temps, l'homme prudent n'oublie pas de signaler son assiduité aux séances. « Quelque soin, dit-il à Colbert, que je donne à nos assemblées chez vous (4), par le désir que j'ai de répondre à ce que vous attendez de nous, et de vous plaire en y satisfaisant, je n'en ai pas un moindre de ne vous détourner point de vos importantes affaires par une cour que vous ne souhaitez point; et de ne vous point parler ni écrire, que quand il y a quelque chose qui peut regarder l'honneur du Roy et votre contentement (5). »

Le 1" août 1665, Chapelain écrit encore à « M. Colbert, ministre d'Estat, h Saint-Germain. » Ce zèle n'est pas sans motif, et ce n'est pas sans motif aussi que notre homme fait valoir ses petits services : il a à cœur de

(1) Le recueil où devaient être réunies toutes ces belles pièces.

(2) Lettre du 9 juin 1663, « à M. Colbert, intendant général des finances, à Versailles »; II, 307.

(3) Chapelain, en 1664, est aux gages de Colbert, comme en IG/jO il était aux gages de Richelieu. (Voy. plus haut, p. 58.)

(4) Les assemblées de la petite Académie.

(5) Lettre du 18 mars 1664, « à M. Colbert, conseiller d'Estat et intendant des finances, à Saint-Germain »; II, 353.

justifier la confiance et les faveurs dont il est l'objet. « Comme Dieu m'a rendu assez de force pour me pouvoir traîner jusque chez vous, dit-il à Colbert, nous employâmes l'après disnée d'hier à examiner nos inscriptions et médailles nouvelles sur les sujets que vous avez ordonnés et celles de quelques autres gens de lettres, dont M. Perrault est chargé de vous présenter les meilleures à votre premier loisir (1). »

Le zélé correspondant ne manque aucun courrier, ne néglige rien pour calmer l'impatience légitime du maître. En réalité, difficulté de l'entreprise ou inexpérience de ceux qui en étaient chargés, l'œuvre avançait avec une exti'ème lenteur. C'est le regret exprimé dans la préface de 170-2, en tète de l'Histoire par les médailles. « Comme il n'y avoit encore, dit l'auteur, aucune règle établie pour cette sorte de travail, on ne parvint pas d'abord à bien prendre le goût des anciens. Ce qu'on appelle le moderne ne pouvoit servir d'exemple. Car, tout ce que les curieux ont jusqu'ici jasscmblé de médailles modernes en fournit à peine quelqu'une digne de l'attention des gens de lettres. Il a donc fallu se former des principes; il a fallu fixer des lègles, soit pour l'inscription, qu'on nomme légende, soit pour le dessein qu'on nomme ifjpe. El tout cela a fait que du temps de Monsieur Colbert, on n'a pas beaucoup avancé (2). »

Cela ne veut pas dire cependant qu'on n'ait rien fait. L'auteur de la Préface ajoute : « M. de Louvois trouva

(1) Lettre ù Colbert, du 1" août 1G65; II, 408.

(2) Histoire par les Mciailles. Paiit'Af;!;.

celte Histoire commcncôc, et ne fut pas longtemps ta comprendre l'importance de la continuer. Il rendit les assemblées plus fréquentes, et obtint du lloy qu'elles se tiendroient au Louvre. On travailla avec beaucoup d'assiduité, et on fit du progrès dans un art assez négligé jusqu'alors. »

Le 1'' août 1G65, Chapelain rendait compte à Colbert des occupations de la petite Académie. Quelques jours après, le 1h août, nouvelle dépêche dans laquelle, en parlant des autres, il ne s'oublie pas lui-même. « Monsieur, écrit-il au ministre, je vous épargne toutes les lectures inutiles, quelque agréables qu'elles vous pussent être d'ailleurs, pour ne vous pas dérober sans nécessité un seul des momens qui sont dévoués au service du Roy et au bien du royaume, laissant à M. Perrault de vous informer aux heures favorables de mon assiduité à nos assemblées, et de ce que j'y essaye de contribuer pour votre satisfaction (1). »

Le 6 janvier 1667, Chapelain adresse au ministre son rapport accoutumé. Pour la première fois, il lui donne ici du Monseigneur^ et lui parle à mots couverts d'un « ouvrage de commande », dont la Compagnie s'était occupée sans retard. De quoi s'agit-il à cette date? Le langage de Chapelain est si énigmatique, qu'on ne voit pas d'abord quel est ce projet préparé avec tant de mystère. « Monseigneur, écrit-il à Colbert, vous aurez vu, dans la lettre de M. Perrault, le détail de ce qui s'est fait .

(1) Lettre du 2i acùt 1G6:>, « à M. Colbert, niiaislre d'Estat, :i Paris »; ]I, 4)9.

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de la commission qu'il vous a plu nous donnai', sans qu'il soit besoin que je vous le répète en celle-ci. Je vous dirai seulement que l'on n'y pouvoit apporter plus de secret, de zèle, d'attention, de diligence, d'assiduité, ni d'exactitude. Cela a emporté du temps, mais on n'y a pas perdu une minute, et toutes autres aiïaires ont cessé pour s'appliquer à celle-là (1). «

Même absent de France, Colbert voulait savoir ce que faisait l'Académie des médailles. En 1667, pendant la guerre du droit de Dévolution, le ministre est en Flandre, à la suite de l'armée royale. Chapelain lui écrit à Cliarleroi. 11 semble l'entretenir de la construction d'un arc de triomphe. Peut-être, est-ce là l'aiïaire importante dont il était question dans la lettre du 6 janvier 1607, et qui avait été examinée avec beaucoup de diligence et dans le plus grand secret. « Si je n'avois qu'à vous parler de la continuation de nos assemblées, écrit Chapelain, et de ce que nous y faisons, je ne vous déroberois pas un moment par mes lettres, et je m'en rcmeltrois au fidèle compte que M. Perrault vous en rend, comme je me suis remis à son soin de vous faire voir les preuves que je lui ai fournies de la coutume qu'avoient les Romains de mettre des statues équestres ou des quadriges sur le haut des arcs de triomphe (2), »

Ce n'est pas ici une simple question d'arcbéobgie. Il

(I) Lettre du 6 janvier icG7, « à M^^r C.Jbirt, ministre d'Estat, à Saint-Gcrmain-en-Laye >r, II, V-T-.

(à) Lettre du IG juin Iii67, « à Mgr Colbert, ministre d'Estat. Au cam^J do Oliarles-lc-R'tyy en Drabant >;; !I, 517,

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s'agit d'un projet d'arc de tiiomplie destiné à glorifier les succès présumés de Louis XIV en Flandre. Serait-il téméraire de vouloir expliquer le texte de Chapelain? son allusion à u des statues équestres ou des quadriges » à placer sur le haut des arcs de triomphe? Un passage des Mémoires de Perrault va nous donner l'éclaircissement désiré. « Après les conquêtes de Flandre et de la Franche-Comté, dit-il, M. Colbert proposa d'élever un arc de triomphe à la gloire du Roi. M. le Brun et M. le Vau (1) en firent des desseins. J'en fis aussi un que j'envoyai à M. Colbert, et que j'appelois mon griiïonnement. Ce ministre éciivit à la marge de ma lettre que le griiïonnement lui plaisoit plus que les desseins qu'on lui avoit donnés; et c'est sur ce griiïonnement que mon frère (2) forma le dessein qui a été exécuté en grand modèle à la porte Saint-Antoine (3) . »

Nous avons trouvé à la Bibliothèque nationale la gravure de cet arc de triomphe (/i). Elle est de Sébastien Le Clerc, et répond parfaitement à la description que Chapelain en faisait déjà à Colbert, dans sa lettre du d6 juin 1667. L'arc de triomphe, si nous en jugeons par la gravure de Le Clerc, eût été superbe. Sa large façade, avec ses trois portes, est d'un aspect vraiment imposant ; et au sommet, la statue équestre de Louis XIV, vue à une

(1) Charles Lebi'un, mort aux Gobcliiis, le 10 février 1690. — Louis Levau, premier architecte de Louis XIV; mort à Paris le 11 octobre 1670. — Dessein écrit alors pour dessin.

(2) Claude Perrault, à f{ui nous dcvous la colonnade du Louvre. Mort en less.

(3) Mémoires, p. 143.

(i) Cabinet d.cs e^tajnpcs.

ET NOS DEUX PRl-MltRES ACADÉMIES 437

hauteur considérable, produit un grand effet (1), C'était Jjjen là un monument digne du grand roi ; une magnifique apothéose, telle qu'elle semblait convenir au futur arbitre de l'Europe. Malheureusement, l'œuvre n'a pas été terminée; et, aujourd'hui, il ne nous en reste plus que le dessin.

« La première pierre de cet arc de triomphe, dit en note l'éditeur des Mémoires de Perrault, fut posée le 6 août 1670. 11 ne fut élevé en pierre que jusqu'à la hauteur des piédestaux des colonnes; et, pour juger de l'ouvrage entier, on le continua seulement en plâtre, Louis XIV parut, dit-on, si peu sensible à la perfection de ce monument, que la ville en discontinua la construction. Après la mort de ce prince, le duc d'Orléans, régent, prit encore moins d'intérêt à cet édifice; de sorte qu'on se détermina à le démolir en 1716. Le Clerc nous a gravé (2) une belle estampe de ce magnifique arc de triomphe, qui doit faire regietter que l'on n'en ait pas suivi en son temps l'entière exécution (3). »

En 1669, Chapelain continue d'envoyer son rapport au maître, sans oublier la petite mention sur son assiduité. Ici, le titre donné change encore : la lettre s'adresse à (( Mgr Colbert, secrétaire des commandemens du Roy. » — « Monseigneur, lui écrit Chapelain à Saint-Germain-

(1) L'arc de triomphe du Carrousel, élevé en 1800, sur les dessins de Fontaine, avec ses trois portes et son quadrige au sommet, rappelle assez bien celui que Colbert voulait ériger, en 1607, à la porte Saint-Antoine en l'honneur de Louis XIV.

(2) En 1679.

(3) Mémoires; Perrault, p. l'|3.

cn-Layc, je me conlcnle (Vôtre assidu ^ l'assemblée de chez vous, ordonnée pour l'exécution de vos ordres, sans chercher à vous diverta- (1) de vos occupations par la lecture de mes billets, lorsqu'ils ne sont |)as tout à fait nécessaires et que je me puis abstenir de vous en importuner (2). »

Le 10 avril 1671, il marque encore son assiduité « aux assemblées de chez vous (3) h . C'est à croire que cette assiduité au petit conseil était obligatoire, tant Chapelain, chaque fois qu'il écrit, a soin de constater sa présence aux réunions prescrites.

A notre avis, les membres de l'Académie des médailles exerçaient une chaige réelle. Comme un fonctionnaire va aujourd'hui à son bureau, ils allaient à leurs assemblées; et le ministre récompensait leur peine autrement que par sa bienveillance et des gratifications éventuelles. C'était une espèce d'emploi : il est naturel, dans ce cas, que le titulaire rende des comptes, et fasse savoir à qui le paye comment il s'acquitte de ses 'devoirs.

Pour Perrault, ce n'est pas douteux. Il était largement rétribué; pourquoi donc ses autres collègues n'aui'aientils pas reçu, eux aussi, un traitement fixe? Dès le mois de février 1663, au lendemain de l'établissement de la petite Académie, Perrault recevait d'un seul coup son traitement de l'année qui, pour l'époque, représente la somme fort raisonnable de 15,000 francs. « Le 15 février

(î) Dans le sens de diverltre, détourner.

(2) Lettre à Colbert, du 5 août 1G69; II, 659.

(3) Lettre ù Colbert, du 10 avril 1G71; II, 728.

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suivant, raconte-t-il dans ses Mémoires^ un commis do M. Colbei't m'apporta une bourse fort propre dans laquelle il y avoit 500 écus en or (1) : cette gratification, toujours continuée et augmentée de 500 livres en l'année 1669, a duré sur ce même pied jusqu'en 1683 (2). »

Avec de tels honoraires, on n'avait pas trop la liberté de négliger son emploi. Ce qui n'était d'abord qu'une induction va devenir une certitude. Ch. Perrault parle plus loin des pensions faites aux membres de la petite Académie, et maintenues au milieu môme des soucis et des embarras de la guerre.

C'est h. propos des gratifications accordées aux gens de lettres, en France et à l'étranger, à partir de 1663. Le mode de distribution adopté pour les savants français fut d'abord du dernier galant. Le récit de Perrault est délicieux, assaisonné de malice, en outre peu connu, croyonsnous : on ne sera pas fâché de le rencontrer ici. Les pensions faites aux étrangers se payaient par lettres de change. « A l'égard de celles qui se distribuoient à Paris, continue le narrateur, elles se portèrent, la première année, chez tous les gratifiés, par le commis du trésorier des bàtimens, dans des bourses de soie d'or, les plus piopres du monde; la seconde année, dans des bourses de cuir. Comme toutes choses ne peuvent pas' demeurer au même état et vont naturellement en dépérissant, les années

(1) Cinq cents écus en or faisaient plus do 5,000 francs, et répondaient à plus do 15,000 francs do notre monnaie d'aujourd'hui.

(2) Epoque de la mort do Colbcrt, et où I^ouvois remercia Perrault.

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suivantes il fallut iiller recevoir soi-même les pensions chez le trésorier en monnoie ordinaire. Les années bientôt eurent quinze et seize mois; et, quand on déclara la guerre à l'Espagne (1), une grande partie de ces gratifications s'amortirent. Il ne resta presque plus que les pensions des académiciens de la petite Académie et de l'Académie des sciences : ce qui a continué et continue encore jusqu'à présent (2j. »

Les premiers travaux du conseil des Cinq ne ressemblent en rien aux savantes recherches de notre Académie actuelle des Inscriptions. Colbert, nous venons de le voir, ne l'avait pas institué pour devenir une grande école d'érudition, pour s'occuper d'épigraphie, de numismatique, d'archéologie, de la publication ou du déchiffrement de nos vieilles chartes et de nos vieux manuscrits. M. Maury a décrit les travaux assignés par Colbert à la Compagnie : ils sont loin de rappeler les prodiges d'érudition accomplis, dans l'ordre entier des connaissances humaines, depuis Mabillon jusqu'cà nos jours.

« Une fois formée, la petite Académie, tel était le sobriquet sous lequel on désigna à l'origine la Commission, vit ses lumières mises à contribution pour des objets qui n'avoient point d'abord été de son ressort (3). Louis XIV avait commandé des tapisseries destinées à orner ses appartements; il voulait des sujets heureux et

(1) En 1667; la guerre du droit de Dévolution.

(2) Mémoires, p. 53.

(3) Ce n'est pas exact : Colbert avait précisément fondé la petite Académie en vue des œuvres d'art à faire pour le roi.

ET NOS DEUX PREMIÈRES ACADÉMIES 4il

de ciiconslance. La C'mipagnie eut mission de choisir des projets de dessins pour ses tentures royales, et les estampes accompagnées de descriptions, dont le recueil fut publié par ordre du monarque (1), sont le fruit de ses premiers travaux. Elle devait aussi composer des récits des solennités et des fêtes dont Versailles était le théâtre, et celte mission lui resta jusque dans les premières années du règne suivant. En 17J5, quand le roi reçut l'ambassadeur de Perse, G. de Boze, alors secrétaire perpétuel de la Compagnie (2), fut appelé à Versailles pour faire une relation exacte de la cérémonie à laquelle il assista avec le peintre C4oypel (3) , chargé d'en faire le tableau {h). »

Pour ne parler que des tapisseries, les sujets à traiter, les devises, les inscriptions qui devaient les accompagner, tout était examiné par le conseil des Cinq, et exécuté d'après ses indications. Lebrun était chargé de la composition et du dessin : de là certains conflits que le célèbre artiste avait quelquefois avec la commission. Sébastien Le Clerc, habile graveur de l'époque (5), est l'auteur des planches conservées dans ce beau recueil. Perrault, dans ses Mémoires, dit un mot de ces tentures, dont l'exécu-

(1) Lisez Colbert. — Ce recueil se trouve à la Bibliothèque nationale, cabinet des estampes : Tapisseries du Roy, où sont représentés les Quatre Elcmens et les Quatre Saisons de l'année. (Bibl. nat., Estampes, Ad. 107, gr. in-f», 1679.)

(2) De Boze était né à Lyon en 1680; mort en 1753.

(3) Antoine Coypel, né à Paris le 12 avril lOGl; mort le 8 janvier 1722.

(4) A. Maury, p. 9.

(5) Né en 1637; mort le 25 octobre 1714.

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lion allait î'ti'C confiôc aux Gohclins. « M. Colbert, raconte-t-il, nous demanda des desseins pour des tapisseries qui dévoient se faire à la manufacture des Gobelins. Il en fut donné plusieurs entre lesquels on choisit celui des quatre ùlémens, où l'on trouva moyen de faire entrer plusieurs choses à la gloire du roi. Gomme ces tapisseries se voient tous les jours, et que les estampes, avec le discours qui les accompagne, forment un beau volume, je n'en dirai pas davantage (1). »

Quatre devises ornent les quatre coins de chacune de ces tapisseries. Perrault avoue que sur seize, quatorze sont de lui. 11 demande grâce pour ce trait de vanité, sur ce qu'il éciit ces Mémoires non pour le public, mais pour sa famille. « J'observerai seulement, dit-il, que toutes les devises sont de moi. A d'autres que mes enfans je n'aurois pas fait cette remarque, et moins encore ce que je vais dire. Ayant porté à M. Colbert quarante-huit devises pour cette tapisserie, seize de l'abbé de Bourzeis, seize de l'abbé de Cassagnes et seize de ma façon (2), toutes mêlées les unes avec les autres, afin qu'il en choisît seize sans savoir qui en étoit l'auteur, il s'en trouva quatorze des miennes. «

Perrault eut la joie d'obtenir à peu près le môme succès, pour les tapisseries des Quatre saisons. « On fit ensuite, dit-il, le dessein de la tenture des quatre

. (1) Mémoires, p. 36. — Ce beau volume est celui que nous avons signalé. Bil)l. nat., Estampes; Ad. 107, in f\

(•2) Ce détail semble bien conUrmer que Perrault a réellement fait partie de la petite Académie avant la mort de Cassagno en 1679.

ET NOS DEUX rRlîMlfenES ACADÉMIES 443

saisons de rannôe, sur le modèle de celle des quatre ('îléiiiens : on l'a aussi gravée et accompagnée de semblables explications. Des seize devises qui ornent celte tenture, il y en a neuf de moi (1). »

Les fêtes surtout, et entre ces fêtes les carrousels, occupaient une grande place, et ne laissaient presque aucun répit à la Commission des Cinq. « La mythologie, nous dit M. Maury, devait être mise à contribution dans ces cavalcades allégoriques où Louis XIV ne dédaignait pas de figuier. La petite Académie fut chargée de diriger et de contrôler les dessins que lui soumettait Charles Perrault; car celui-ci était, en matière de décorations et d'ordonnance de fêtes, l'inspirateiu" de Colbert...

(i Quant à sa tcàche principale, celle de présenter dans une série de médailles l'histoire de Louis XIV, la petite Académie en fut de bonne heure détournée (2). Colbert l'occupait sans cesse de mille autres sujets pour satisfaire l'impatience du roi. Il y faisait composer ou examiner les projets de peintures, de sculptures dont on voulait embellir Versailles. La Compagnie des Quatre (3) réglait le choix et l'ordre des statues; elle donnait son avis sur l'ornement des fontaines et des bosquets. Il ne se proposait rien en fait de décorations dans les appartements, et d'embellissements dans les jardins, que la petite

(1) Mémoires, p. 38.

(2) L'oiivrajje parut plus tard; in-f°, 1702, Paris, sous ce titre : Médailles sur les principaux événemcns du règne de Louis le Grand, avec des explications Uisloriques par l'Académie royale des Médailles et des Inscriptions,

(3) Des cing d'après nous.

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Académie ne dût donner, à cet égard, son avis (1). » Ajoutez encore à cela la revision, la correction des poèmes, panégyriques, dédicaces, composés en France ou à l'étranger en l'honneur du monarque. Depuis les incidents les plus futiles jusqu'aux événements les plus graves tout devenait la proie des écrivains. L'un vous composait « un poème latin de douze cens vers » sur la naissance du Dauphin; l'autre, c'était Fléchier, célébrait le carrousel de 166*2 en beaux vers divisés, comme un vrai poème épique, en plusieurs chants. Nous n'avons pas besoin de rappeler les pièces de toutes sortes, en prose, en vers, en latin, en français, odes, sonnets, madrigaux, que suscitait une simple indisposition du roi (?.).

Le 10 juin 166Zi, Chapelain écrit à '< M. Colbert, ministre d'Estat, à Fontainebleau. » Au nom de la Compagnie, il l'entretient des tapisseries à faire pour Louis XIV, d'après les dessins de Lebrun. Artiste et commission n'étaient pas d'accord : c'est assez l'ordinaire. L'un voulait suivre ses idées, l'autre imposer les siennes. Chapelain insinue discrètement que tout irait bien mieux, si le peintre était plus docile. Hélas! les savantes allégories de Chapelain, Dieu sait ce qu'elles pouvaient valoir! Comment s'étonner si Lebrun résistait à ses commissaires, et avait plus de confiance en lui-même que dans les combinaisons enchevêtrées de Chapelain? De là le conflit, les résistances auxquelles celui-ci fait allusion.

(1) A. Maury, p. 9.

(2) Voy. plus haut, p. 430.

(( J'ai reçu avec respect, écrit-il le 10 juin I66/1, la réponse qu'il vous a plu de faire à ma lettre touchant l'emploi de l'allégorie dans les tableaux et les tapisseries (l) que vous avez ordonné de faire pour l'histoire du Roy, et j'ai tenu à très grand honneur que Sa Majesté ni vous ne l'ayez pas désapprouvé. Ces Messieurs qui s'assemblent chez vous (2j ont eu communication de mes sentimcns sur ce sujet, et du commandement que Sa Majesté et vous nous faites de travailler avec adresse pour porter M. le Brun à en convenir avec nous, et à ne goûter pas moins nos raisons qu'Elle et vous les avez goûtées.

« C'est à quoi, Monsieur, nous ne perdrons pas un moment, et nous voulons espérer que ce rare peintre, étant aussi judicieux qu'il est, ne s'en éloignera pas; surtout s'il nous étoit permis de lui insinuer qu'en s'y accommodant, il ne feroit pas chose désagréable à Sa Majesté, ni à quoi vous trouvassiez rien à redire (3). »

En 16Ô2, de brillantes fêtes équestres eurent lieu sur la place du Carrousel. Elles durèrent pendant trois jours, les 5, 6 et 7 juin. Quelque temps après, Perrault en lit une description française, parue en 1670, en un beau volume in-folio. Fléchier traduisit d'abord cet ouvrage en prose latine. Puis, il tira de là son poème du Carrousel,

(1) Les tapisseries des Quatre cléinenls et des Quatre Saisons, bien certainement. — Cette lettre « sur l'emploi de l'allôgoric », n'est pas dans la correspondance de Chapelain.

(•2) La i)etite Académie ; Chapelain, IJoiuzcys, Cassagne, Perrault et Charpentier.

(3) Lettre à Colbcrt, du 10 juin 16G'i; II, 302.

Circus rcgiiis, qui le place au premier lang des poètes latins de son temps (1).

Le 3 août 1666, Chapelain parle à Golbert de la description faite par Perrault. « Nous repassons dans l'assemblée, dit-il au ministre, la description que M. Perrault a faite fort heureusement du Carrousel, et où les devises des cavaliers n'auront pas une petite obligation à sa plume [^). »

A l'occasion, la petite Académie revisait les ouvrages adressés à Colbert lui-même, ou les dédicaces composées en son honneur. En général, le ministre nVnnaitpas ces hommages; il les agréait rarement, dans la crainte de faire ombrage au souverain. Quelquefois cependant, il consentait à sortir de sa réserve habituelle. En voici un exemple. Un prêtre de Dieppe, appelé Guillaume Denis, avait fondé en 1663 une écjlc de pilotage. Colbert ne manqua pas d'encourager cette tentative. Il pensionna le fondateur de l'école; et le 21 novembre 1671, il lui écrivait : « J'ai été bien aise de voir l'apologie de la méthode dont vous vous servez pour enseigner l'hydrographie, et d'apprendre que le nombre de vos écoliers augmente tous les jours (3). »

Mais le professeur de pilotage, paraît-il, n'était pas grand clerc en fait de style, et certaine dédicace adressée par lui à Colbert avait eu besoin d'être fortement rcma-

(1) Pour d'autres détails bibliographiques et critiques, qu'on nous permette de renvoyer à un travail publié jadis : De lathiis Flecherii canninibm^ in-8°. Paris, Didier, 1870.

(2) Lettre du 3 août IGGG, à Colbert, <à Fontainebleau; II, /,G3.

(3) P. Clément; Lettres, fnstmctions et Mémoires de Colbert, III, 75.

ET NOS DKUX FREMI lîRES ACADÉMIES

niée par le petit conseil. C'est du moins ce que Chapelain ûciit le 20 décembre 1665, en communiquant au ministre divers ouvrages. « La troisième chose que contient le paquet, lui dit-il, et la plus importante, est la lettre de ce bon prêtre de Dieppe (l), remaniée et rendue raisonnable par M. Perrault et retouchée en plusieurs endroits par vos serviteurs de l'assemblée, en sorte qu'elle nous a semblé en état de paroître sans fiiire toit à son livre, ni à votre nom. Elle eût pu, à la vérité, être moins ornée, et par là plus proportionnée à la capacité de son auteur; mais, si elle n'eût pas été indignj de lui en une forme plus simple, elle l'auroit été de vous, Monseigneur, qui ne «levez point recevoir de ces offrande.', ou qui les devez recevoir convenables à votre méiite et à votre dignité (2). Vous prendrez, s'il vous plait, le temps de passer la vue KVdessiis, d'y corriger nos corrections, et de donner la satisfaction à ce bon homme de pouvoir vous adresser (3) son travail sans vous déplaire (^i). »

(1) Guillaume Denis.

(2) On ne peut donner à entendre plus clairement qu'un a rdmidié les corrections déjà faites par Perrault.

(3) Dans le sens de dédier.

{k) Lettre à Colbert, du 20 décenihre 16G5; II, 427.

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