VASE DÉCORATIF
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DERNIERES ANNEES
fallait, au coutraire, étendre son ehainp d’action jusqu’aux objets usuels. « Ne rêvez pas de trop grandes choses, disait- « il à ses élèves; un objet de petite importance, mais bien et « solidement exécuté, peut faire plus pour votre réputation » qu’une ceuvre plus ambitieuse rendue d’une façon insuffi- « santé. Une petite monnaie grectpxe contient plus d’art (pie « le groupe du taureau de Dircé. » — « C’est par l’art déco- « ratif, disait-il encore, que le grand art se réveillera en « France. » D’accord avec ces théories, il saisissait toujours avec empressement les occasions qui lui étaient offertes d’exercer son talent sur des objets d’art décoratif. C’est ainsi (pi il avait, en l<S/ / , modeb; une médaille commémorative pour l’église du Sacré-Cœur; c’est ainsi (pie nous le verrons encore ciseler une poignée d’épée pour le duc d’Aumale et exécuter en collaboration avec Froment-Meurice une {p’acieuse composition, V Hyménée, qui, fondue en argent, fut offerte au comte de Paris à l’occasion de ses noces d’argent. Au nombre de ces menus travaux, il faut encore citer une Fictoire qui devait être donnée au vaiiupieur du Grand Prix de Paris de 1885 (1), et nn surtout de table offert au duc de Bragance, à l’occasion de son mariage avec
(t) Cette rliariiiantc statuette rc|)r('8ente une jeune Victoire ailée posée sur un roclier où elle vient de cueillir une brauclie de laurier qu’elle tient en l’air, étendant son l)ras vers le trionipliateur. La line tète couronnée de tresses naturellement nouées sourit entre les ailes droites et frcinissanles. Une draperie légère couvre les jainhes de la divinité, laissant à nu le torse juvénile. .Sur le piédestal sont des détails $yinboli(pies très heureusement conçus. C’est d’abord un Génie qui désigne l’inscription de la course gagnée : « Prix Gladiateur. 1885. » On aperçoit près de lui la borne antique (pie notre modernité a remplacée sur les bijipodromes parmi poteau surmonté d’un disr[ue ; plus loin, une figurine couchée et appuyée sur une urne dont 1 eau s écoulé : c’est la Seine. En arrière, une couronne de laurier. Une greccpie de lierre court sur la moulure supérieure du piédestal ; des cauneaux et des oves en décorent la hase. (Cette statuette ajipartient au baron de Rothschild, propriétaire de Lavarct, vaimpieur du Grand Prix de Paris en 1885.) Illustration, 17 octobre 1885.
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la princesse Amélie d’Orléans, qui est ainsi décrit dans un journal du temps ; « Cette magnifique pièce d’orfèvrerie, due à la collaboration de MM. Chapn, Caméré, l'roment-Meurice et Ancoc, a la forme dn vaisseau <jni sei’t d’endilème à la ville de Caris et se compose d’une nef d’argent repoussé (jne soutiennent deux sirènes, la Seine et la Marne, na{feant au milieu d’un vaste plateau d’argent, dallé de jaspe sanguin. »
Les sculptures de l’iiôtel llotbsclnld occupèrent Chapn jusqu’en LS82. Malgré l’importance de ce travail, qui l’obligea à de fréquents voyages à Vienne, il put, an cours de ces années, terminer plusieurs œuvres importantes, entre antres (piatre statues décoratives, le Priiitenij)s, Y Etc, Y AulO}nne et Y Hiver, pour la façade des nouveaux magasins dn Printevij)s, et une /"/er^e tenant dans ses bras l’Knfaut .lésus, dont il fit hommage à I bumble église de son pays natal. Cette église possédait déjà son Christ au tombeau et les modelés de deux statues. Saint Jean et Saint Louis de Gonzague, qui lui avaient été commandées jadis pour l’église Saint-Etienne dn Mont. Bientôt l’idée lui viendra de tlonuer à son village une épreuve de chacun de ses ouvrages, et c’est ainsi que peu à peu se formera cet intéressant musée dn Mée où se trouve réunie la collection à peu près complète des œuvres dn maître.
l)e 18SO à 1883, Chapn exécutera également de nombreux bustes, médailles on médaillons, parmi lesquels il finit citer un portrait de Duc, où il a heureusement fait revivre l’intelligente figure de l’éminent architecte, dont les traits lui étaient depuis longtemps familiers, et un médaillon de Mlle Massenet, une des œuvres les plus parfaites qu’il fit
DERN’IERES AÎ^NEES
clans ce {i;eui’e. « Le médaillon en marbre envoyé par « M.Chapu, lisons-nous dans un journal du temps, repréu sente, en traits prescpie aussi fins cpie s’ils étaient gravés « au burin, une tête de jeune fille vue de profil. C’est une « binette ravissante de naïveté et de simplicité spirituelle. i< Celui (jui saurait doser e.xactement ce cjiii entre de goût « inné, de grâce, de délicatesse, de séiieux, de sincérité, de « respect de l’art, de dons naturels et de cpialités accpiises it dans la conception du médaillon e.xécuté par M. Cbapu,
« aurait trouvé une recette d’après laipielle on pourrait « f’abricpier des oeuvres cpii traverseraient le temps sans « rien perdre de leur frais et doux éclat. »
Le nom de Cbapu ne figure pas au livret de I8S3. Il reparut au Salon de 1884 avec deux importantes statues décoratives cpie lui avaient commandées le duc d’Aumale, et cpii devaient prendre place dans le paix de Chantilly. Ces deux figures, cpii sont deux pendants, ou plutôt les deux parties d’une même composition, représentent Platon et Proserpine. La fille de Cérès fait la cueillette des fleurs, tandis cjue le roi des enfers, caché dans les ixseaux, guette sournoisement sa proie. Il ne faut pas juger trop sévèrement ces figures, qui furent assez mal accueillies par la critique, rendue exigeante par une longue suite d’œuvres sans défaut. Si nous accordons volontiers que le Platon n’est qu’un assez passable morceau d’école, si nous reconnaissons même qu’il est (juebpie peu lourd et banal, il s’en faut de beaucoup que la Proserpine soit une œuvre insignifiante et sans intérêt. Sans doute, on sent que, pour obéir aux exigences de son sujet, Cbapu a dû contraiiubx son talent à une emphase ({ui n’est pas dans son tempérament; sans
CHAPÜ.
doute, ce style roidlant et un peu vide n’est pas celui (pie Chapn lions a appris à admirer dans la plupart de ses œuvres; mais cette redondance ne messicd pas dans les somptueux parterres de l’ancienne demeure des Coudé, encore tonte pleine des souvenirs dn grand siècle. Tels ((u’ils sont, Pluton et Proserpine ne font pas mauvaise fignr<‘ au milieu des bosquets de verdure (jui les encadrent; ils prouvent tout au moins l’incomparable virtuosité du maître. Ouant aux détracteurs de la Proserpine, nous les engageons à regarder certaine Flore, éditée par Ilarbcdienne, (jui n’est qu’une répétition, légèrement modifiée, de la statue d(‘ Chantilly; ils y retrouveront toute la liberté d’allure, toute la grâce, toute l’originale délicatesse du maître.
Ce léger Insuccès fut largement compensé par les éloges unanimes qui accueillirent, l’année suivante, sa figure pour le tombeau de Mme la duchesse d’Orléans.
Il n’entre pas dans le plan de cet ouvrage de racontei’ en détail l’bistoire de cette charmante princesse Hélène <pii, sans le fatal accident de Neuilly, eût sans doute été reine des l'rançais. l’eut-étre, cependant, n’est-il pas inutile de rappeler que, chassée de France par la révolution de 1848, la princesse finit ses jours dans l’exil, partageant sa vie entre la petite cour de Mecklcmbourg-Scliweriu qui l’avait vue naître, et l’Angleterre, où sa présence consola les dernières années du vieux roi Louis-l’hilippc. C’est elle (pii, en 1850, lui ferma les yeux; elle ipii, ipielques années plus tard, devait encore avoir la douleur de voir mouriientre ses bras une belle-sœur adorée. File n’avait guère plus de (piarantc ans (piand elle mourut, en 1858, dans la modeste retraite (ju’elle s’était choisie sur les bords de la Tamise.
deunikkes années.
« Ouel que soit l’exil où mes jours se tei'uiineut, avait « écrit la princesse dans son testament, et (|uelle (|uc soit « la tombe que j’y trouve, je demande à mes bis, et à leur « défaut, à mes héritiers, de faire rapporter mes cendres « en France, lorsque notre famille y sera rentrée, et de les « faire déposer dans la chapelle mortuaire de Dnmx, auprès « de la tombe de mon époux. » Vingt ans devaient se passer avant (jiie ce pieux désir fût exaucé.
Aucun modèle ne convenait mieux au délicat et tendre genie de Chapu <pie cette noble figure de femme, dont la vie fut si pure, le caractère si droit, la fin si touchante. .Vussi trouva-t-il dans son poi'trait 1 occasion d’une de ses plus belles œuvres. Au lieu de chercher un svinhole. une
allégorie dont la poéti<pie est toujours d’un développement plus facile, il s’eu tint anx traditions de la scidpture française du Moyen Age et de la lîenaissance, et rej)résenta la duchesse elle-même sur son lit de mort; seulement il ne voulut pas la représenter iinmohile et rigide : couchée sur un lit d’où son corps saillit avec un faible relief, la jeune femme vit encore. Son regard à demi voilé a conservé tonte sa douccui', et son visage s’éclaire d’un sourire défaillant. Vctuc d une ample robe d étoffe légère, elle est étendue, sa tête amaigrie petichée sur le bord d'un oreillei'; nn de ses hi’as disparaît a moitié clans les plis d’une draperie (pi’cllc ramène vers sa poitrine, tandis que l’autre est tendu eu avant comme pour étreindre quelque image invisible. I.a mort n’a pas encore accompli son œuvre; c’est l’iustaui mystérieux où le corps donne encore quelques signes de vie, tandis <pie l’âme, dégagée des liens terrestres, va prendre son vol vers l’infini. Au seuil de l’éternité, la mourante
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aperçoit, dans nue radieuse vision, celui cju’elle n’a cessé de pleurer, et, enfin consolée, se hâte vers cette réunion si ardemment attendue.
Telle est, je crois, l’explication de ce mouvement un peu énijjmatiqnc qui, lorsque la statue parut au Salon de 1 889, fit ti-availler bien des imaginations. Le corps de la princesse, morte dans la religion réfoi'inée, n’avait pas été déposé dans la chapelle même de Dreux, mais dans une sorte d’aunexe, commnni(juant par une ouverture avec la chapelle principale : quelques esprits malveillants virent dans le geste de la mourante une inconsciente épigramme de l’artiste à l’égard d’un clergé intolérant, tandis qu’un criti([ue en prit texte pour un article fougueux dans lequel il confondait dans une égale indignation ITiglise catholique et la famille d’Orléans. liaissons là ces niaises polémiques pour admirer comme il convient cette gracieuse effigie, une des j)lus pures et des plus séduisantes conceptions qui soient sorties du cerveau de l’artiste. On a encore reproché à Chapu ce l)ras (pii, détaché du corps, fait (pie la figure s’euvelopp(* mal et laisse sous l’aisselle un vide (|ui choque l’œil. Peutêtre, en effet, au jioint de vue des lois générales de la com- ])osition, cett(‘ disposition est-elle condamnable; il n’en faut pas moins louer (’.hapu de s’être permis cette heureuse licence à hupielle sa statue doit le meilleur de son éloipience et de son charme imprévu, (’-e (pie persouue, en tout cas, ue jieut nier, c’est l’admirahle délicatesse avec hupielle h* marbre est traité dans ses moindres détails, et mieux encore* le sentiment de pénétrante mélancolie (pii l’anime, le poétique arôme de noblesse honnête et de bonté (pii se dégage de cettr belle (Délivré.
Pour le monument tle Madame la duchesse de Nemours. Chapelle de Weybridçe-Surry.
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DERNIÈRES ANNÉES
« l/aiiteur de \;v Jeunesse, écrivit un criticjue, à propos de cette délicieuse création, s’est fait une spécialité de la scidpture funéraire. L’idéal, cpiand on vent laisser une trace immortelle, consiste à être ensépnitnré par M. ('-Iiapn. » Il semble, en effet, qn’ancnn [jenre ne convienne mieux à la tendresse émue de son talent. Chapn y trouvera encore l’occasion de nombreux chefs-d’œuvre. Nous parlerons pins loin du monument de Mgr Dnpaidonp. Signalons en passant deux morceaux moins connus, et cpii cependant peuvent compter parmi les meilleurs (pi’il ait exécutés : l’un est la statue tombale de Mme la duchesse de Nemours, une superbe figure couchée, aux grandes lignes rigides, d’une (‘loqnence simple et tragifpie; l’antre (îst nn bas-relief pour le monument de Mlle J^abiclie, fille du sénateur de ce nom. Aucune expression ne saurait rendre le charme mystérieux et |)oiguant dont il a illuminé les traits de la jeune morte (pii repose sur son lit funèbre, au milieu d’une jonchée de lis. Ces deux figures, perdues aujourd’hui dans de lointains cimetières, ne furent ]>as exposées, et si l’on comprend facilement les raisons de convenance qui ont empêché (’-hajm de les offrir aux regards du public, il est permis, au uom de sa gloire, de le regretter.
I:in 1SS5, Chapn fut appelé ii Copenhague par uii riche Danois, ]M. .Tacohsen, qui avait eu l’idée, assurément originale, d’enrichir sa collection des portraits des deux filles do sou roi, sculptés par des artistes eu renom. C’est Cliapu qui devait exécuter, en marbre, l’image de la princesse de (ialles, tandis que son confrère Gautherin était chargé de re|)ro(luirc les traits de l’impératrice de Hiissie. Le roi
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Cliristian, qui s’était prêté de bonne ^qrace à cette fantaisie d’nn lioinine (|ii’il avait en hante estime, fit savoir aux deux sc'idptenrs que les princesses consentiraient à leur ac('ord(‘r quelques séances lors de leur j)rochain séjour à la. conr de Daneinarlv. Vers la fin de septembre, ils partirent donc tons deux, afin de se mettre à la disposition de leurs anjpistes modèles. Magnifiquement reçu par le Mécène danois, Cbapn passa dans son pays plusieurs semaines. I.aissons-b; raconter Ini-même ses imj)ressions de voyaqe : « Après nnc lonqnc séance an musée 'Pliorwaldscn, (pii « m’a vivement intéi'cssé, nous avons visité la ville; puis « lions avons fait nue petite promenade dans le port, d’oii « l’on aperçoit, dans le lointain, la otite de Suède... La « ville est qrande et d’nn assez bel aspi'ot, dans le genn* « de Mnnicb. An centre, deux on trois mes assez animées; « c’est le (piartii'r commercial; puis pins rien, c’est la ville « de province propre et bien tenue, les intérieurs clos « par des doubles fenêtres entre lesipielles on abrite des « fleurs. Peu on point de marchands de boissons; pas de « mendiants. Tout le monde est assez bien mis; pas d’onvriers débraillés on de mauvaise mine. En apparence K au moins, cela paraît pins honnête (pie chez nous. Dans « la population, le blond clair domine; chez les jeunes « filles, beaucoup d’0[)liélies aux carnations fraîches, aux « loups cheveux d’or pâle flottant librement sur les épaules; mais la véritable beauté me paraît rare.
« |{eanconj) de monde à la promenade, population sans (i pbysionoinic particulière , pens traïupiilles et peu « bruyants, jouissant trampiillement de leur diniancbe,
« (jni lions repardent passer avec curiosité... »
DERNIERES ANNEES
Dès le lencleinRin de leur arrivée, les deux sculpteurs prennent le cheinin de rrcdcrikshorg, où se trouve réunie, dans une intimité j)atriarcale, toute la famille royale.
« Le pays est plat, avec de (jrands horizons tristes, dont « la mélancolie n’est pas sans charme. Donnes terres, bien « cultivées, où paissent de nombreux troupeaux de vaches « rousses; petits villa^jes aux maisons propriétés, aux murs « hlauchis à la chaux; petits vallons boisés, belles forêts « de hêtres. Tantôt le parcours est ajfrémenté de beaux « lacs aux bords vci iloyauts; tantôt, à un détour du chemin, « un petit horizon de mer apparaît. Tout cela n’est pas la « grande nature, mais cela ne maïupie pas de charme ni « d’une certaine poésie intime. On sent le Nord, la propreté « et le soin de l’habitation où le froid oblige à être long- « temj)s enfermé... Le château royal est des plus simples. « Sans la garde militaire, ou se croirait dans un ancien « manoir hi’eton, du temps de Henri IV ou de Ijouis Xlll. « Il est entouré d’un parc ipii se termine sur les bords d’un « lac qui rappelle ceux de Suisse. »
Cdiapu franchit le seuil de la demeure royale, « un jieu « anxieux, dit-il, de l’accueil ipi’on va lui faire ». Mais la simplicité charmante avec laquelle il est reçu a bientôt raison de sa timidité natun'lle. « A notre arrivée, une dame « d’honucur est venue au-devant de nous pour nous reu- « seigner sur ce (pie nous devions faire. Ses premières Il ])aroles ont été : « Messieurs, soyez les bienvenus en Dane- « mark. » On nous a ensuite introduits dans un [)ctit salon. « Pendant cpie nous disposions nos selles, les princesses « sont arrivées, bras dessus, bras dessous, attirées par la « curiosité. Elles sont ainsi toute la journée, benrcuscs
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B d’étre ensemble et de pouvoir parler et agir sans cou- « traiute, comme au temps de leur jeunesse. A midi juste, « elles sont venues poser, et nous avons pu travailler plus B d’une heure sans les ennuyer. Pendant la séance, nous B avons eu la visite de la Reine, du Roi, un bon vieillard B encore vert, et de l’empereur de Russie, (jui ne cessait de * plaisanter gaiement avec mou modèle, la taquinant au B sujet de son nez, qui, sur mou esquisse, était trouvé un B peu long... »
Tout le temps que les artistes travaillèrent, les princesses ne se départirent pas de cette charmante bonhomie. Chapn, dans ses lettres, se montre charmé de cet accueil si cordial, et c’est vraiment, en effet, un touchant spectacle que celui de cette vie si patriarcale et si simple, de ces grands de la terre oubliant avec délices le lourd fardeau du pouvoir pour u’êti'e plus que les enfants affectueux et soumis d’un même père, des frères et des sœurs heureux de retrouver eusemhle la douce intimité du fover paternel.
Les deux sculpteurs ne furent pas moins bien accueillis par la haute société de Copenhague. M. .lacohsen, «pii les reçut magnifiquement, avait même fait armer son vacht de plaisance, espérant les décider à une excursion sur les côtes de Suède et de Norvège; mais Chapn, bien (jiie séduit par cette proposition, ne crut pas devoir s’accorder ces quelques semaines de vacances. Il quitta le Danemark vers la fin de sej)temhre.
Il avait, en effet, en quittant Paris, laissé de nombreux travaux sur le chantier, et sa présence était nécessaire poulies mener à bonne fin. C’étaient ; un buste du comte de Carayon-Latour, un buste de M. Zogropbos, un Saint Ger-
CIIIIISTIAN (;armer.
Mcdaille, 1872.
DEUNIKIIES A>'M-:ES.
main pour le l’antlieon, un médaillon colossal où il avait réuni les figures amies des peintres Tliéodoi e lîousseau et Millet, et (pii devait prendre place dans un coin de la forêt d(; Fontainebleau, chère aux deux artistes; enfin le monamcoit fanèlne (le d/yr Dupanloap, œuvre considérable, à lacpielleil travaillait depuis longtemps, retardé par des difficultés matéi-ielles et les exigences d’un comité très divisé d’opinions, (jui ne semble pas lui avoir laissé toute l’initiative rpi'un artiste de sa valeur était eu droit d’attendre ( l ).
C-bapii exposa, en 1SS7, la statue couchée de l’évé(pie d Orléans, ainsi (ju’uuc des fujures nllégori<pies (pii devaient en d(*corer le soubassement; mais ces deux Irajjments ne donnent (jii’iinc idée insuffisante de l’œuvre, et c’est dans l’église métropolitaine d’Orléans ipi’il faut aller la voir.
Le monumeut, conçu dans le style florentin du (piinzième siècle, et (pii rajipelle d’assez près certain tombeau de l’église Santa-Croce, à Florence, est eu forme d’autel. Il se compose d’une table d’autel, à laijiielle ou accède par deux marches et (pii supporte nue sorte de civière sur bupielle le coips du prélat mort est étendu : deux pilastres, décorés d’ornementations légères dans le goût de la liciiaissauce et couronnés d’urnes funéraires, encadmit le rétabli', ipii si* termine par nu gable trian.|pdaire, au sommet diupiel est sculptée une croix greccpie.
(1) Les lettres reeues |>ar C.linpii ;i ce sujet forment un lou(; et sujjgcsiif dossier. C’est à t’occasioii du bas-relief (|ui décore l’autel que l’artiste eut à siiriiionter le plus d’embarras. Il devait, en effet, y représenter l’évèque entouré de ses amis et de ses élèves; or cliaeun réclamait l’iionneur de fijfurer dans ce tableau et prétendait, à la suite du grand prélat, passer à la postérité. Il fallut bien, en tin de compte, faire un choix ; mais, pour ménager les susceptibilités, on se décida, au dernier moment, à supprimer les inscriptions qui devaient indi(]uer les noms des personnages représentés
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Entre les pilastres, une vaste coquille se creuse dans le niarhrc, terminée par une arcade cintrée. Dans celte partie circulaire, au-dessus de la statue couchée de l’évéque, un aiijj^e aj)paraît, tenant la hannière de .leanne d’Arc. Sur les marches de l’autel, deux Hjjurcs se tiennent debout : I nné, bardée de 1er, dans une Hère attitude de soldat, foule aux pieds le corps d’un draffon; l’autre est un vieillaicl vêtu d’une ample draperie, dans une attitude méditaiive, un livre à la main. Ces deux Fqpues, (pii ont reçu des appellations diverses, symlioliscnt henrensement les deux c(‘)lés les plus caractérisliipies de la physionomie morale de révê(jiie : sa profonde érudition théolojjiqne et son ardeur militante (pi’aucune épreuve ne put abattre.
Sur la face antérieure de l’autel, l’artiste a sculpté dans un bas-relief l’évêcpie, entouré de ceux (jui ont travaillé, lutté, souffert avec lui et près de lui. I.e pn-lat occupe le milieu de la scène. Derrière lui se dessinent ses [lères et ses maîtres dans l’épiscopat : MM. de Ouélen, de lloban, Horderies; puis les disciples (ju’il a formés : le cardinal l^avi- {feric, le cardinal Place, le cardinal lianjjénieux, M(jr Foulon, arcbevè(pie de I.yon, ^I{{r Perraud, évè(jue d’Aulim, .M{;r Coullié, le Père de llavifjnan, l’abbé Eajjraïqje, et aussi ses amis et les compa{fnons de ses luttes : à droite, -MM. de Moiitalendierl , de Hroglie, de Falloux, I.avedan et lîcrryer; à pauebe, MM. Aujfustin Coebin, Albert du lîoys et lîené de M(;ntbon.
Paut-il le dire? ce monument, d’une belle et majestueuse ordonnance, où Cbapn a prodigué toutes les ressources de son art, n’a pas complètement justifié notre attente, et il nous semble (jue la grande et caractéristi(pie
DEUNIKRES ANNEES.
H{;iire que fut M{{r JJupanloup aurait pu mieux inspirer l’ariiste. Adossé au mur d’une petite chapelle du transept, le monument manque de {pandeur, et rahondance des sculptures qui le décorent le fait paraître plus (ji-éle encore, lies deux fif|ures (pii, sur le seuil de l’édilice, semhlent veiller au repos du mort, sont d’une assez belle tournure; mais sous leur enq)liase ronflante se caclumt une certaine banalité de conception et une exécution (pii mampie d’un accent personnel; elles ont, de plus, l’inconvénient de rapetisser la fijfiire de l’évê(pie, jncbée à une assez {jrande bautcur, et (pii tout d’al)ord n’attire pas le re{5ard. i’rise isolément, cette fiqure ne mérite (pie des élo(jes; la silbouette {jénérale en est beureuse, et l’on ne peut (pi’admirer cette tête éner(ji(pie et austère, et ce regard éteint (jui garde sa puissance sous les arcades enfoncées de ses épais sourcils; mais, encore une fois, était-ce bien là l’effigie (jui convenait au bclli(pieux prélat (pie n’effrayait aucune foudre, ni spirituelle ni temporelle, et dont pins d’nn demi-siècle de luttes n’avait pu abattre la verdeur d’esprit et riiumcur combative? Ijongtemps, — nous eu avons eu la preuve pai’ scs cro- (piis, — l’artiste avait rêvé une autre image. Au lieu de ce prince de l’ l'église dormant paisiblement son dernier sommeil, il voulait nous montrer l’évêqne d’Orléans déjà terrassé par la maladie, mais se relevant à demi dans nu suprême effort (1). Cette attitude, en même temps (pi’elle eût mieux convenu à l’iiomme d’action (pi’était avant tout Mgr Dupanloup, eût permis à l’artiste de donner au visage de
(t) Cha pu avait cgulctneiit songé à montrer l’évêque debout; il dut v. renoncer, un usage généralement suivi voulant que, dans une église, les images divines et celles des saints soient seules représentées dans cette attitude.
révê(|ue ce rcjrard perçant et scrutateur, ce nez mobile, eu bec d’ai{;le, qui seml)le flairer de loin le combat, cet aspect complexe, mêlé de malice et de bonhomie, en un mot ces mille nuances de physionomie que le {jrand apaisement de la mort abolit à jamais.
Ij’exécntion des pai’tics accessoires de rornementation ne nous satisfait pas non plus pleinement. Nous n’y retrouvons pas la (p’ande et sobre facture du maître, mais une dextérité un j)eu mescpiine, (pii semble le privilè(fc des al tistes italiens de ce temps.
En (|iiittant Orléans, il n’est pas sans intérêt d’aller à Saint-lbienc et à Rouen, visiter les deux statues ([ni furent demandées à Cdiapn, vers la même époipie, pour honorer la mémoire de M;;r David f I) et de M[[r de Rounecliose (2). Moins considérables (|ue celui de l’évêipie d’Orléans, ces monuments nous semblent avoir mieux ins|)iré l’artiste en laissant pins Ao liberté à son imajfination. li’évêijue de Saint-Rrieu(‘, [irétre modeste et lion, (jiii tonte sa vie donna l’exemple des vertus ebrétieunes, mais dont la renommée, en somme, ne dépassa [)as son diocèse, ne pouvait prétendn' à la même aj)otbéose (jiie le cardinal arcbevêipie de Rouen, fils d’une race illustre, homme de pensée sans doute, mais liomme d’action avant tout, (jui se vantait « cb* faire marcher son clergé comme nn régiment » . Rour
(IJ Mj;r Dnviil, cv<‘(|ue de .Saini-ürieuc et Tréguicr, né à Lvon le 28 mars 1812, mort le 2C Juillet 1882.
(2) Ilenri-Uaston-.Marie Itoisnormand <le lîüiniecliose, prélat français, iiéen 18Ü0, fut d’abord magistrat, l’eu de temps après son entrée dans les ordres, il devint supérieur de la communauté de Saiut-l.ouis, à Home. Nommé suceessivement évêque d’Evreux et archevêque de llouen, il se fit remanpier par ses vives protestations en faveur du pouvoir temporel du l’ape. Nommé cardinal en 18ü3, il mourut en 1883
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