CHAPITRE III
L'Académie. Ses statuts. Principaux articles — Candidatures académiques. La résidence. Mode de nomination. — Organisation de l'Académie. Protecteur, directeur, chancelier, secrétaire perpétuel. — Richelieu, protecteur de l'Académie (1634- 16/|2). — Seguier, protecteur (1642-1672). — Le Roi, protecteur de l'Académie (mai 1672). — Mode de nomination du directeur et du chancelier. — Les secrétaires perpétuels. Oi'dre de leur succession. — Premiers directeurs et chanceliers. — Libraires de l'Académie. Ordre de leur succession. — Comment ont été rédigés les statuts de l'Académie. — Part de Chapelain dans cette rédaction.
Dès les premiers jours de l'année 1634, l'Académie française a une existence officielle. « On employa, écrit Pellisson, depuis le mois de février de l'année 1634, jusqu'à celui de l'année suivante 1635, à lui donner la forme qu'elle devoit avoir, à dresser ses statuts, et à faire sceller l'édit de son érection (1). »
De bonne heure, la jeune institution trouva son organisation définitive ; son nom, le chiffre de ses membres, ses lois, dont la plupart existent encore. N'est-ce pas là chose remarquable, que, tout d'un coup, sans le
(1) Édit. Ch. Livet; I, /il.
moindre tâtonnement, avec une étonnante précision, on ait rédigé, en 1634, des statuts qu'on n'a pas eu à modifier depuis?
En France, tout ce qui venait de l'ancien régime a été bouleversé de fond en comble. Magistrature, armée, finances, enseignement, clergé, noblesse, tout a été entièrement changé, et, entre un Français du dixhuitième siècle seulement, et nous, Français du dixneuvième, il y a plus de différence qu'il n'y en eut jamais entre un Français du quatorzième et un autre du dix-huitième siècle. L'Académie française est à peu près la seule de nos institutions d'autrefois qui soit demeurée debout, intacte encore, de toutes pièces, sans autre différence, peut-être, entre le passé et le présent, que jadis elle siégeait au Louvre, et qu'elle est en face, aujourd'hui, au collège Mazarin.
Ces statuts contiennent cinquante articles : nous en signalerons les principaux (1). D'abord, la nouvelle institution laisse de côté les noms bizarres ou ambitieux : elle prend simplement le titre d'Académie française.
Un autre article réglait que nul ne serait académicien s'il n'obtenait auparavant l'agrément du Protecteur (2). Ce dernier point, l'approbation, est demeuré seulement en vigueur. Aujourd'hui, quand une élection a lieu, dans n'importe quelle section de l'Institut, elle est communiquée au public avec la formule connue : « Ce choix a été soumis à l'approbation du chef de l'Etat. »
(1) Voy. ces statuts publiés in extenso par M. Livet; I, ^89 et siiiv.
(2) Voy. ce qui amena ce règ'lement : Livet; I, 150.
ET ^0S DKUX rRIîMlÈRKS ACADÉMIIÎS Ai
De là était venue primitivement la nécessité de plusieurs scrutins, non pas de deux, comme le remarque l'abbé d'Olivet (1), mais de trois. Pellisson le dit clairement en parlant du mode des élections : « Le Directeur d'ordinaire, ou quelque autre des académiciens, dit-il, propose celui qui se présente pour la remplir; ou, s'il y en a plusieurs, on les propose tous ensemble. Ensuite, o?i charge quelqu'un de la Compagnie de savoir si le Protecteur agrée qu'on délibère sur la réception de cette personne ou de ces personnes; et, après qu'il a donné son consentement, on fait l'élection par les ballottes à la première assemblée (2). »
Voici qui nous fera mieux comprendre le passage de Pellisson. C'est l'extrait d'un livre récent : les Chroniques des élections à f Académie française. « L'habitude, nous dit l'auteur en parlant du mode des anciennes élections académiques, était alors de procéder à trois scrutins : i° Le scrutin par bulletins, où chaque académicien votait pour son candidat; 2" Le scrutin de proposition avait pour but de présenter au roi le candidat qui avait obtenu la majorité. 3° Une fois que le roi avait agréé le sujet, l'Académie passait à un troisième scrutin dit scrutin délection, qui n'était que de pure forme (3). »
(1) Ch. Livet; I, 150.
(2) Ibid. ; I, 60. — Voy. un exemple do ce triple scrutin pour l'élection de G. Roiloau en 1659 : les Ennemis de Chapelain, p. k\li et suiv.
(3) Chronique des Elections à l' Académie française, ])ar M. A. Rouxel, p. 45; 1 vol. gr. in-8". Paris, Didot, 1886.
Les statuts ne disent rien du nombre des académiciens. Le chiffre de quarante, qu'on n'a jamais modifié depuis, ni pour l'augmenter, ni pour le diminuer, se trouve fixé dans les lettres patentes données par Louis XIII, au mois de janvier 1635. « Nous permettons, y est-il dit, approuvons et autorisons, par ces présentes, signées de notre main, lesdites assemblées et conférences; voulons qu'elles se continuent désormais, en notre bonne ville de Paris, sous le nom de l'AcADÉMiE FRANÇOISE: quo uotrc dit cousin (1) s'en puisse dire et nommer le chef et protecteur; que le nombre en soit limité à quarante personnes; qu'il en autorise les officiers, les statuts et les règlements (2). »
Dès sa première séance, tenue le 13 mars 163/^, l'Académie française régla aussi qu'on ne serait plus nommé à l'avenir^ sans avoir demandé , auparavant, à être reçu. Ainsi eut lieu l'élection de Balzac. Bois- Robert l'avertit, nous l'avons vu plus haut, « que s'il désiroit d'y être admis, il le pouvoit témoigner à la Compagnie par ses lettres, et qu'il ne doutoit point qu'elle le lui accordât volontiers en considération de son mérite ». Pellisson ajoute : « On en usa ainsi pour exécuter une résolution qu'on venoit de faire, de ne recevoir personne qui ne l'eût fait demander, ce qu'on observe encore aujourd'hui (3). »
Pour le coup, voilà un article que le temps n'a guère
(1) Richelieu.
(2) Ch. Livet; I, .32.
(3) Ihid., I, 1Z(9.
affaibli, qu'il a plutôt singulièrement fortifié. A l'origine, il suffit de « faire demander » un fauteuil à l'Académie française. 11 n'y avait rien là que de fort naturel : si vous désirez entrer dans une société, c'est bien le moins que vous demandiez à y être admis. En 1690, dans son Anti-Baillet, Ménage déclarait n'avoir jamais t( postulé pour une place à l'Académie » ; et expliquait ainsi pourquoi il n'avait pas été nommé. « Ce qu'a écrit M. Baillet, disait-il, que ma Requête des dictionnaires avoit été mal reçue du public, n'est pas véritable. Il n'est pas véritable non plus que j'aie postulé pour une place de l'Académie. »
Un peu plus loin, Ménage revient sur le propos de Baillet; il nie de nouveau, et avec énergie : ce qui n'est pas une preuve absolument décisive. Il n'est pas de ceux dont la parole vaut un serment. « M. Baillet, ditil, avoit ajouté que j'avois postulé pour une place de TAcadémie, et que j'en avois été refusé à cause de cette Requête : ce que M. le président Cousin, examinateur de son livre, de la part de M. le Chancelier, lui fit ôter. Il est faux que j'aie jamais postulé pour une place de l'Académie, et il est faux, par conséquent, que j'en aie été refusé. Voici le fait. Depuis l'établissement de l'Académie, on a proposé un nombre infini de fois de me faire de l'Académie. Mais comme il falloit postuler pour en être, n'ayant jamais voulu postuler, je n'en ai point été. »
Là-dessus, Ménage rappelle qu'il vient, tout récemment, de refuser une place qui lui était offerte, et, avec une complaisance marquée, il cite une lettre de Huet,
fort aimable assurément, excessivement flatteuse, et qui, au fond, peut-être, n'est qu'une lettre de politesse. « Pour faire voir à M. Baillet, continue Ménage, que ma Requête des dictionnaires ne m'a point broijillé avec l'Académie de la façon qu'il dit, c'est que, depuis quinze jours, une place étant vacante dans l'Académie par la mort de M. le duc de Saint-Aignan (l). Messieurs de l'Académie me l'ont offerte le plus obligeamment du monde.
« Et m'étant excusé de l'accepter à cause de ma mauvaise cuisse qui ne m'eût pas permis d'assister à leurs assemblées, M. l'abbé Huet, nommé à l'évèché de Soissons, un des plus dignes sujets de l'Académie, qui étoit en ce temps-là en Normandie, en son abbaye d'Aunai (2), me fit l'honneur de m'écrire là-dessus, en ces termes : « Je suis très fâché que vous ayez refusé « la place de l'Académie qui vous avoit été offerte de « si bon cœur et de si bonne grâce. Et ce chagrin est ({ une preuve que vous ne la deviez pas refuser. Votre {( mal de cuisse ne vous auroit pas empêché d'aller à '< l'Académie une ou deux fois par an. Et quand même « vous n'y auriez été que le jour de votre réception, « cela auroit suffi. Il falloit que votre nom parut dans (( les fastes de l'Académie. M. Ménage se devoit à « l'Académie, et l'Académie se devoit à M. Ménage (3). »
(1) François de Beavivillicrs, duc do Saint-Aignan. Il était mort le 16 jviin 1687.
(2) Aujourd'hui Auliiay-sur-Odon (Calvados).
(.3) ^n<j-Waî7/e< dans les Jugemens dea Savons ; p. 163 et suiv.;vol. VIII. Paris, 1730.
ET NOS DliUX PREMIÈRES ACADl'i.MlES 45
En 1732, l'abbé d'Olivet adresse au président Doubler, son ami, une lettre fort sage, où il examine «. le code académique sur l'article des élections ». H établit en principe, que ceux qui « se proposent d'occuper une place dans l'Académie doivent lui faire connoître leur intention » . Il ne va pas plus loin. « Mais enfin, ajoute-t-il, les visites sont-elles d'obligation? Je réponds hardiment, non : et eu voici la preuve, qui est telle qu'on n'a rien à répliquer. Vous savez qui fut reçu le 25 novembre 1723 (1 ). Assurément nous ne doutons ni vous ni moi que ce ne soit le moindre des académiciens, r/iiot stint, quoique fuerc^ quoique aliis erunt in annis (2) . Or, il fut élu dans un temps où, depuis plus de six mois, il étoit au fond d'une province éloignée. Un homme qui est à Salins rend-il des visites à Paris? On ne laissa pas de l'élire, sur ce que les amis qu'il avoit dans la Compagnie répondirent qu'il seroit vivement touché de cette faveur. »
D'Olivet terminait sa lettre par une déclaration qui n'a rien de bien excessif. « Pour conclure, disait-il au président Bouhier, il résulte de ces exemples que l'obligation de ceux qui pensent à l'Académie se réduit à faire savoir ou par eux-mêmes, ou par quelque académicien, qu'ils y pensent. Voilà, dis-je, l'obligation étroite, qui pourtant n'exclut pas ce qui est dicté par la politesse (3). »
Cne délibération de l'Académie française, du 2 jau-
(1) D'Olivet lui-m6mc, nuiuiué le 20 juillet 1723 et reçu le 25 novembre.
(2) Catulle, épifï. XLIX.
(3) Lettre du 15 décembre 1732, citée par M. Livet; 11, 39/|.
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vier 1721, confirmée plus tard par Louis XV, semblait môme avoir eu pour but de supprimer les visites, h Tous Messieurs les académiciens, était-il dit, promettront sur leur honneur de n'avoir aucun égard pour les sollicitations, de quelque nature qu'elles puissent être, de n'engager jamais leur parole, et de conserver leur suffrage libre, pour ne le donner le jour de l'élection qu'à celui qui leur en paroîtra le plus digne (1). »
Et en 1752, le nouveau règlement donné par Louis XV recommandait aux académiciens d'être sourds « aux brigues et aux sollicitations » : ce qui montre bien l'intention d'en finir avec les visites académiques. (( La réputation de l'Académie, disait le règlement de 1752, dépendant principalement de son attention à bien remplir les places vacantes, elle n'aura nul égard aux brigues et aux sollicitations, de quelque nature qu'elles soient ; et tout académicien conservera son suffrage libre jusqu'au moment de l'élection, pour ne le donner alors qu'au sujet qu'il en croira le plus digne (2). »
C'était alors le bon temps pour les candidats à l'Académie française; car depuis, il nous le semble, la formalité des visites, bien qu'elle ne soit pas dans le règlement primitif, est devenue d'une nécessité plus rigoureuse. « On pose pour principe, écrivait en 1723 d'Olivet, que nous avons un statut par lequel il est dit que nous ne recevrons personne qui n'ait sollicité. Mais ce sont des discours qui n'ont pour tout fondement que la
(1) Recueil L. Aucôc ; p. 45. Imprimerie nationale, 1889.
(2) Ibid.
possession où ils sont de ne pas être contredits (1). » Le présent usage a le privilège de soulever de temps à autre de véritables tempêtes, de bruyantes protestations : il faut le reconnaître, elles ne sont pas toutes injustifiées. La demande par lettre d'une place à l'Académie aurait quelque chose de plus digne, et ne porterait atteinte à l'indépendance de personne, ni à celle du solliciteur, ni à celle du sollicité. Comme les prétendants seraient heureux du retour à l'ancienne coutume! le retour au bon vieux temps où l'entrée dans la célèbre compagnie pouvait se faire « sans avoir besoin de briguer les suffrages de tous, sans exiger ces longues et incessantes démarches qui gaspillent tant de temps dans la vie du travailleur (2) ».
On n'est plus admis, comme dans l'ancien régime, à solliciter un procès avec fracas; à envahir, comme Saint- Simon ou M""" de Sévigné, avec une vingtaine de carrosses, le domicile du premier président ou des conseillers au parlement. Les sollicitations ont été supprimées pour les procès; comment ont-elles pu se maintenir pour les candidatures académiques? Une visite de remerciement, à la bonne heure. Mais, écrivain obscur ou illustre, qu^on s'appelle Cousin ou Tissot, qu'on s'appelle Laujon ou Villemain, pour ne parler que des morts, être obligé de faire quarante visites, d'aller de porte en porte, chez celui-ci qui demeure à Versailles, et cet autre à Brunoy,
(1) Ch. Livet; II, 396.
(2) Alfred Maury, V Ancienne Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, p. 26; 1 vol. in-12. Paris, Didier, 1864.
en vérité, ce doit être un supplice atroce : à moins d'être soutenu par la certitude du succès, il y a de quoi rebrousser chemin vingt fois, et ne plus penser à rien. Remarquez que la parfaite courtoisie des académiciens n'est nullement en cause. Il s'agit seulement de la dure corvée à faire pour être éligible, sans savoir le moins du monde si on sera élu. Ce n'est donc pas chose facile d'être de l'iVcadémie française : des œuvres de grand mérite ne suflisent pas; il faut y joindre encore, avec bien d'autres avantages, une forte dose de patience et de courage.
De bonne heure aussi, sans toutefois qu'on en fit un article des statuts, il fut d'usage de choisir des personnes demeurant à Paris, et pouvant assister régulièrement aux réunions. Sur ce point l'usage a fléchi et perdu un peu de sa rigueur. Naguère encore nous avions l'exemple de V. de Laprade et de Joseph Autran : l'un demeurait ordinairement à Lyon et l'autre à Marseille.
Au début, nous pouvons le dire, malgré l'exemple contraire de Balzac, la résidence fut plus nécessaire. Deux fois, en HMili et en 16/i6, ce défaut de domicile fit échouer la candidature du grand Corneille. Une première fois, on choisit Salomon de Yirelade, avocat général au Grand- Conseil, pour remplacer Nicolas Bourbon. « Il fut préféré, nous dit Pellisson, à M. Corneille qui avoit demandé la môme place (1). Le Protecteur fit dire à l'Académie qu'il lui laissoit la liberté du choix, et vous jugerez par
(1) Registre du 12 août 1644.
la suite qu'elle se détermina de cette sorte, pour cette raison que M. Corneille, faisant son séjour à la province, ne pouvoit presque jamais se trouver aux assemblées et faire la fonction d'académicien.
« Je dis que vous le jugerez par la suite : car depuis, M. Faret étant mort, on proposa d'un côté le même M. Corneille, et de l'autre M. du Ryer, et ce dernier fut préféré. Or, le registre en cet endroit (1) fait mention de la résolution que l'Académie avoit prise de préférer toujours entre deux personnes, dont l'une et l'autre auroient les qualités nécessaires, celle qui feroit sa résidence à Paris. »
Peu après, dans la séance du 22 janvier 16/i7, l'auteur du Cid fut nommé à la place de Mainard, « parce qu'il fit dire à la Compagnie qu'il avoit disposé ses affaires de de telle sorte qu'il pourroit passer une partie de l'année à Paris (2) ».
Nous ne disons rien des autres statuts ou usages de l'Académie. Nous n'avons voulu que signaler les points principaux, passant, à l'exemple de Pellisson, « pardessus les autres, dont il y en a plusieurs qui ont été ou changés expressément par une délibération de tout le corps, ou abrogés tacitement par l'usage, comme il est arrivé de tout temps, et comme il arrivera sans cesse en toutes les sociétés humaines (3) » .
Quant à sa constitution, l'Académie procéda avec la
(1) Registre du 21 novembre 1646.
(2) Ch. Livot; I, 157.
(3) Ihid., I, 56.
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même décision. Elle avait fort bien rédigé ses statuts et déterminé le genre de ses travaux. Elle se constitua de même; elle régla toutes choses avec tant de sagesse, qu'elle est organisée aujourd'hui encore, comme elle le fut jadis. Nous verrons bientôt que Chapelain eut grande part dans cette organisation. Tout fut disposé avec une foi entière en l'avenir, avec une étonnante sûreté de coup d'oeil, quelque chose qui rappelle la lière attitude de Romulus traçant à ses pâtres du Latium ce qui devait être l'emplacement d'une grande ville.
Protecteur, directeur, chancelier, secrétaire perpétuel, elle a tout cela dès le début, dès le premier jour, comme elle l'a maintenant. Et ce qu'elle règle ainsi, elle ne le fait pas à Timitation des académies étrangères; elle n'imite ni la Crusca de Florence, ni les autres académies de l'Italie. Elle ne s'inspire que de ses propres besoins, du but de l'institution nouvelle, comme un architecte songe surtout à la destination de l'édifice qu'il bâtit.
En 163/i, le protecteur fut Richelieu. Plus tard, c'a été le roi ; et depuis, quelque nom que le souverain ait porté en France, le protecteur a toujours été le chef de l'État. Napoléon I" profita de son titre pour s'opposer à la réception de Chateaubriand (1); comme Louis XVIII, quelques années après, quand il reconstitua l'Académie en 1816, donna l'exclusion à bon nombre de ceux qui avaient été nommés par l'empereur (2).
(1) Nommé en 1811.
(2) Voy. la liste des exclus, Aiinuairc des Socictcs savantes, p. 23 ; Paris, Massun, 18:i6i
C'est pour cela, qu'après chaque réception, le nouvel académicien, accompagné du directeur et du secrétaire perpétuel, va rendre visite au chef de l'État et lui remet un exemplaire de son discours. En ce moment la chose paraît toute simple : personne ne fait d'opposition personnelle à tel ou tel Président de la République. Mais que la situation était autrement piquante et délicate, lorsque Villemain, en vertu de l'antique tradition, devait se rendre aux Tuileries et conduire à l'empereur les nouveaux élus, et que ceux-ci s'appelaient Lacordaire, de Broglie, Prévost-Paradol, Laprade ou Jules Favre!
Jacques de Serisay fut chargé par l'Académie de rédiger une lettre à Richelieu, « pour le supplier d'honorer la Compagnie de sa protection. » La lettre est du 22 mars 163/i. Elle fut présentée au Cardinal par trois députés désignés à cet eflet : Bautru, du Chastelet et Bois-Robert. Richelieu répondit : (c Qu'il estimoit toute la Compagnie en général, et chacun de ceux qui la composoient en particulier; qu'il lui savoit gré de ce qu'elle lui demandoit sa protection, et qu'il la lui accordoit de bon cœur (1). »
La réponse de Richelieu avait été insérée dans le registre du 27 mars 1634. La veille, Chapelain annonçait l'importante nouvelle à Balzac, qui la recevait assez indifféremment. « Ce seroit ici le lieu, lui disait-il, de vous parler de l'Académie dont Monseigneur le Cardinal s'est depuis peu rendu le promoteur et qu'il autorise de sa protection (2) . »
(1) Ch. Livel; I, 20 et 2/j.
(2) Lettre à Diilzac; du 26 mars 1634; I, 66.
Richelieu mourut à Paiis, le h décembre iQfil. Après avoir songé un instant, pour le remplacer, au jeune duc d'Enghien (1) et à Mazarin, l'Académie décida de choisir pour protecteur le chancelier Seguier, membre lui-même de l'Académie française depuis 1035. « Le 9 décembre (2), raconte Pellisson, il fut résolu que les Officiers, avec Messieurs de Priézac, Chapelain et de Serisay, iroient le supplier d'honorer la Compagnie de sa protection. » La démarche fut faite le 17 décembre : Claude de l'Estoile était directeur; Conrart, secrétaire perpétuel et chancelier, ces deux charges n'étant pas incompatibles. Le chancelier accepta « avec beaucoup de témoignages de joie )) ; et il fut protecteur de l'Académie jusqu'à sa mort arrivée le 28 janvier 1672 (3).
A partir de cette époque, le roi fut désonnais le protecteur de l'Académie. Dans l'intervalle, l'institution avait grandi; elle pouvait, sans trop de témérité, solliciter le patronage royal. Louis XIV, qui avait le sentiment des grandes choses; qui, de plus, voulait tenir en ses mains toutes les forces de la nation, n'était pas homme à refuser. La proposition en fut faite au monarque par M. de Harlay , archevêque de Paris, « académicien lui-même, et l'homme de France, nous dit d'Olivet, né avec le plus de talent pour la parole (/i) » .
(1) Le prince avait à peine vingt ans : il était né en 1621.
(3) Voy. Cil. Livct; I, 131 et suiv.
(4) lôid., II, 16. — François de Harlay de Champvallon, archevùque de Paris; reçu le 3 février 1671, à la place de Hardouin de Péréfixe.
Le continuateur de Pellisson a raconté la réception faite alors à l'Académie. Celle-ci alla en corps remercier Louis XIV de ce qu'il daignait agréer le titre de protecteur. « Le roi paroissant en quelque façon ému, écrit d'Olivet, donna de très grandes marques d'estime à la Compagnie, se fit nommer l'un après l'autre tous ceux des académiciens dont le visage ne lui étoit pas connu, et dit en particulier à M. Colbert, qui étoit là dans son rang de simple académicien (1) : « Vous me ferez savoir « ce qu'il faudra que je fasse pour ces Messieurs. » D'Olivet ajoute : « Peut-être M. Colbert, ce ministre si zélé pour les beaux-arts, n'a-t-il jamais reçu d'ordre plus conforme à sa propre inclination (2). »
L'article IV des statuts était ainsi conçu : « Il y aura trois officiers : un directeur, un chancelier et un secrétaire, dont les deux premiers seront élus de deux mois en deux mois, et l'autre ne changera pas. »
Depuis longtemps déjà, le Directeur et le Chancelier ne changent plus que de trois en trois mois. Il en était ainsi du temps de l'abbé d'Olivet.
Mais tandis qu'aujourd'hui, à chaque trimestre, directeur et chancelier sont nommés à la pluralité des voix, ils étaient désignés auparavant par le sort. On prenait autant de boules blanches qu'il y avait d'académiciens. Dans le nombre, il y en avait une marquée d'un
(1) Il avait été rcyu à l'Académie française en mars 1667, à la place de Silhon. Une faute d'impression fait dire 1660 à M. Ch. Livet : Ordre de succession aux fauteuils académiques ; II, 539.
(2) Ch. Livet; II, 17.
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point noir, et une autre de deux points. Celui qui tirait la boule marquée d'un point noir était directeur; celui qui tirait la boule marquée de deux points était chancelier.
Pellisson signale ici une petite particularité : il en a l'air tout surpris. Mais, s'il eût consulté Segrais, peutêtre eùt-il appris que ce qu'il appelle « un caprice de la fortune », n'était pas uniquement l'œuvre du hasard. « M. Chapelain, dit quelque part Segrais, évitoit tant qu'il pouvoit d'être choisi pour directeur de l'Académie françoise (1). » Les médisances du poète normand, à l'adresse de Chapelain, ne sont pas toujours, tant s'en faut, dignes de beaucoup de foi. Celle-ci, cependant, en particulier, pourrait bien expliquer quelque peu la singularité dont Pellisson va parler. « On a remarqué comme un caprice de la fortune, dit-il, que depuis le commencement de l'Académie, jusques à maintenant (2), M. Chapelain, qui est sans doute des plus considérables de la Compagnie, ne s'est jamais trouvé directeur ni chancelier (3). »
Le secrétaire fut perpétuel et à vie, dès la création même de l'Académie, comme il Test encore présentement. M. Ch. Livet, dans son édition de V Histoire de P Académie française^ a donné une liste abrégée des divers secrétaires qui se sont succédé depuis l'époque de la fondation. A son exemple, nous allons dresser un tableau
(1) Œuvres, édit. de 1723; vol. Il, 223.
(2) Jusqu'en 165?, moment où écrivait Pellisson.
(3) Ch. Livet: I, 59.
de même genre, que nous tâcherons de compléter ou de rectifier au passage (1).
CoNRART, dès l'origine, mars IGS^i, mort le 22 septembre 1675.
Fr. Eudes de Mézeray, élu le 25 novembre 1675, mort le 10 juillet 1683.
Régnier Desmarais, élu le 31 juillet 1683, morl II» 6 septembre 1713,
André Dacier, élu le 9 novembre 1713, mort le 18 septembre 1722.
L'abbé Dunes (2), élu le 19 novembre 1722, mort le 23 mars 17/i2.
Fr. HouTTEViLLE, élu le 5 avril 17/i2, mort le 8 novembre 17/42.
J.-B. de MiRABAUD, élu le 18 novembre 1742, démissionnaire en 1755 (3).
Ch. Duc LOS, élu le 15 novembre 1755, mort le 26 mars 1772.
D'Alembert, élu le 9 avril 1772, mort le 29 octobre 1783 (II).
Marmontel, élu le 9 avril 178/i, mort le 31 décembre
Interruption.
(1) cil. Livet, I, 490; Pièces justificatives.
(2) Omis dans la liste de M. Ch. Livet.
(3) Mirabaud mourut le 24 juin 1760; d'Alcmbert, Histoirn des Membres de l'Académie française; V, 632. •
(4) Lud. Lalanne, Dictionnaire historique, le fait mourir on 1773.
56 CUAPËLAIN
J.-B. SuARD, nommé le 2 février 1803, mort le 20 juillet 1817.
Raynouard, élu le 7 août 1817, démissionnaire le 18 mai 1826 (1).
AuGER, élu le 20 juillet 1826, mort en février 1S29.
Andrieux, élu le 22 janvier 1829, mort le 10 mai 1838.
Arnault, élu le 23 mai 1833, mort le 16 septembre
ViLLEMAiN, élu le 11 décembre 1834 (2), mort le 8 mai 1870.
Patin, élu le 29 juin 1871, mort le 18 février 1876.
Camille Doucet, élu le 30 mars 1876.
En 1634, le directeur fut Jacques de Serisay; et le chancelier, Desmarets de Saint-Sorlin. Le secrétaire, nous l'avons dit, était Conrart, élu à vie, non par la voie du sort, comme l'étaient le directeur et le chancelier, mais par les suffrages de la Compagnie. Ces deux derniers devaient changer de deux mois en deux mois. Mais, par une exception qui n'a pas été unique, on a prolongé ce terme en certaines occasions. (( MM. de Serisay et Desmarets, qui furent dans ces deux charges au commencement de l'Académie, les exercèrent jusques à son entier établissement, c'est-à-dire près de quatre ans, depuis le 13 mars 1634 jusqu'à l'onze janvier 1638 (3). »
Dès 1635, l'Académie procède tout comme elle fait aujourd'hui dans les grandes occasions. Elle choisit une
(1) Mort le 27 octobre 1836.
(2) M. Ch.'Livet donne la date de 1836.
(3) Ch, Livet; I, 58.
députation ; à sa tête se place le directeur, qui est chargé de prendre la parole au nom de la Compagnie entière. Ainsi se passèrent les choses, lorsqu'en 1635 Seguier demanda à faire partie de l'Académie. Montmort, du Chastelet, Habert, accompagnés des (c trois Officiers », qui étaient alors Serisay, Desmarets et Gonrart, vinrent remercier le garde des sceaux de l'honneur fait à la Compagnie. « En cette occasion, M. de Serizay, qui étoit le directeur, porta la parole, et on dit qu'il s'en acquitta merveilleusement bien (1). »
Gombauld fut chancelier deux fois de suite, en 1640; et, en cette même année, Vaugelas une fois directeur. Nous apprenons ces détails par une lettre adressée à Conrart, alors aux eaux de Bourbon. Le 25 juin 16/|0 Chapelain lui écrit : « Nous avons fait aujourd'hui de nouveaux officiers; et M. Gombauld, qui s'étoit opiniâtrement déposé du vicariat de la chancellerie, par une justice de la fortune, s'est lui-même, en distribuant les billets, donné celui qui portoit le nom de chancelier, dont vous auriez ri si vous aviez vu sa surprise. M. de Vaugelas s'est trouvé directeur, qui feroit très bien la charge, s'il avoit la voix un peu plus haute (2) . »
Moins de trois mois après, conformément aux statuts, de nouveaux officiers étaient désignés par le sort. Le 11 septembre, Chapelain écrit à Bois-Robert. Il lui donne des nouvelles du Dictionnaire, et semble reconnaître que
(1) Ch. Livet, I, 152. — Registre du 15 janvier 1635.
(2) Lettre à Conrart, du 25 juin 16^0; 1, 651. — M. Ch. Livet donne à cette lettre la date fausse du 27 juin IG/jO; I, 387.
o8 CHAPELAIN
les académiciens sont un peu moins travaillés par la paresse, leur « maladie ordinaire ». Bois-Robert était évidemment chargé de renseigner Richelieu sur l'Académie et ses travaux. Chapelain, à son tour, fournissait au favori du Cardinal les renseignements nécessaires. On ne s'explique pas autrement le ton de ces lettres et leur régularité. Ce sont comme de petits rapports officiels, dressés par un homme aux gages du premier ministre, rapports qui parvenaient à l'Eminence par l'intermédiaire de son confident. « L'Académie, écrit Chapelain , le 11 septembre IG/iO, ne sait que c'est de vacations. On travaille toujours, et MM. de Bourzeys et de Porchères, redevenus directeur et chancelier, tiennent la main à l'avancement de l'ouvrage (1). »
En 1642, le directeur était Claude de l'Estoile. Pellisson nous l'apprend, en parlant de la députation envoyée le 17 décembre à Seguier, pour lui demander de devenir le protecteur de l'Académie. La députation était composée de trois académiciens : Priézac, Chapelain et Serisay. Elle avait à sa tête Cl. de l'Estoile, directeur, et Conrart, à la fois secrétaire et chancelier (2).
Par ses statuts, l'Académie se donna aussi un libraire. Celui-ci devait avoir mission d'imprimer les ouvrages publiés au nom de la Compagnie. La nomination s'en faisait avec une certaine solennité, et on le traitait en personnage d'importance. Il était élu « par les suffrages des académiciens », devait prêter serment entre les
(1) Lettre à Bois-Rol)crt, du 11 septembre I6/4O; I, 693.
(2) Voy. plus haut, p. 52.
mains du directeur et, de plus, il était inamovible dans son emploi. « Le libraire de l'Académie est aussi perpétuel, écrit Pellisson, quoiqu'il soit reçu avec cette condition, lant quil plaira à la Compagnie^ qui signifie qu'elle seroit en liberté d'en prendre un autre, si bon lui sembloit (1). »
Aujourd'hui l'Académie française n'a plus d'imprimeur particulier. Cependant les Didot paraissent avoir recueilli la succession des Camusat et des Coignard. Ils prennent le titre général à' Imprimeurs de rinstitut de France.
Pellisson a fait un bel éloge du premier libraire de l'Académie, (l'est à l'endroit de son Histoire où il parle du directeur, du chancelier et du secrétaire. « Outre ces trois officiers, dit-il, on créa un libraire de l'Académie, lequel devoit aussi lui servir comme d'huissier. Cette charge fut donnée à Camusat (2), qui étoit de tous ceux d'alors celui que l'on estimoit le plus habile, car, outre qu'il étoit très entendu en sa profession, il étoit homme de bon sens, et n'imprimoit guères de mauvais ouvrages (3). »
Camusat mourut en 1639. Chapelain se souvenant que le titre de libraire de l'Académie était « perpétuel », défendit courageusement les droits de la veuve. Il les fit prévaloir contre la volonté formelle de Richelieu et contre la compétition de Cramoisy, qui convoitait cette succession.
(1) Ch. Livet; I, 58. — Voy. la cérémonie d'installation de Du Chcsne, reçu libraire de l'Académie, au nom do la veuve de l 'amusât; I, 129.
(2) Registre du 10 avril 163fi.
(3) Ch. Livet, I, 18.
Pellisson parle « de la générosité que l'Académie témoigna après la mort de Camusat, son libraire, ayant en faveur de sa veuve et de ses enfants, résisté, pour ainsi dire, à la volonté du Cardinal, son protecteur (1). » Mais l'honneur de cette résistance revient presque uniquement à Chapelain : ses lettres en font foi. A plusieurs reprises, il écrit à Bois-Robert; il presse, il insiste avec feimeté, et finit par obtenir que Richelieu révoque l'ordre donné de prendre Cramoisy pour libraire. Le 3 juillet 1639, Bois- Robert avait signifié d'Abbeville à l'Académie la volonté du Cardinal ; et dès le 20 juillet, sans plus de délai, l'affaire était terminée au gré de Chapelain (2). Voilà un trait de courage qui a son mérite ; il vaut la peine d'être signalé, et, sans médire de personne, peut-être, en pareille circonstance, la plupart de ceux qui accusent tant Chapelain de timidité et de faiblesse, eussent-ils capitulé beaucoup plus vite. Peut-être n'avons-nous pas trop le droit, dans le temps présent, de le prendre de si haut avec la dignité et l'indépendance des caractères d'autrefois.
Nous plaçons ici la liste des divers imprimeurs-libraires de l'Académie, depuis son établissement jusqu'à ce jour : ce tableau n'est pas sans quelque intérêt.
11 diffère de celui que M. Livet nous donne dans son Histoire de F Académie française (3). Le savant éditeur de Pellisson a adopté l'ordre indiqué dans un recueil
(1) Ch. Livct, I, 27.
(2) Pour tout ce débat, voy. plus loin.
(3) Vol. I, 49C.
publié en 1808, par Demonville (1), le dernier imprimeur de l'Académie, ou tout au moins l'un de ses enfants. Ce catalogue est incomplet et inexact; nous en proposons un autre : il nous paraît meilleur, sans qu'il nous paraisse absolument certain. Nous avons puisé les éléments de cette liste dans l'ouvrage d'un ancien imprimeur, A. Lottin, dont les renseignements sont généralement exacts (2).
N'ayant pu faire concorder les deux listes, nous les plaçons ici l'une et l'autre. Peut-être, à l'aide des deux tableaux, pourrait-on en dresser un troisième qui serait à peu près fidèle.
Voici d'abord l'ordre indiqué par M. Livet :
-lëS/j. — Jean Camusat.
16/i8. — P. Le Petit.