‹ Chapu, sa vie et son œuvreChapitre 15 sur 66 · LA JEUNESSE · texte numérisé non relu

LA JEUNESSE

de leur aîné; mais l’impatience

cnAPü.

était plus forte encore que les regrets, et ce fut au milieu d’un frémissement solennel que le marquis de Chennevicres, alors directeur des Beaux-Arts, souleva le voile qui recouvrait l’œuvre si longtemps attendue.

Le monument, en marbre blanc, sobrement décoré d’ornementations polychromes, se compose de deux ccdonnes d’ordre ionique, soutenant un fronton triangnlaire. Une drapeiie figurée, semée de lotus d’or, fleurs de l’immortalité, masque l’entrée du temple, tandis que, sur le seuil, deux bancs semblent inviter le passant à se recueillir en songeant aux héros morts pour la patrie. Au fronton resplendit le mot : « Patrie », résumé de tout le monument, d’où s’échappe dans l’antéfixe du couronnement la flamme, symbole de résurrection et d’avenir...

lAître les deux colonnes, encadré à sonbait par ce gracieux décor, un cippe funéraire sert de piédestal au buste de Pœgnault, coulé en bronze, et dont l’énergique visa{;e marque une noble et suprême indignation (1 ). Jtevant ce cippe, et s’en détachant à peine, une gracieuse figure de jeune fille se hausse, dans un mouvement d’une grâce inoubliable, vers l’image du peintre, et lui tend le rameau d’or, palme du martyre et signe de gloire à la fois. One représente cette vierge, à la fois si séduisante et si chaste ? La Gloire? — Point. La Gloire est une divinité pins altière et n’a pas ce charme ingénu. Est-ce l’Immortalité? Pas davantage. Pour célébrer l’apothéose de ces jeunes gens, l’artiste

(t) L’exécution etc ce buste donna lieu, entre les collaborateurs, à de vives discussions. Goquart eu particulier insistait vivement pour qu’au buste à effet on substitu.àt un buste droit et sans idée. » La tête si expressive de Ue{;nault, écrivait-il, suffit parfaitement à exprimer tout le drame de la composition. »

LA JEUNFSSE

Monument d H. Régnault a l'Ecole des Beaux-Arts

K Plon Nourrit & i Etlii*

LA GLOIRE

n’a pas cru devoir évoquer de si solennelles abstractions. C’est la Jeunesse, l’éternelle et radieuse Jeunesse (ju’il a choisie, la Jeunesse qui contient en germe toutes les espérances, toutes les beautés, toutes les joies.

Pour sa figure, Cliapu a su choisir cette heure fugitive et charmante de la beauté dans son premier é[)anouissement. Ce n’est déjà plus la gracilité qui accompagne l’éclosion de la puberté, mais c’est encore la jeunesse dans toute sa Heur. Le corps tourné vers le buste du peintre, la figure est vue de dos; mais, dans l’effort qu’elle tente, le haut du corps subit une légère iullexion qui permet de contempler, [iresque de profil, sa fuie et jolie tête. Les cheveux, relevés sur la nuque, laissent voir, dans tonte leur splendeur, l’élégante attache du cou, la ligue harmonieuse des <‘paules, le savoureux modelé de la poitrine et des bras. Jamais le marbre ne s’est mieux assoupli pour rendre les plus délicates palpitations de la chair, l’onduleuse flexibilité d’un jeune corps. « Il se dégage de cette œuvre, a dit un critifjue, ce « parfum si difficile à définir et pourtant si [larticulier, si « franc, que l’on rencontre seulement dans les œuvres irré- « procbables, à quelque époque qu’elles appartiennent... « Ce n’est pas un moreeau d’nne beauté exceptiouuelle qui K attire les regards, ce n’est pas une qualité dominante (pii « nous arrache un cii d’admiration, c’est au contraire un « ensemble harmonieux et parfait devant lecpiel on éprouve « une sorte d’apaisement, une satisfaction calme, entière et « de plus en plus profonde, et e’est vraiment une délicieuse « chose que de sentir l’émotion pénétrer en soi lentement, « sûrement, sans fracas ni violence... Ce qui fait l’origina- « lité de cette sculpture, c’est ejue sans s’abaisser, sans rien

CIIAPU.

« perdre de sa dignité, ni du respect du passé dont elle « émane, elle est cependant de notre époque et nous offre « l’idéal de notre art statuaire, de celui que nous pouvons « comprendre et goûter. »

On a si souvent décrit le « Monument de Régnault » , et la photographie comme la gravure en ont tellement popularisé la figure principale, que cette vulgarisation même en a quel(|ue peu défloré le charme primitif. La Jeunesse a d’ailleurs servi île point de départ à tant d’œuvres analogues, pastiches plus ou moins habiles, plus ou moins inconscients, que les hommes de la génération présente n’en peuvent peut-être pas comprendre toute l’originalité; mais si l’on recueille dans l’histoire de la sculpture les modèles du genre, on est forcé de reconnaître ipie la conception de Chapu est vraiment géniale, (pi’elle constitue une trouvaille dont rhonneur lui revient tout entier (I). Que nous voilà loin des froides inventions de Thorwaldsen et de Canova, de l’éternel et insipide Génie portant un flambeau éteint ! Rour nous émouvoir, l’artiste n’a pas eu besoin d’évoquer les terrifiantes allégories des artistes du moyen âge. Il s’est rappelé que les Grecs n’abordaient l’idée de la mort qu’avec un sentiment d’austère convenance <|ui ressemblait à de la

(1) Un critique in{;énieux a cru trouver l’idée première de la figure qui nous occupe dans un motif souvent traité par les artistes de l'antiquité : » Ou on se souvienne, écrit-il, des compositions antiques, lias-reliefs, sarcophages, antétixes en terre cuite où l’antiquité a représenté des ménadcs et des hacchantes ; on remarquera souvent un mouvement analogue : une bacchante moitié nue s'agenouillant à demi sur le socle d’un terme dont son bras gauche entoure la gaine. Le mouvement est violent, dans un sentiment de fureur orgiaque ou de passion amoureuse, et l’asjiect comme l’expression sont tout différents ; mais il est possible que, modifiée par un souvenir inconscient, ce soit une de ces bacchantes qui ait inspiré l artistc. »

LA GLOIRE

pudeur. « ïiU génération et la mort, pensaient-ils, sont les « seerets des dieux; un silence religieux doit être observé « devant ces deux portes de la vie. » L’idée du drame, cependant, est facile à saisir, et il n’est personne qui ne la comprenne aisément; mais les splendeurs de l’apothéose emportent avec elle toute impression lugubre. Cette mâle figure de héros (jui semble planer au-dessus des misères humaines ne nous fait pas pleurer. Elle appartient au monde éternel de l’Idée dont Ilegnanlt a été sur terre un des glorieux champious. f.,a .leuuesse ue le pleui-e pas, elle le salue et semble lui dire : Heureux ceux qui meurent en [)leine jeunesse, en pleine gloire, en plein idéal !

.hisque-là, dans son œuvre, Cbapu avait mouli’t’ plus de grâce que de force, plus de charme cpie de puissance. Le monument de IJerrver, qu’il exposa l’année suivante ( I S77), allait lui fournir l’occasion de montrer sous un as[)ect tout autre la magistrale souplesse de son talent.

Il n’est personne cpii n’ait vn, dans la salle des Pas perdus du Ibdais de justice, cette grandiose figure de Perrver (jui semble dominer, du haut de son piédestal, ce monde de magistrats et d’avocats (jue, de son vivant, il avait tant de fois subjugués par son éloquence. L’orateur se présente debout et de face. Sa robe d’avocat, largement drapée, laisse voir l’habit noir lioutonné qui était son costume traditionnel et l'appelle ainsi son double caractère de juriste et d’homme politicpie. La main gauche s’appuie sur le bord de la trilnme dont elle semble prendre souverainement possession, et la main droite, après avoir rejeté la manche llottante de la toge, se pose dans un beau geste exprimant ainsi l’ardente conviction de celui qui parle. « La tête est noble.

CHAPU

fière, imposante. La puissance éclate clans ce rep,arcl dominateur, sur ce front superbe, dans cet ensemble plein de mouvement et de grandeur. La bouebe est cnir’ouverte, avec cette lèvre nn peu proéminente cpii faisait tomber de si haut le dédain, et il semble cpi’ou va entendre la parole vibrante et bai inonieuse dont le timbre d’or réalisait si merveilleusement l’ore rottiinlo de la muse anticpie. »

dette belle statue est encadrée à souhait par un édicule très sobrement orné, œuvre de rarcliitecte Duc, cpii fait face au monument de Maleslierbes. Deux pilastres, d’uue nudité sévère, sujiportent nn entablement décoré de lri{;lypbes cjue surmonte un fronton brisé. Aux pieds de l’orateur, deux Hgui’es allégori(|ues, assises et adossées aux parois du pic*destal, rompent, par une heureuse courbe, la rigidité des ligues principales du monument. Conçues dans le goût classicjue le plus pur, elles rcprésenlcnt la Fidélilé et l’A’/o- (juence. l.a première relève la tête comme j)our mieux entendre riiomme rare cpii est resté son chevalier alors epu' tant d’autres la délaissaient; la seconde, attentive et l’œil inspiré, semble vouloir fixer avec sa plume les accents redoutables ou touchants cpii l’émeuvent.

L’œuvre, à son apparition, souleva certaines criticpies de détail. Ouelcpies amis de l’orateur n’y trouvèrent pas la resscmblanee ipi’ils souhaitaient; on discuta aussi l’attitude générale, jugée par cpielcpies-uns trop empliaticpie; mais, au point de MIC' purement plasticpie, les éloges furent unanimes et sans réserve. « Tai grande loi de l’art, c’est la vie, écrira Cbapu (juelcpies années plus tard; mais ceux cpii ont pu ajouter à la vie pliysicpie un sentiment personnel et élevé ont seuls créé des œuvi’cs d’art dignes de ce nom. » Cliapn

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