‹ Chapu, sa vie et son œuvreChapitre 7 sur 66 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LES ANNÉES DIFFICILES 18G1-187Ü

C’est au mois d'août I8f)l ()iieCl]a|)ii a quitté ritalie.

l*i essé par ses parents, qui clans leurs lettres le supplieiit de lie pas jiroloiqjer une séparation déjà trop loiqjue, il arrive à Paris au ^ mois de se[)teml)re, heureux sans doute de rmoir les siens, mais rejp-ettant Home et ses merveilles, Home et sa vie de travail paisible, sans souci du lendemain. Désormais il va être « à son compte » , ohli{;é de pourvoir à sa vie, et, malgré sa fermeté d’âme, cette perspective ii’est pas sans l’effrayer. Ceux de ses camarades de l’Académie qui l’ont précédé à Paris ne lui ont pas caché le peu de cas qu’on y fait de la sciilptuie, réduite pour plaire au public à des mièvreries de

l'IlOÆT l’Otll L'XK FO.NTAIXE.

r. iiAi’ü.

boudoir (I), et il sait par rexpéiience de scs aînés ce (jiic tout artiste, et eu particulier tout sculpteur doit traveiser d’épreuves avant de vivre, même inai{|rcineul, de sa prolessiou.

Ipécas, pour Cliapu, était d’autant plus grave qu’il n’avait ni fortune ni protection à espérer. 8es parents, pendant sou séjoui' à Koiiie, s’étaient imposé de lourds sacrifices, et leurs modestes économies étaient épuisées. Aucun parent qui disposât d’un crédit (pielcompie ; rien enfin (jue ce titre pomptuix de « Prix de Piome », (pii semble si beau (juaud ou le l eçoit, mais dont l’importance diminue singulièrement (piaud

(1) (Jiielques mois ;ivanl son retour en Franec, nn tics eainarailcs de Clia|)n. qui est devenu depuis nn des princes de !’.V rl, lui ùci ivail à Paris, à propos du Salon tic I8()l,la lettre suivante, qui donne un aiierçn curieux du{;unt(pn régnait alors :

« ... De Coninck a dû te dire ce tpie je [tensais de l’Fxposition . .le ne te parle pas de la sctdpture, (pic je n’ai fait (pi’entrevoir ; deux Sopoléon l iin de Cavelicr et l’autre de Guillaume; le dernier, mieux de caractère que le premier, ipii, en revanche, m a paru mieux exécuté et plus souple. Deux Merc (la (iraciiuvs, l'une en plâtre de Cavclier, l'autre un {|roupc énorme de Clésiiijjcr, (pii a trouvé tr(';s commode de faire un Caius Gracclius en Amour de iîouclicr. G'est charmant de caractère !... (Jnoi encore? Deux hustes du petit liarrias, tpii sera très fort. En peinture, pas (p-and chose de hon. (Jnchpies pavsajjcs de Courhet, très hicn. — Handrv, très hicn, ijuuiipie nn peu vieillot de facture... ïii ne peux te tijnrer le nomhrc de {jens hahilcs, spirituels, amusants (pii fourmillent à l’Exposition. M. Eüuld n’avait |>as hesuin de conseiller aux jeunes j>eiis d'égaver le fover domestiijiic. Crehlcn, comme on sait s'acipiitter de cette mission! Onaiit à moi, je déplore de ne pas voir plus de vraie |)ointure s attachant à rendre des sentiments vrais, humains, à tontes les époijues. .\ii train où vont les choses. Corneille et Sojdioele crèveraient de faim. Il faut égaver maintenant, faire rire, éveiller des instincts c...; (piant à élever la pensée et à inciihpier le sentiment du hean. . . zut !

U ... .l’assistais, il v a (pichpies jours, .'i une eonférence de Pciletan sur IWrI. Pelletai! a une grande réputation; c’est certainement un homme intelligent. Eh bien! veux-tu savoir ce cpi’il a dit dans son cours? (Jue la peinture était un progrès dans l’art; et pour le prouver, il a comparé un fragment de la frise des Panathénées ;i l’7ù-o/e d' Athènes... » Grâce à la peinture, à la couleur, a-t-il dit, .‘i rinvention de la soie, ce nu, ce beau nu (|ue les Grecs vantaient, devient aussi ridicule qu un faisan plumé... » Et le jiuhlic ap|)landissait à outrance. ••

LES ANISEES DIFFICILES.

on se retrouve dans la grande ville, obscur combattant dans la grande mêlée.

Notre artiste, benreuscment, avait de lions amis; la droiture de son caractèi’e, sa modestie et sa bonté cbarmanle lui avaient coïKjuis des affections précieuses. Onand il gnitta la Villa Méd icis, il n’était personne, parmi les pensionnaires, (pii ne le l'egrettât. Avec (piebpies-uns, comme Honnat , Daumet, Gaillard, Delaimay, lielebvre, il s’était lié d’une affection plus particulière et(|ui ne devait jamais se démentir. Pendant toute la vie de Cbapu, nous retrouverons ces artistes d’élite luttant sans ti'êve comme lui, pour la vie d’abord et ensuite pour la gloire (I ).

liU gloire! Cbapu y songeait déjà, peut-être comme à une chose lointaine et vague; mais ce (pi’il demandait, pour le moment, c’était dn pain. Sans fausse boute, sans orgueil déplacé, il se mit à ebereber du travail, se recommandant aux personnes (pii avaient paru s’intéresser à lui, grands seigneurs (pii, de passage à Home, avaient visité sou atelier, arcbitectes disposant de commandes, Mécènes plus ou moins délicats, plus ou moins généreux.

(1) Nous croyons, à ce propos, devoir rappeler une anecilole (]uc le iiiaitre aimait à raconter. Un cliarcutier du Loulevard Saint-Germain lui lit demander, en IS6., s’il voudrait lui modeler, eu saindoux , un saujjlier <pi’il se proposait d'e.\poser à sa devanture, aux approches du jour de l’an. Le prix modeste (dix francs, je crois) demandé par le sculpteur ]>arul trop élevé au commerçant, ipii finit par proposer à Gliapu, pour toute rémunération, son œuvre même, cpi’il lui permettrait de reprendre, le jour de l’an passé. La mère de Chapu, honne ménagère, jjoùta cet arrangement, qui l’a[)pruvisionnait de graisse pour tout son hiver, et décida son fils à l’accepter.

Chapu, pendant ces premières années, se consacrait, dans scs moments perdus, à l’art industriel ; il fit île nombreux modèles de pendules et d’ornements divers, (ju un de scs amis se chargeait d'offrir aux hronziers.

CHAPU

Les commandes, est-il besoin de le dii’e? n’afllnèi'ent pas. En revanche, une maladie d’une certaine gravité (1), (jne suivit une douloureuse opération, vint i-endre encore plus précaire la situation du jeune sculpteur. Ce lut l’I'itat — cet Etat tant raillé, et si justement parfois, il faut bien le dire — qui vint lé plus efficacement à son secours. D’après les règlements, Cliapn était resté propriétaire de son deinier envoi. Le ministère d’Etat, dont dépendaient alors les Hean.\-Arts, lui acheta sa statue S, 000 francs. C’était de quoi vivre quebpie temps et attendre la foitiine. Notre artiste put, grâce à cette aubaine, s’installer dans un modeste atelier de la rue de l’Abbaye.

On bâtissait beaucoup alors dans Paiis, et les architectes avaient fortâ faire. Ouebjnes-uns, ayant remaiapié l’adresse du jeune sculpteur â tailler le marbre, pensèrent qu’il pourrait leur être un collaborateur précieux. Cbapu n’eut garde de refuser leurs propositions, et le voilà sur les échafaudages, sculptant cariatides et mascarons. Il ne refusait rien, pas même les plus infimes besognes, se souvenant de Puget décorant les galères royales, et jugeant (jue l’art est noble partout oii il s’exerce. Pieu ([u’il apportât dans ces travaux les scrupides et la conscience d’un artiste, il se considérait, dans sa modestie, comme un simple ouvrier d’aiâ et s’en remettait, pour son salaire, â la discrétion de ceux (pii l’employaient. Peaucoup profitèrent de cette heureuse chance; (piebjues-uus même, s’il faut en croiie les notes intimes du sculpteur, en abusèrent un peu. Nous ne parlerons, bien entendu, (pie des premiers.

(1) 11 s'agissait, il’aprcs les souvcDirs que nous avons recueillis, d’un abcès dentaire d'une nature particulièrement grave, et que l'on dut ouvrir extérieureiuent.

LES ANNEES DIFFICILES

l’anni ceux ((iii, dès la première heure, surent distiiiffuer le talent de Chapu et l’aidèrent à passer les années difficiles, il faut citer M. Iloliault de Fleury (l), (pii, après avoir eonimcncé par être sculpteur, était alors un des arclnteetes les plus estimés de Faiâs. Chapu exéeuta sous sa direction deux groupes eu pierre ipii surmontent encore aujourd’hui les pieds-droits de la porte d'entrée de l’initel Sauvage, rue de Chaillot. Il est probable cpi’il fit, dans le cours des années IS(î2-l8G3, d'autres ouvrages analogues, mais, faute de documents, nous en sommes réduits à des hypothèses. Tout ce ipi’on peut affirmer, c’est ipi’il fit, pour le boulevard du Prince Ihigène (pii venait d’être inauguré, une statue décorative de grandes dimensions, œuvre éphémère (pii ne devait pas survivre à la cérémonie pour laipielle elle avait été faite. Il fut également chargé par l’architecte (jui venait de constiuire la nouvelle gare du Nord, à Paris, d’une statue en pierre représentant la ville de lîeauvais.

Ces deux groupes de l’hôtel Sauvage, longtemps cachés aux regards par un lierre touffu ([ui les avait envaliis, ont été réeemment débarrassés de cette enveloppe sacrilège. Us représentent des enfants jouant avec des eygnes. Le mouvement en est gracieux et d’uii hou sentiment décoratif, seules (pialités (jue l’on puisse exiger de ce genre d’ouvrages. Ouant à la nile de Beauvais, nous l’avons découverte, non

(1) Kohault lie Fleury (Cliarles), architecte français, né en 1801, mort en 1875. Parmi ses travaux les plus remarquables, il faut citer le Muséum d’histoire naturelle, la Chambre des notaires de Paris et divers projets, dont un plan d’Opéra qui fit un certain bruit vers 18V0. Son fils, Georges Rohault de Fleury, également architecte, s’est surtout adonné à l’archéologie. Il a publié : Les monuments de Pise au moyen âge, 1886, in-8°; Lettres sur la Toscane, et La Toscane au moyen âge, 1874, 2 vol. in-fol.

CHAPU

sans peine, dans la façade du triste momnnent cpi’elle décore. L’art plastique, né sons le pnr soleil de l’Egypte et de la Grèce, s’accommode mal de notre climat brumeux ; la pierre y est vite envaliie par une lèpre noirâtre qni rendrait méconnaissable le pins l)eaii chef-d’œuvre de Praxitèle

LE PÈnE DE ClIApr.

on de Phidias. L’œuvre de Chapn a sonffert de l’injnre habituelle dn temps, injure encore aggravée par l’atmosphère fnligineiise des gares de chemin de fer. Peut-être, sons cette ignoble conclie de crasse, y a-t-il nn chef-d’œuvre? Nous n’oserions en tout cas l’affirmer.

Pour se reposer dê ces médiocres besognes, notre scnlptenr, de retour à son atelier après quelque rude journée de

M:S ANNEES niEFlClLES.

travail, crayonnait ({iiel([ne projet de statue, esquissait un l)iiste, él)anchait une inétlaille. Dans ce dernier {jcnre, il était déjà passé maître ; cependant, telle est la défiance dn public envers les talents non consacrés encore par la mode, (pie ceux-là seuls (pii vivaient dans son intimité eurent la bonne fortune de lui servir de modèles. De cette épo([ue datent le portrait de son père, une longue, mince et énergi(pie fifpire, dont la pbysionomie apaisée par l’âge trahit cependant l’ancien « piqneux » habitué anx longues courses en plein air, anx ebevauebées périlleuses, au noble métier de la vénerie; celui de M. Paul Sedille, un jeune architecte dont il a merveilleusement rendu la souriante figure et la gi’àce juvénile, et celui de .Mme Delapalme, œuvre excellente également, (pii, en même temps (pi’elle est une image scrupnlensement (idele, se recommande par une exécution sobre et sans froideur. Ces portraits, avec (pielques antres, figurèrent, au mois d'avril IS(>4, dans une exposition (pii eut lien boulevard des Italiens, sons les auspices de Théophile Gantier: Citons enfin, parmi ces («livres de jeunesse, une Tlictis, délicieux groupe en terre cuite dont nous donnons la reproduction, d’après un dessin de Cbapn, et (pii orne aiijourd’bni le bel lu'itel de .M. Paul Sedille.

Ce Salon de ISfid devait ouvrir pour Cbapii la série des récompenses officielles. Une médaille de troisième classe lui fut décernée pour son Mercure inventant le caducée, (pii bientôt après prit place au musée du Cuxembonrg. En même temps (pie cette statue, il avait envoyé un remarquable buste en bronze de M. Sedille père. A partir de cette épo- (pie, il expose régulièrement chaque année, et la variété

5fi

CM Al' U.

comme la belle ternie de ses œuvres lui méritent rapidement toutes les récompenses honoriliijues (|u’un artiste peut souhaiter, liu 1804, il envoie au Salon un buste en bronze de lîonnat, qui fi(fure aujourd’hui à la jdace d’honneur, dans le somptueux atelier du peinti’e; en 1S()5, une répétition de son Semeur lui vaut une nouvelle médaille; en ISbO, c’est une délicieuse fiffure couchée, la ^^orl (le la uYmj>lie C/ytie, et un buste du docteur Desmarres, (|ui sont é{^alement récompensés. A la fin de cette exjiosition, chacun s’attendait à voir Chapu décoré. Il fut <‘ii <'ffet jiroposé pour la croix, mais il était en délicatesse avec l’administration pour je ne sais quel travail qu’il avait refusé, on seulement taialé d’exécuter. L’Empereur, paraît-il, refusa de si,qner le décret (I). Il ne devait, d’ailleurs, pas attendre loiifjtemps ce nouvel honneur. Au mois de juin de l’année suivante, il était lait chevalier de la Lé{}ion d’honneur.

Ilevenons sur cette période, et examinons les œuvres «jue Ehapu exécuta jiendant ces premières années de jeunesse, l-intre le Mercure et la Clytie, son talent a franchi une {glorieuse étape. La première de ces statues, nous l’avons déjà dit, est un ouvrage correct, hieu(|u’un peu froid, d’une exécution habile et d’un arraïqqement ingénieux ; la seconde est nue œmvre vibrante, d’un charme exipiis et pénétrant, où se trouvent déjà, eu {jerme, les (jualités personnelles (jui lerout bientôt de Chapu un des maîtres incontestés de la sculpture contemporaine. On connaît la gracieuse léqjende

(1) « J’ai te regret »le t’annoncer que l’Empereur a refusé de signer ta nomination dans la Légion tl’lionneur. Ce sera sans doute pour le l"janvier. » (Lettre de Coipiart, arcliitecte, 2’f août 1864.) Le nom de Chapu était, du reste, encore à peu près ignoré du public. Dans un diplôme qui lui fut envoyé à la suite de l’Exposition de 1867, il est qualifié : M. Chaput (tic), entrepreneur !

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TIIÉTIS.

Croquis pour une statuette appartenant à M. Paul SeJille

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LES ANNEES DIFFICILES

dont s’est inspiré l’artiste : fille de Thétis et de Neptune, (dytie s’éprit, pour Apollon, d’nn amour malheureux; le dieu, touché de sa douleur, la métamorphosa eu héliotrope. 8i la Clytie mérite de nous arrêter quehpie temps, ce u’est pas seulement par l’iii^'éniosité de la conception, ce n’est pas non plus parce fpie Chapu tente pour la premiére fois une fi{;ure féminine, c’est qu’il a déjà trouvé la formule qui lui vaudra ses meilleurs succès, c’est tpie déjà il a réalisé en partie cet idéal de ffrâce décente et de beauté sereine (pie nous l•etrouverons, plus ou moins modifié, dans sa ./cuneAAe, dans sa Pensée, dans sa Muse, du monument de l'laul)ert. C’est à l’art (jrec, évidemment, ipie se rattachent ces éléqjantes créations. Chapn, cependant, touten s’inspirant de ranti(jnité, a trouvé sa note personnelle, à éfjale distance de la froideur des sculpteurs néo-i’omaius du commencement du siècle et des {jràces mièvres de Pradier et de llui’et.

Il lie nous a pas été donné de revoir la Clytie, exilée dans un musée de province, et nous ne pouvons, pour en parler, (pi’évo(pier le souvenir lointain de cette charmante fifpirc. Cn revanche, nous avons sous les veux, au moment même ou nous écrivons ces li-ynes, les innombrables dessins (jne l’artiste a exécutés pour sa statue. Mieux (pie toute démonstration, ils nous disent la conscience que (diajui apportait au service de son art. Pas un mouvement (pii ne soit étudié sous tous ses aspects, pas un bout de draperie (pii n’ait été l’objet de longues et patientes études. Ajoutons que ces dessins ne sont pas seulement un curieux document. Chapu se montre là dessinateur de grande race. Son crayon est souple, moelleux, coloré, précis sans sécheresse. 1'antôt, par la sincérité de l’ohservation, la recherche du contour et la

CH APU.

minutieuse peifeetiou des moindres détails, il s’approehe d’Ingres ; tantôt, parla hardiesse de son trait et la grandiose siniplieité de son style, il fait songer aux maîtres de la I»enaissaiiee.

Ia.'s dillérents ouvrages exposés par Chapu, de 1S02 à I SG(), ne sont pas les seuls qu’ait enfantés son laborieux génie. 8aus parler de deux ou trois bustes dont je n’ai pu retrouver la ti ace, et que l’artiste, à en juger par ses lettres, dut exécuter sans entbousiasme, il modela plusieurs médaillons d’artistes qui tlemeurerout, pour notre bistoii'e contemporaine, de précieux monuments icouograpbiques : tel. Tony lîobert-I'leurv, avec ses traits si purs, avec sa mâle beauté de jeune dieu; tel Delauuay, avec son haut front dénudé, son mas(pie légèrement iroui(pie, et la bonbomie un peu sarcasti<pie de son regard qui fait songer à quelque saint Vincent de Paul. Signalons encore un beau profil du poète Sullv-Prudbomme.

li’Etat n’oubliait pas non plus le jeune sculpteur, et de nombreuses commandes lui étaient réservées. C’était, pour le Tribunal de eommerce, un groupe, Wht mécani(fm’, ingrate allégorie où l’ingéniosité de l’artiste trouvait cependant l’occasion d’une œuvre brillante et d’un bel as})cct sculptural; puis deux statues pour la chapelle des catéchismes de l’église Saint-Ktienue du Mont, enfin différents travaux décoratifs pour la nouvelle Cour de cassation que construisait l’arcbiteete Duc (1).

(I) Chapu exécuta, pour être placé au-dessus de la porte du grand escalier de la Cour de cassation, un has-relief en pierre tendre représentant deux enfants. 11 sculpta aussi le médaillon de Xapotéon /", qui décore la façade de ce monument, à l'angle qui touche au quai.

LES ANNEES DIFFICILES

Malgré l’estime dont il jouissait parmi ses pairs, malgré les consécrations officielles, le nom de Cdiapn était à peine connu du public. Nous avons eu la patience de feuilleter les journaux de l’époque et de lire les criti(|ues qui passaient alors pour les arbitres du goût. Ni Arsène Iloussaye, ni d’héophilc Gautier, ni About, ne semblent deviner l’avenir réservé an jeune maître. Son nom est rarement cité, on, (piand il en est (piestion, c’est pour désigner sc'idement le titre d’un de scs ouvrages, accompagné d’une brève épithète laudative. Les sympathies du moment allaient à Carpeaux, dont le beau talent commençait cependant à s’avilir dans de médiocres terres cuites, d’un art sensuel et de mauvais aloi; à Paul Dubois, (jui, avec son Chanleur Jlürent in, venait d’obtenir un des plus brillants succès dont il soit question dans les fastes de la sculpture; à Perraud, à Clésinger et à quelques antres dont l’bistoire ne retiendra même pas les noms. Force était donc au jeune sculpteur de se contenter des commandes officielles dont il devait supporter tontes les exigences. Outre la modicité des prix alloués, qui ne lui laissaient le ])lns souvent (pie de minces bénéfices, qui (piebpiefois même lui étaient onéreux, il lui fallait encore subir les niaises critirpies de l’administration, épouser l’idéal artislitpie d’un chef de bureau,' remanier cent fois un projet qui n’avait pas eu le bonheur de plaire. Son esprit de conciliation le poussa trop souvent à déférer à d’inintelligents conseils, et plus d’une lois il sacrifia une conception heureuse aux exigences peu artisticjues d’un conseil administratif ou d’un comité (l).

(1) Même arrivé au point culminant de sa carrière d’artiste, Cliapu conserva toujours cette déférence vis-à-vis de ceux qui l’employaient. On connaît le groupe

CIIAPÜ.

Kn somme, si l’artiste pouvait être légitimement fier des succès déjà obtenus, l’homme végétait, réduit à la plus stricte médiocrité. Ses amis, d’ailleurs, n’étaient pas mieux partagés, et, dans le petit groupe «pi’ils avaient formé dès leur retour de Home, la fortune se montrait avare de ses faveurs. Delaunay, malgré sa Peste de home, qui, pendant (pielqnes semaines, l’avait fait célébré, luttait encore contre! l’indifférence du publie. Hizet, l’original et cbarmant compositeur, donnait des leçons d’harmonie, de Coninck avait dû (piitter Paris, son talent ne suffisant pas à lui assurer b‘ pain <|uotidicn; Honnat Ini-même vendait à des prix déiisoires les délicieuses études epi’il avait rappoitées d’Italie (1). 'Fous, du reste, supportaient vaillamment cette demi-misère* avec la robuste confiance ele la jeunesse, et aussi avee*

(les Frères Galitjniani qu'il exécuta eu 1888, [KJur la ville (le Corbeil, œuvre un ]>eu banale, et (|ui n’ajouta rien à la gloire du sculpteur. Cliapu, cependant, dans son projet ])riuiitif, avait su tirer de ce motif ingrat en apparence un excellent groupe. Les frères Galigniani y étaient représentés assis côte à côte sur un banc. L’un d’eux tenait, déplovée sur ses genoux, une vaste feuille de papier; l'autre, la main posée sur le genou de son frère, semblait ebereber à le convaincre. Ktait-ce (pielque article du Gtiliyniaiti's Mcsseiitjer, (pi’ils discutaient ainsi amicalement, ou bien le plan d’un de ces nondareux établissements de bienfaisance (pi'a donnés à notre pavs leur inépuisable charité Toujours est-il (pie le groupe est ex(piis de naturel et de bonbonne. C’était bien là le monument ijui convenait à ces âmes simples et bonnes, et non la théâtrale apothéose que l’on voit aujourd'hui sur la grande jilace de Corbeil.

La marpiette dont je viens de parler existe, au moment où j’écris ces lignes, dans l’atelier de l’artiste, rue Oudinot.

(1) Bonnat écrivait à Chapu en 186d, à propo.s d'une élude d’Italienne pour la(|uclle ce dernier lui avait trouvé un acupiéreur : « Ne sois pas étonné, et attendstoi à un prix exorbitant ; je veux de ma petite Maria (juiuze cents francs. .l’ai en Taplomb, avant-hier, d en refuser douze cents. .le regretterai peut-être plus tard celte occasion, mais, ma foi, tant pis. »

Vers la meme époipie, Bonnat annon(?ait à son ami (pi’oii lui avait commandé quatre tableaux pour le prix total de douze mille francs. » Ce n’est pas mal, ajoutait-il, et j'en suis enchanté. »

LES ANNEES DIEEICILES.

l’obscur presseutiment de leurs destinées lïitures. Rien de j)lus toucliaut <|ue la correspondance éclianfrée de 1801 à 1870 entre les membres de ce petit cénacle. Ils se content mutuellement leurs déboires et leurs espérances, se demandent l unà l’autre, et jamais eu vain, soit un conseil, soit un appui. Ii('s premiers arrivés au faîte teudrout la main à leurs camarades plus lents, moins habiles ou moins heureux. On a tant médit, depuis ([uebpie temps, de notre pauvre nature humaine, on a si complaisamment étalé s(‘s faiblesses, ses jalousies féroces et son âpre égoïsme, (pi’il est bon, (|uaud l’occasion s’en présente, de constater ces amitiés fraternelles, moins rares ((u’ou ne le pense généralement dans le monde des artistes.

Nos amis, pour resserrer les liens <|ui les unissaient, avaient formé une société qui, fondée à Rome vers I8()0, subsiste encore aujourd’hui. Ronuat eu avait été, j(; crois, l’initiateur, l’rappé des bous résultats obtenus par nue petite fraiic-maroimcrie artistique, Vücjiion, ci’éée (ptehpies années auparavant, il avait résolu de (jrouper dans une association fraternelle un certain nombre de camarades tpi’iin dîner rassemblait tous les mois autour de la même table. Ces réunions avaient commencé â Rome, dans une petite trattoria du Traustévère : après <lîner, on allait jouer aux dominos dans un cal(‘ diî voisinage. La nouvelle société n’était pas encore baptisée. Il lui fallait un nom à la fois original, ronflant et pas trop solennel : on le trouva dans le goût (pi’a valent la plupart des affiliés pour les marrons rôtis. Le cri des marchands de marrons, à Rome, était ; « Cald’ arrosti! » (Chauds! rôtis!) Ils convinrent de s’appeler les Cald' arrosti et adoptèrent la devise : Semper ardentes, (pii, en

Cil APÜ.

même temps tiu’elle rappelait leur dessert favori, convenait à l’entrain chaleureux de leur jeunesse.

Seinpev ardentes! Toujours ardents, toujours jeunes! Mieux (pi’aucun autre, Chapu devait rester fidèle à celte fière devise et conserver jusqu’au seuil de la vieillesse cette naïveté charmante, cet enthousiasme des premières années et aussi cette honté obstinée qu’aucun mécompte, (ju’aucune ingratitude ne pouvait lasser. « L’indifférence est la pire des choses, écrit-il à celle qui sera la compagne de sa vie; il faut aimer hien ou pas du tout. Le milieu, c’est l’anémie, le jésuitisme, cela ne veut rien dire. » Et, quelques années avant sa mort, il revient sur la même idée : « .l’aime passionnément la chaleur, la vie, tout ce qui est actif et vibrant. » Il ne mettait, d’ailleurs, eu pratique que la première partie de ses théories. Ami sûr et dévoué, il ue savait haïr.

Les premiers Cald’ arrosti furent Honnat, Chapu, Carpeaux, 1 lector Leroux, llenner, liofebvre, lliiot, de Coiiinck, Tony Uohert-I'leurv, Gaillard, Got, brillante élite à lacpielle se joignirent dans la suite Ghaplaiu, .1.-1*. Laureus, Moyaux, Th. Dubois, Daumet, Ealguièrc et cent autres parmi les meilleurs artistes contemporains. Plus tard, (piand les principaux membres de l’association furent devenus des « maîtres •’ éminents et recherchés du public, les modestes marrons du début furent sans doute remplacés par des truffes ; mais poulie moment il se dépensait dans ces réunions plus d’esprit (|ue d’argent. L’hiver, on s’attablait dans un petit restaurant du passage .louffroy; l’été, on organisait quel(|ue partie de campagne dans la banlieue, en souvenir des joyeuses excursions de jadis dans la campagne romaine. Le soir venu, chacun rentrait à son atelier, le cœur rajeuni par les sou-

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LES ANNEES DIFFICILES

venirs évoqués, l’esprit plus dispos, plus coiifiaut dans l’avenir...

la; temps n’était pas loin, d’ailleurs, où ces inconnus d’hier allaient devenir célèbres et voir la foule, jadis dédaigneuse, assiéjjer leurs ateliers. En 1807, le comte Duehatel était mort, laissant au.\ musées impériaux sou importante collection. lai veuve du {>éuéreux donateur avait distingué le talent de Chapu; elle le chargea d’exécuter le buste de son mari (l). La famille Duehatel était une des plus considérées de cette opulente bourgeoisie <jui trouva dans la monarchie de .luillet la plus complète satisfaction de ses ambitions politiques comme l’apogée de sa prospérité matérielle. Toul'hant au monde bonapartiste par ses origines et à la vieille noblesse par ses alliances avec les La Trémouille et les d’IIareourt, l’ancien ministre de Louis-Philippe avait su attirer soit dans sou château de Lagrange, soit dans son hôtel de la rue de Vareuues, une société choisie où aux noms les

(1) Né en 1803, le comte Duehatel se lança dès sa jeunesse dans la carrière du Journalisme, et fut un des rédacteurs fondateurs du Globe. .V la révolution de 1830, il fut nomme conseiller d’Etat; bientôt après (1833), il succédait à son père comme député de la Charente-Inférieure. Après avoir été ministre du commerce en 183V, et ministre des finances en 1837 et en 1839, il entra, en I8V0, dans le ministère Guizot, avec le portefeuille de l'intérieur. Le rôle actif rpi’il v joua le força, à la révolution de Février, de chercher un refuge en Aiijjleterre.

11 ne tarda pas toutefois à rentrer en France, mais son rôle politique était terminé. Il acheva sa vie dans la retraite, et occupa scs loisirs à former l importantc collection de tableaux que l'on sait. 11 mourut en 1867.

M. .Iules breton, dans sa Vie d'un artiste, écrit, à l'occasion d une visite qu'il fit au comte Duehatel, en 1862 : u 11 avait bien la physionomie dont Cha]>u a animé son buste : vaste front, sourcils spirituellement relevés, veux petits, d'un gris lumineux, les cils rares; le nez puissant, bien enraciné, retombant à corbin sur une bouche fine, quoique bienveillante, dont une indulgente ironie retroussait souvent les coins; le menton puissant, volontaire et proéminent; la tète forte. «

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plus brillants du faubourg Saint-Germain étaient mêlés ceux de quelques esprits d’élite, comme Yitet, par exemple, qui était un de ses plus intimes commensaux. Le succès (|u’obtint l’œuvre nouvelle du jeune sculpteur l’introduisit dans un monde d’amateurs riches et éclairés, dont l’estime devait se traduire plus d’une fois par d’importantes commandes. 1

l*en à peu, cependant, le talent de Chapu commençait à s’affirmer dans le grand public, et les demandes de bustes et de médailles devenaient chaque jour plus nombreuses. En même tem[)S que la veuve de Velpeau le [)riait d’exécuter en médaillon l’image de l’illustre chirurgien, le buste du docteur Civiale.lui était commandé pour l’Ecole de médecine; ])uis c’étaient le buste de l’abbé bruyère, curé de Saint-lùienne du Mont, et celui de Le l*lay (1), le grand économiste, avec le(juel il avait été en relation lors de l’Exposition nniverselle de 1807, et <jui lui avait commandé, pour une des galeries de cette Exposition, deux cariatides monumentales; puis une médaille de Duc, un buste de M. la*qiieiix (?J et un buste de jeune fille envoyé en 180Î) à une exposition de beau.x-arts de Eontaineblean.

Est-ce tout? Non pas encore. Dans ces années si admira-

(I) Le l’lay (Pierre-Guillaume-Fréiléric), né eu 1806, mort en 1882. Klève ilc l’Kcole pot vlcclmi(jue , il fut d’aboril ingénieur dans le corps des mines. Dès 1830, il SC fit connaitre par différents travaux scicntifi(|ues, <|ui lui valurent une jdace de jirofesseur à l’Kcole des mines. A la suite de l’Exposition de 1855, dont il avait été le coininissaire général, il fut noinnié conseiller d’Etat. 11 fut également le principal organisateur de l’Exposition de 1867. Le gouvernement im|>érial le récompensa des services qu’il rendit à cette occasion, en le nommant sénateur.

tfutre différents ouvrages scientitiques. Le l’lay a laissé de nombreux écrits sur des questions économiques et sociales. Son livre le plus considérable dans ce genre est : Les ouvriers européens, Paris, 1855.

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