OEUVRES POSTHUMES
détails inutiles, certaines disgrâces physirjnes, dont l’aecentnation trop précise nuirait an caractère général de l’œuvre; mais il y appoi'tera un tel discernement, une science si sure, un (joiit si parfait, fpi’ancnn de ses personnages n’y j)crdra son empreinte individuelle, le sceau particulier dont la natnr<>, l’âge, les passions ou les souffrances ont marqué son visage. Aussi, quelle variété! Xe lit-on pas sur le visage de Sclmetz sa verve un peu grosse d’homme sanguin (I ), sur celui de nonnat la décision unie â la force, sur celui de (Jnillaume le recueillement d’un philosophe plus épris de pensée que d’action?... Lâ est peut-être, en somme, la partie la pins originale et la pins durable de l’œuvre de Chapu, celle cpii n’a rien â craindre des flnctnations de la mode et des caprices de l’opinion. On pourra, au nom d’un autre idéal, critiquer l’idéal aiupiel Ghapn s’est rallié dans ses grandes (jenvres; ses médailles, qui ne relèvent d’aucune mode passaj'èi-e, seront toujours considérées comme d’admirables portraits.
Il serait bon, pour compléter cette brève étude, d’apprécier le talent de Chapu au point de vue purement théorique de son art; mais c’est lâ une délicate besogne (pi’un scnlptenr seul pourrait tenter avec une suffisante antoiité et que nous craignons d’aborder, nous (jui n’avons jamais manié.
(t) Dans une de ses letlrcs, datée de Ruine (24 août 18.33), lïaudrv parle en ces termes de .Selinclz ; « Je connais peu le nouveau directeur M. .Sclmetz... mais j’entends dire ipie c’est un licrus parce ipt’on boit de la bière chez lui; <pie c’esi un ami de l’Iiumanilé parce qu’il vous offre des cijjares. . . et ipi’il met à la disposition de tous sa voilure, ses salons, ses jjens, et qu’il raconte de grosses liistoires où l’on rit, on crache et on jure... Notre Sidinetz est célibataire, a des cheveux comme un buisson de chez nous, une taille de cinq pieds huit pouces, et aime les militaires; aussi sommes-nous truffés de colonels, généraux et autres graines d’épinards. » [liaudry, sa vie et son œuvre, par Cli. Epiiiius,si.)
Cil AI* U.
même en amateiu’, l’ébauchoir ou le ciseau. Nous croyons, cepeiulaut, pouvoir dire, sans crainte d’êlre démenti, (|ue ( diapu était regardé par ses confrères comme un des meilleurs ouvriers du marbre, et que sa science anatomique n’a jamais été prise en défaut par ceux qui connaissent le mieux l’arcliitecture du corps bumain. Ouebjues-uns ont pu lui reprocber d’avoir parfois un peu trop simplifié la nature et de l’avoir énervée sous les caresses de son ciseau. lin tout cas, ce n’est pas impuissance de sa part, mais parti pris bien arrêté. D’autres se sont appliqués à écrire sur le coips humain le douloui'cnx poème de la vie; ils ont noté scrnpuleusement l(\s déformations que l’rqjc, le travail ou la misère lui fait subir, ne nous faisant grâce ni d’une ride, ni d’un calus. r.ba[)u semble toujours le voir à travers sou ori{;iuelle beauté, alors que sa vigueur s’exercait sans effort au sein d’une nature obéissante à sa souveraine puissance.
liC temps n’est pas venu d’apprécier la place qui, dans l’art contemporain, sera réservée par la postéiité à l’ceuvn* de Cliapu. Dans cet immense domaine de l’Art, où le champ est si vaste, le but si difficile à dedinir et les moyens si divers, on ne doit s’avancer qu’avec une extrême réserve, et craindre ces jugements téméraires (pie la génération de demain infirmera peut-être, en attendant <pie ses airêts soient à leur tour cassés par celle d’après-demain. Aussi bien n’est-ce pas nue préoccupation nn peu puérile (pie de vouloir assigner un rang à cluupie artiste, de le classer par ordre de mérite, comme on ferait pour des élèves ayant tenté le même concours? « l’ourquoi, a dit Chapu dans une de ses plus jolies lettres où il console sa femme (h; certain article d’un journal malveillant, pouripioi vouloir mettre
OEÜVUES POSTHUMES.
sur chaque ouvrage des un, des deux et des trois? Chaeun a son goût particulier, sa uuanee spéciale. Il y a des blonds, des bruns et des ebâtains; cbaeuue de ces couleurs a sa beauté. C’est comme si l’œillet était jaloux de la rose et la rose du lis. Et encore, la pauvre petite violette doit-elle pour cela se suicider?... »
Ea pauvre petite violette? N’est-ce pas lui-même que 1 artiste, dans sa modestie charmante, voudrait ainsi désigner? Après tout, la comparaison n’est pas pour nous déplaire, et nous l’adoptons volontiers, si l’on aecorde (pie la violette est une fleur exquise, que son parfum pénétrant et doux vaut bien la eapiteuse senteur des lis, (pie sa mélancolique livrée d améthyste a sa beauté spéciale qui nous repose de 1 éelat bruyant des roses aux mille eouleurs.
Ce qui fait le charme de notre éeole moderne de sculpture, si souvent et si justement vantée, c’est le nombre et la variété des talents. On n’y rencontre pas de génies de vaste envergure, de ees esprits lumineux (pii rayonnent sur une époque et entraînent dans leur sillage tout l’art eontemporaiu; en revanche, cette fin de siècle a vu naître et grandir une glorieuse pléiade d’artistes excellents (jui, ebercbant leur inspiration aux plus pures sources, les uns plus séduits par la sérénité de l’art grec, les autres plus ebarmés par les fastes de la Reuaissanee, ont enrichi la statuaire d œuvres brillantes et variées. Cbapu a été un de ceux-là. Sans doute il n a pas la seve débordante de Carpeaux, mais il possède un goût plus pur, une science plus aecomplie, un idéal plus sain. Il n a jamais su faire w trembler le marbre »; mais si jamais on lui avait fait ee reproche, — en admettant (pie c en soit un, — il aurait peut-être répondu (pie le
CHAPÜ.
marbre n’est pas fait pour trembler. Quelques-uns, à sa gracieuse et sobre concision, pourront préférer la verve e.Kubérante d’un Falguière, l’élégant naturalisme d’un Mercié, ou même la franchise un peu brutale d’un Dalou. Le nom de Cbapu n’eu restera pas moins un des plus grands de la sculpture contemporaine, car sou esprit s’est constamment élevé dans les pures et sereines régions du Beau, et ses oeuvres vivront de longs siècles, car elles sont comme une suave émanation de cette âme si simple, si belle, si harmonieuse !