‹ Chapu, sa vie et son œuvreChapitre 4 sur 66 · LA TANTE DE CHAPE · texte numérisé non relu

LA TANTE DE CHAPE

qu’il actjuit dans la suite, il ne la doit (ju’à Ini-même.

De ces lointaines années d’enfance, Cliapu avait gardé un 1)011 souvenir, et souvent, dans ses lettres, il se jilaisait à les évoquer. Bien que, dans le cours de sa vie laborieuse, il ait

CHAPr.

rarement en, depuis, le loisir de goûter les plaisirs de la vie rusticpie, on peut dire (ju’il a, par plus d’iiu côté, par plus d’un trait de caractère, gardé l’empreinte de son origine paysanne. l’aysan il était par son amour de la nature, qu’il n’admirait pas seulement en artiste, mais qu’il aimait comme la grande mère nourrice, la réparatrice éternelle des forces liiunaiues ; paysan encore par son humeur patiente et tenace, par sa prudence un peu déliante devant les visages nouveaux, par l’extrême simplicité de ses goûts. Un autre trait encore : il aime les bêtes. Toute sa vie, il aura près de lui quehjue animal, domestique ou apprivoisé, depuis certain aigle, déniché dans les montagnes de la Sabine, (pi’il gardera plusieurs semaines dans son atelier de Home, jusqu’à un écureuil familier, compagnon de ses dernières années.

C’est vers l’âge de dix ans que Chapu revint au Mée. Son séjour n’y fut pas de longue durée. Ses parents, eu effet, quittèrent bientôt le manjuis de Fraguier. Est-ce leur instinct paternel <pii leur dit qu’à Paris seulement les destinées de leur bis s’accompliraient, ou ne faut-il voir dans cette circonstance qu’un hasard heureux? Toujours est-il (juc nous les retrouvons, quelques années plus tard, concierges chez le marquis de Vogiié, dont l’hôtel, aujourd’hui disparu, occupait le ii" de la rue de liille. Ils envovèrent tout d’abord leur bis à l’école des Frères; puis, au bout de deux ans, jugeant son éducation suffisante, ils se mirent en devoir de lui chercher un état, chose particulièrement malaisée à cette époipie, car ou était en lSi8, en pleine révolution de Février. Après bien des délibérations, on choisit pour le jeune garçon la profession de tapissier; mais le patron au(|ucl

ENFANCE ET JEUNESSE

il lut proposé objecta, l’excellent homme, que pour faire un bon tapissier, il fallait savoir un peu de dessin. Son conseil fut suivi, et voilcà C.bapu à racole d’art décoratif de la rue de l’Ecole de médecine. Son destin était désormais fixé. Deux ans plus tard, il obtenait un premier piix qui lui donnait son entrée à l’Ecole des beaux-arts. .Iiisfpie-là il s’était contenté de dessiner sans savoir encore (pielle branche de l’art il choisirait; l’architecture semble même avoir eu un moment ses préférences. Il finit cependant pai’ opter pour la sculpture et entra dans l’atelier de l’radier.

Dnel(|ucs sculpteurs de ce temps se souviennent encore d’avoir vu, aux premiers jours de l’iiiver de 1H50, arriver parmi eux, à l’atelier Pradier, uu jeune homme de dix-se[)t ans, d’apparence chétive, timide et pauvrement vêtu d’une petite blouse d’écolier. On ne lui ménajjea pas les brimades traditionnelles, et le maître lui-même s’amusa plus d’une fois à le déconcerter. Un jour, il lui commanda, sous peine de renvoi, d’élever, seul et sans aide, sur une selle, uu lourd bloc de marbre qui gisait dans un coin de l’atelier. Cbapu avait pris au sérieux l’ordre et la menace qui l’accompajfuait. Ciroyant son avenir en jeu, il tenta cette besogne impossible, et, je ne sais par (piels moyens, parvint à l’accomplir. Pradier, en rentrant le soir à l’atelier, trouva, à sa grande surprise, le bloc en place. Il rit tout d’abord de la naïveté de son élève, puis il réfléchit ([u’uu eufantde dix-sej)t ans, capable d’une telle force de volonté, n’était peut-être pas le premier venu. A partir de ce moment, il s’intéressa au jeune Cbapu. Celui-ci malheureusement ne devait pas profiter longtemps de ses conseils. Pratlier mourut en 1852, et Cbapu dut chercher un autre maître; il entra alors à l’atelier

CH APÜ.

(le Duret. En même temps il suivait le cours de dessin du soir, oii sou exactitude et son zèle le firent remarquer de Léon Coj'juiet. Le grand peintre se prit pour Chapu d’une amitié paternelle cpii ne devait jamais se démentir.

Pendant les cpiatre premières années cpi’il passa à l’école, le jeune Cliapu travailla avec ardeur. Les principales oeuvres rpi’il exécuta pendant cette période furent : l'Ilouimc heureux, bas-relief tiré du bouclier d’Achille (Homère), IS52; Cinciuuntus, bas-relief, IH52; Cérès rendant In vue à Triptolème , bas-relief, 1853; le Désespoir (h Alexandre après la mort de Cl i tus, (pii lui valut la même année le deuxième prix de Home; l'yrtée, bas-relief, 1851; Homère chez i armurier , et Ulysse retrouvant Achille à la cour de Lycomède, bas-reliefs, 1854. Il s’était également essayé à la gravure en médailles et en pierres fines, et avait obtenu dans cette siîction, avec un Xeptuue faisant naître un cheval, le second prix de Home, en 1851.

Il faut citer encore, parmi les premiers essais du sculpteur, une statuette en plâtre (pie nous avons pu retrouver, gi'âce à la correspondance du maître, à la préfecture de Seiiu'et-Marne, où elle était relé{;uée dans un bureau, oublié(* de tous, fdle représente dom Simon, moine du .lard (1),

(1 t Nous (levons à M. I.liuillicr, vicc-prési.lent de la Société arcliéologiciue de Seinc-et-Mariie, l’intéressante coiiiniunication (|ui suit sur rald)aye du Jard :

« Le .lard (‘tait une abbaye de religieux appartenant <à l’Ordre de Saint- .Vuguslin et toute voisine de Melun. I..’un de ses derniers titulaires fut le fameux abbé de Voisenou, de r.Vcadéinic frant^aise.

« Le moine Simon, (|ui avait appartenu à cette abbaye, l’avait (piittée pour celle de .louy, |)r('s l’rovins. Il se distingua parmi les défenseurs de la ville de Melun au moment de son siege par les .Anglais, en I A20. Sébastien Itouillard, dans son tliUoire de Metuii (11)28, p. •’)4-t), raj)porte que les Anglais, devenus maîtres de la place, tirent décapiter le vaillant moine et un de scs compagnons, comme lui religieux de .loiiv. «

em ancf: ët jeunesse.

une célébrité locale qui se si[jnala pendant le siège de ^lelnn par les Anglais, en 1420. Cette figure, pour laquelle Chapu fit de nombreuses études dessinées, est pleine de vérité et de mouvement, l^e moine est représenté debout sur les remparts, une arbalète à la main; sa figure respire une ardeur guerrière, les plis de son froc sont largement hachés, et la silhouette générale en est heureuse.

IjC petit musée du Mée nous a conservé la plupart de ces ouvrages (pii lui furent donnés par leur auteur. Certes, il n’y a là aucun chef-d’œuvre, et la personnalité de Chapu ne s’y affirme pas encore; ce sont tout au plus de bons travaux d’élève, sagement composés et exécutés avec une certaine verve, bien cpie la criticpie se fût déjà intéressée à ces œuvres, leur auteur n’en était (pi’à demi satisfait. « Ce matin, écrit-il dans ses notes intimes, (Dclecluze?) est venu voir mon projet de statue écpiestre. Sa [)remière impression n’a pas été défavorable, mais il a trouvé la tête du cheval trop petite, pas assez solide ni assez carrée de construction... l’effet général lui a paru mampier de l'onllant... A*** semble avoir la même opinion sur la physionomie de mes œmvres; l’estime (pie je jiorte aux peintres allemands m’entraîne peut-être à la froideur... On aime le ronflant chez nous; je l’aime aussi, mais, tiraillé eu tous sens, je ne sais (pielle est la bonne route. »

A la fin de l’année IS54, le jeune sculpteur a conscience de savoir, de son métier, tout (;e (pii peut s’apprendre à l’Ccole. Dégoûté de l’enseignement monotone de Duret, il veut (piitter l’atelier et oublier pour un temps ce (pi’on lui a appris. « Mon dessein est de me renfermer dans ma chambre afin de m’exercer moi-même et de me concentrer.

CHAPÜ.

.l’espère retrouver une énergie que je ne me sens plus... j’ai la conviction f|ue la société continuelle ôte à l’esprit une partie (le ses forces contractivcs (5/c) et le distrait trop; la solitude donne à l’iiine une force donhle cpie le travail alimente et grandit. » Onel(|nes mois de travail solitaire retrempèrent le courage du jeune artiste. Il passade longues heures au Louvre, méditant et comparant les génies divers des peuples (|iii ont excellé dans la sculpture. Pas plus (jue les grâces mièvres des artistes du dix-huitième siècle, l’art hiératicjue des Egyptiens ne le laissa indifférent, mais c’est à Puget surtout qu’allèrent ses sympathies du moment, et il Ht de son MUon de Crotoiie de longues et minutieuses études.

Cette « retraite » eut pour Chapu des résultats salutaires. Au printemps, il reprit le chemin de l’Ecole, car il se devait à lui-même, à ses parents et aussi à la ville de Melun (jui le pensionnait ( I ), de compiérir le prix de Home, dont deux fois déjà il avait été si près. Il l’ohtint, en effet, et dans des circonstances (|ui méritent d’être rap])elécs. Le snj(‘t proposé était un bas-relief : Cléohis et IHtoii. La veille de l’exposition publi(|uc, on transporta, dans la salle ou elles devaient être exposées, les œuvres des coucurrents. .Vu moment de mettre en place le bas-relief de Chapu, une coi'de casse, et le lourd morceau de terre glaise tombe « sur le nez ». On crut tout perdu, et le pauvre artiste se désolait. EnHn, on répara tant bien ejne mal le désastre, mais toutes les finesses du premier plan étaient éci'asces ou brisées.

(^1) Une soiiuiie ilc deux cents francs lui .avait été accordée à titre d'cncourageiiient, dès l’année I8Ô0, par le conseil général de Seine-ct-Marne. Celte sonime, 'ar des augmentations successives, fut portée à mille francs (1855). (.Vrcliives du département de Seine-et-Marne.) Voir aux Pièces justificatives.

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