‹ ChardinChapitre 9 sur 27 · LA MÈRE LABORIEUSE ( I 7 4 O · texte numérisé non relu

LA MÈRE LABORIEUSE ( I 7 4 O

Musée du Louvre.

Phot. A. Giraudon.

avec un orphelin, le petit Pierre, âgé seulement de quatre ans, en proie aux regrets et à la douleur. Le veuvage auquel Chardin se condamna devait durer neuf années et ne se terminer, en 1744, que par un second mariage avec une veuve de son voisinage et de sa condition, Marguerite Pouget, habitant rue Princesse. Chose au moins singulière et sur laquelle on n’a pas insisté assez, c’est au cours de ces longues années d’isolement que Chardin conçut ses ouvrages les plus familiaux, donna le Bénédicité et la Mère laborieuse, peignit la Gouvernante et le Négligé ou la toilette du matin; qu’il assembla toutes ces charmantes effigies enfantines : la Petite Fille aux cerises, la Petite Fille au volant, la Petite Maîtresse dJ école; qu’il peignit les Enfants jouant à lJoye ou aux cartes; enfin, fit le Toton et le Jeune Dessinateur. Certes, on sait bien que les fils de M. Godefroy, joaillier; que la petite fille de M. Mahon, marchand; que le fils de M. Lenoir, également marchand; que Mme Lenoir elle-même posèrent devant Chardin; il y a lieu de penser que Geneviève Barbier, l’épouse de Juste Chardin, et quelques-uns de ses neuf enfants, vinrent s’offrir au pinceau de leur beau-frère et oncle. Chardin, qui devait, jusqu’à son second mariage, demeurer dans la maison de ses parents, au coin de la rue du Four, emprunta certainement aux servantes de ceux-ci quelquesuns des types de ses scènes ménagères : ratisseuses, écureuses ou lessiveuses. Ses petites

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toiles de genre, assez anecdotiques dans leur perfection, devaient se contenter de ces modèles; mais, ce qui surprend, ce qui déroute un peu, c’est que des œuvres aussi accomplies, dans leur sensibilité contenue, dans leur discrétion maternelle affectueuse que le Bénédicité ou la Toilette du matin aient pu recevoir leur inspiration et leur caractère d’autres visages que ceux des deux êtres que l’artiste avait le plus aimés. Le persistant souvenir de Marguerite Saintard, de Marguerite-Agnès ne dut pas s’effacer de longtemps de la mémoire du peintre, et c’est cela, peut-on justement supposer, qui rend tous ces épisodes intimes, tout ce spectacle exquis des mères et des enfants si expressifs et si émouvants. Ce côté de l’art du maître, dans des toiles comme la Mère laborieuse, la Bonne Education, le Bénédicité et surtout le Négligé, du musée de Stockholm, est bien trop humain, trop senti, trop tendre pour qu’on puisse supposer que Chardin en ait conçu l’inspiration, aussi complètement qu’on l’a cru, en dehors de son cœur. Une sorte de précocité un peu triste, de mélancolie à peine marquée ont donné, dans ces œuvres, comme une espèce de moue boudeuse aux fillettes, de modération aux mères. Les petites filles déjà sont de petites femmes, et il est curieux de voir combien, même au moment des jeux avec les grands frères, dans les Tours de cartes ou dans les Jeux de l'oye, elles conservent de mesure et gardent une tenue

très digne de grandes personnes déjà graves.

Les mères et les fillettes de Pieter de Hooch, nées sous un ciel autrement brumeux que celui de notre Paris et qui sont peut-être dans l’inspiration les plus proches de celles de Chardin, n’ont point elles-mêmes cette espèce de retenue affectueuse, ce côté un peu guindé mais bien réel des bourgeoises françaises du dix-huitième siècle. Qu’on voie notamment l’adorable Cellier (De Kelderka mer) du vieux maître d’Utrecht, au musée d’État à Amsterdam ; la petite fille offre tout un côté mutin et joli, une grâce juvénile ; la mère, en faisant le geste d’offrir le pot de grès à sa fille, a le sourire heureux, l’allure accorte, l’aspect avenant des bonnes ménagères de la Hollande. En regard, la maman du Bénédicité, de la Mère laborieuse, du Négligé, de la Bonne éducation présente un aspect pensif, un accent de discipline, un souci du devoir, un ton de vertu qui sont bien apparents. Chez Pieter de Hooch, il y a, dans presque tous les ouvrages familiaux, un épanchement tendre; avec Chardin, au contraire, une réserve s’impose; mais tous deux, dans les mêmes motifs, ont le charme, tous deux l’intimité, tous deux ont de la vie et de l’animation. Une erreur, accréditée par les meilleurs des amis de Chardin au dix-huitième siècle, n’a pas permis que ce rapprochement avec le peintre hollandais, pas plus qu’avec Ter Borch ou Mieris d’ailleurs, fût tenté alors : et c’est avec Téniers le jeune, c’est avec l’Anversois

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peintre de beuveries, de tabagies et de « magots » des Flandres que Diderot, Bachaumont et d’autres ont accoutumé de comparer le plus souvent Chardin. Dès 1734, l’année où le maître exposa, place Dauphine, quelques ligures de caractère, le Mercure constate que celles-ci sont « dans le goût de Téniers. » Lorsque l’introducteur des ambassadeurs, M. de La Live de Jully, commande à Chardin cette réplique du Bénédicité à quatre personnages (actuellement chez Mme Jahan), il estime que c’est pour faire pendant à un Téniers de sa collection; et Diderot ( Salon de ip6ç) année où le talent du maître est à son apogée) ne craint pas d’établir un parallèle entre l’artiste flamand et son rival. Un tel rapprochement, devenu d’usage un moment chez les salonniers, étonne d’autant plus que Chardin débuta plutôt comme peintre d’intérieur, à la manière coquette, par des compositions étudiées rappelant François de Troy, notamment la Dame occupée à cacheter une lettre et une Dame prenant son thé, œuvres bien éloignées toutes les deux, autant parla facture que par le sentiment, du burlesque souvent trivial de Téniers.

Il y a un coin de Marivaux, de Duclos dans la mondanité de ces jeunes bourgeoises au gracieux visage, aux mains blanches, à la mise douillette et seyante, aux manches larges, en bonnets fins, en parure et bijoux. Avec l'Instant de la méditation du Salon de 1743, qu’on dit être le portrait de

Mme Lenoir tenant une brochure, il y a une même recherche de mise, une élégante grâce, le même bonnet enrubanné, le même pli du dos à la Watteau, le même abandon, la même joliesse. Mais dès 1746, avec les Amusements de la vie privée, dès 1751, avec la Serinette ou Dame variant ses amusements, il y a chez Chardin un tour plus austère dans la bourgeoisie; il y a une tenue moins libre, un maintien plus strict dans l’habillement, moins de fantaisie, moins de familier dans la personne. Un air de Mme Geoffrin est dans ces œuvres; il y paraît à l’agencement du mobilier, de l’intimité des pièces, aux préoccupations variées et spirituelles, à l’attitude, aux gestes, au costume même des deux modèles. Cette « coiffe nouée sous le menton », cette « mise si noble et si décente », cet « air de raison mêlé à la bonté » que Mme Suard discernait chez Mme Geoffrin; et « ce linge le plus uni et le plus fin », « cette netteté la plus recherchée de tous les côtés », que Diderot admirait chez la reine du royaume de la rue Saint- Honoré, est-ce que nous ne les avons pas devant nous avec ces deux dames dont l’une médite, à côté d’un rouet, sur un livre ouvert, et dont l’autre, offerte par le peintre à M. de Vandières, représente une jeune femme occupée de musique ?

Bien que Marmontel, historien des soirées du lundi et du mercredi chez Mme Geoffrin, n’ait point cité Chardin, à côté de Vernet, de Vanloo,

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de Le Moine, de La Tour et de Boucher au nombre des convives, il est à supposer que notre peintre, surtout vers le temps où il logeait au Louvre, prit quelquefois part à ces agapes. Le bonhomme, avec ses façons gauches et timides, son esprit vif en éclairs, sa simplicité narquoise et ingénue, devait plaire à la bonne femme. Et celle-ci, avec ses drôleries, ses reparties promptes, sa bonté cachée sous une sécheresse feinte, « son esprit et sa tête bien faite », était de nature à contenter, beaucoup plus que Boucher ou La Tour, le peintre de la Serinette et des Amusements (i). Il ressort de ces sortes de traditions qui se perpétuent autour de la mémoire des grands maîtres que Marguerite Pouget, nouvelle femme de Chardin, inspira les figures de ces derniers ouvrages. Le fait est que, si l’on prend le portrait de Fr.-Marg. Pouget gravé, en

(i) Le portrait de Mme Geoffrin en bonnet de guipure, assise devant un métier à tapisserie, donné par M. de Montcalm au musée de Montpellier, passa longtemps pour être de Chardin. On l’attribua un moment à l’un des Vanloo. Il est maintenant catalogué sous le nom d’Aved ; et tout, dans la manière, dans le fini et dans l’arrangement porte à croire qu’il est bien de ce peintre. Un portrait d’un faire analogue existe à l’Hôtel Carnavalet. Il passa pour représenter aussi Mme Geoffrin. Il est toujours attribué à Chardin, mais la désignation de la figure est changée; et il faudrait voir, dans cette bourgeoise élégante, coquette et bien mise, un petit rouet sur ses genoux, la physionomie couperosée, un peu souriante et assez belle, la femme même du peintre : Marguerite Pouget. Mais cela n’est rien moins que supposé.

ï 755, par Laurent Cars d’après le dessin de Cochin fils, et qu’on l’approche de la bourgeoise de la Serinette gravée par le même ou de celle des Amusements gravée par Surugue, on découvre, dans les trois visages, ce même air de santé, de maturité un peu pleine, de sagesse et de contentement qui caractérisait cette femme entendue. Normande d’origine, Marguerite Pouget, veuve en premières noces de Charles de Malnoé, « bourgeois et ancien mousquetaire », apporta dans le ménage ce ton d’économie, cette aptitude inlassable au travail et cette lucidité dans les questions d’argent, cette mesure dans les dépenses bien dignes de sa race, et qui feront dire un jour au comte d’Angiviller : M. et Mme Chardin « furent toujours très ménagers et même resserrés ». Sans inspirer à Chardin un amour du lucre incompatible avec le désintéressement dont le peintre avait toujours donné les preuves, elle le maintint dans le bon ordre et dans la prudence. Elle pensait ferme et droit, avait de la fierté, mais avec réserve, et disait fort bien : « C’est un des bonheur (sic) de la vie d’avoir [l’estime] de ces (sic) supérieurs et l’amitiés (sic) des honnêtes gens (i). » Sa raideur était sans malice et ne s’exerçait pas à blesser les gens. « C’est une veuve aimable et d’un vrai mérite »,

(i) Paul Ratouis de Limay, Un Amateur Orléanais au dixhuitième siècle : Aignan-Thomas Desfriches (1907). — Lettre de Mme Chardin à Desfriches.

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écrit Haillet de Couronne. Elle avait du bien, se tenait dans un rang assez haut de bourgeoise, mais n’était pas pimbêche et, par ses mœurs pures, si étrangères au ménage d’un Boucher et d’un Greuze, ne contribua pas peu à pousser encore son second mari vers ce caractère d’intimité, de cordialité, d’économie familière, vers cette façon de peindre distincte de tout ce que pouvaient concevoir alors les autres maîtres. Mariés à Saint-Sulpice, le 26 novembre 1744, en présence de « Jean Daché, agent de change et banquier, rue et paroisse Saint-Sauveur; Jean-Jacques Lenoir, négociant, bourgeois de Paris, rue Mauconseil,... amis de l’épouse ; Juste Chardin, menuisier-ébéniste du roy, Jacques-André-Joseph Aved, peintre du roy, conseiller en son Académie royale de peinture et sculpture, rue de Bourbon, amy de l’épouse », M. et Mme Chardin décidèrent d’habiter dans la rue Princesse, vis-à-vis le côté où Mlle Clairon avait son hôtel, dans la maison qui porte maintenant le n° 13, et que Marguerite Pouget apportait en dot (1).

La mort de Jeanne-Françoise David, mère du peintre (survenue le 7 novembre 1743), avait laissé ce dernier, toujours plus isolé avec son fils Pierre, dans le désarroi intime, le désemparement familial absolu. Marguerite Pouget, bourgeoise cossue et

(1) Un contrat reçu par Me Desmeures (Me Viau, successeur), notaire à Paris, le Ier novembre 1744, précéda le mariage.

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