‹ ChardinChapitre 14 sur 27 · I IO · texte numérisé non relu

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éclate avec feu, avec vigueur; et, quand Diderot écrit avec emphase : « Cet homme est le premier coloriste du Salon, et, peut-être un des premiers coloristes de la peinture », il exprime toute la vérité. Il faut admirer avec quelle passion le grand et fougueux critique défend celle-ci chaque fois que c’est Chardin qui est en cause. « Je ne pardonne point à cet impertinent Webb, dit-il durement, d’avoir écrit un traité de l’art sans citer un seul Français. Je ne pardonne pas davantage à Hogarth d’avoir dit que l’école française n’avait pas même un coloriste. Vous en avez menti, monsieur Hogarth; c’est, de votre part, ignorance ou platitude... Hogarth vivait encore il y a deux ans. Il avait séjourné en France ; et, il y a trente ans que Chardin est un grand coloriste » (Salon de ij6$).

Chardin n’avait jamais cessé de raisonner sur son art; il en possédait tous les secrets, et Diderot ne manque pas de vanter l’esprit avec lequel il en discourait toutes les fois que l’événement amenait ses saillies là-dessus. Dès qu’on l’y pousse un peu, « personne ne parle mieux que lui de peinture ( i ) » ; il a un « sens droit (2) » de tout ce qui s’y rattache; il « entend la théorie (3) » autant que la pratique de peindre; enfin, la longue patience et la continuité avec lesquelles il a toujours étudié lui ont

(1) Diderot, Salon de 1761 .

(2) Diderot, Salon de 1763.

(3) Diderot, Salon de 1759.

permis de connaître intimement la nature. Nul n’a, plus que lui, conscience à quel point celle-ci est fugace, à quel point elle est changeante; mais nul non plus ne sait mieux les moyens de la capter. Un long amour est nécessaire aux peintres qui essaient de la traduire. Il faut un entêtement, une absorption, un sacrifice continuels dans l’examen qu’elle impose à ceux qui veulent saisir les aspects de sa lumière. Écoutez Chardin; écoutez-le par la voix de Diderot (Salon de Comme il est vrai

à travers ses saillies ! Comme il est juste ! Et comme il atteint au défaut les autres peintres! « Messieurs, dit-il tout haut aux élèves, messieurs, de la douceur. Entre tous les tableaux qui sont ici, cherchez le plus mauvais; et sachez que deux mille malheureux ont brisé entre leur dents le pinceau, de désespoir de faire jamais aussi mal. Parrocel que vous appelez un barbouilleur, et qui l’est en effet si vous le comparez à Vernet, ce Parrocel est pourtant un homme rare, relativement à la multitude de ceux qui ont abandonné la carrière dans laquelle ils sont entrés avec lui. Lemoyne disait quil fallait trente ans de métier pour savoir conserver son esquisse, et Lemoyne n était pas un sot. »

A ce propos, on a longtemps fait grief à Chardin de son insouciance envers Fragonard; on lui a — non sans raison — reproché de s’être mis en contradiction avec lui-même et de n’avoir contrai-

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rement à ses conseils, offert, pour tous modèles, à ce jeune homme de dix-huit ans, que de petites estampes sans grand intérêt. La vérité est que Jean-Honoré, en arrivant de Grasse à Paris avec sa famille, avait d’abord essayé d’entrer chez Boucher. Sa voie était là. Ce capricieux eût aimé ce frivole; ce volage eût chéri ce charmant; ils se fussent l’un l’autre entendus dans le plaisir et la fantaisie; ils eussent goûté ensemble à la galante grâce, à la coquette volupté du même art, du même rêve et de la même pensée. Mais il arriva que Boucher ne voulut pas de Fragonard. Il conseilla à Françoise Petit, la mère de Jean-Honoré, de l’aller conduire à Chardin. Hélas! un monde entier séparait le vieux maître de l’adolescent. Frago, habitué au soleil, au plein air, à la clarté dès son enfance, étouffa dans la petite maison de la rue Princesse; il n’y resta que le temps d’apprendre à charger sa palette, à tenir son pinceau, et, dès qu’il put, quitta Chardin pour Boucher. L’abbé Gougenot, qui fut lié avec Greuze et Frago et porta tant de bons jugements sur les arts, avait dit de Chardin : « On ne peut trop l’inviter à faire des élèves qui puissent perpétuer le genre de talent dans lequel il excelle (i). » Le Nécrologe indique qu’il forma surtout des peintres dans l’histoire; mais, en réalité, Chardin, qui ne fit que peu d’élèves, eut surtout des

(i) Lettre sur la peinture, la sculpture et V architecture (Amsterdam, 1759).

Musée du Louvre.

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imitateurs. Nous avons vu Bachelier, Roland de la Porte et Desportes le neveu le pasticher dans les natures mortes. Mais, dans les figures, c’est bien autre chose! Et c’est Jeaurat; c’est Le Prince avec son Portrait d'une femme qui brode au tambour; c’est Lépicié avec son Tableau de famille ; enfin, c’est Voiriot. « Ces indignes croûtes, écrit Diderot de ces ouvrages, ont entraîné le suffrage public (1). »

Chose singulière, dans le cas de Chardin, il advint que son genre pictural, fait de sagesse et de probité, d’ordre et de perfection, influa surtout du côté des femmes. Qu’on voie à ce propos, au musée de Marseille, le Portrait du centenaire Anni bal Camoux et celui de la Vieille Femme par Françoise Duparc; un autre également de vieille femme par (Mme Guiard (Adélaïde Labille des Vertus). Une force étrange, un art robuste, bien mâle, est dans ces œuvres si voisines, par tant de détails de la facture, du genre de Chardin. Mais, surtout, qu’on voie les natures mortes de Mlle Vallayer (plus tard Mme Coster). Diderot leur trouve de la vérité; mais elles offrent bien d’autres qualités de la peinture : un relief, une coloration, une conscience et un soin dans l’exécution vraiment surprenants chez une femme.

L’entente que Chardin avait des beaux-arts, la

(1) Salon de 7767.

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sûreté, la rectitude de son jugement ne se firent pas utilement sentir du seul côté des élèves; on savait qu’il était modeste et disait à ceux qui voulaient l’entendre : « La peinture est une île dont j’ai côtoyé les bords. » Mais, modestie ne veut pas signifier ignorance. Et, dans le cas de Chardin surtout, modestie voulait dire honnêteté, talent, savoir. On le vit bien en l’an 1755, au moment où l’huissier et concierge de l’Académie, Reydellet, étant venu à mourir laissant la compagnie endettée de près de 10,000 livres, les académiciens, faisant appel à l’intégrité et au travail de Chardin, confièrent à ce dernier le soin de rétablir l’ordre dans des finances si compromises. Des honoraires médiocres étaient attribués à cet emploi, mais, ainsi que le bonhomme l’écrivit plus tard à d’Angiviller, « ce furent alors beaucoup moins ces honoraires que la satisfaction d’être utile à sa compagnie et l’empressement de répondre à sa confiance qui le déterminèrent à accepter (1). »

Tout le temps que dura cette gestion, Chardin (2) s’appliqua à maintenir l’ordre dans les modestes finances académiques; sa femme, plus d’une fois, l’aida dans cette tâche, et le peintre a écrit lui -même à M. le comte d’Angiviller que, sans les secours de cette auxiliaire, il eût « été

(1) Archives nationales, O1 1924. Lettre de Chardin à M. d’Angiviller (21 juillet 1778).

(2) Jusqu’en 1774, cinq ans avant sa mort,

souvent fort embarrassé de bien des détails de cette place très étrangère aux arts (i). »

La tenue des livres, le recouvrement des capitations (2) n’étaient pas les seules tâches ingrates de ce mandat de confiance. Il fallait encore batailler';, par l’entremise et la protection du surintendant, auprès du contrôleur général des finances. L’opiniâtreté que Chardin apportait à défendre les intérêts de sa compagnie n’avait d’égale que la probité avec laquelle il rendait compte de sa gestion à ses collègues. Nous verrons qu’en 1774, le 25 décembre, avant de résigner ses fonctions de trésorier entre les mains de Guillaume Coustou, il s’accusa d’un déficit de 403 livres sur la caisse, provenant, faisait-il observer, « de diverses omissions de dépenses ou autres erreurs faites successivement dans les comptes annuels depuis le commencement de son administration. » Enfin, il s’offrait à combler de ses deniers personnels cet écart d’argent. L’Académie entière, touchée d’un désintéressement et d’un zèle si rares, repoussa cette proposition, vota de chaleureux remerciements au vieux maître et décida, en souvenir de ses dix-neuf années d’administration intègre, d’ac-

(1) Archives OU924. Chardin à M. d’Angivîller.

(2) On lit dans Vernet ( Livre de raison): « Payé à M. Chardin, pour la capitation de l’année 1761 et 1762 : 120 livres. » Et : « May 1764 : Payé à M. Chardin, pour la capitation de 1764 : 30 livres. »

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crocher dans sa salle des délibérations, en témoignage d’honneur, le portrait au pastel que La Tour lui-même avait fait de Chardin.

Celui-ci ne donna pas que dans ces circonstances la mesure de son intelligence et de son honnêteté. C’est aussi comme « tapissier », c’està-dire comme ordonnateur des tableaux au Salon du Louvre, que Chardin fit preuve, à plus d’un moment, de sa sagacité et de sa clairvoyance envers des collègues difficiles à contenter. Cette charge appartenait avant lui à ce charmant peintre ami de Marmontel, le « bonhomme » Portail. Et, ce ne fut que quand Portail mourut, en 1759, que M. de Marigny, ratifiant le choix de l’Académie, nomma Chardin à sa succession. Mais le peintre de 1* Éducation et de la Mère laborieuse était un si bon et si brave homme, il avait tant de bienveillance et d’aménité qu’en aucun cas sa bonne foi et sa tolérance ne furent prises en défaut. Encore qu’il eût un fonds d'ironie assez vive, il ne donna jamais dans le travers bien humain de mettre en évidence les laideurs ou défauts des autres; il s’employa toujours, au contraire, à les tempérer. Diderot, qui apportait en tout le feu de l’imagination la plus excessive, a noté souvent de l’ironie ou de l’humeur dans le choix que Chardin assignait à l’emplacement des œuvres. Au début du Salo?i de ijôç, il écrit : « Ce tapissier Chardin est un espiègle de la première force; il est enchanté quand il a fait

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quelques bonnes malices; il est vrai qu’elles tournent toutes au profit des artistes et du public; du public qu’il met à la portée de s’éclairer par des comparaisons rapprochées; des artistes entre lesquels il établit une lutte tout à fait périlleuse. Il a joué, cette année, un tour pendable à Greuze, en plaçant V Enfant qui joue avec le chien noir entre la Jeune Fille qui fait la prière à l'Amour et celle qui envoie un baiser. Il a trouvé le moyen, avec un tableau de l’artiste , d’en tuer deux autres. » Au fond c’est là de l’humour de Diderot. Et c’en est aussi quand le même écrit, au cours du Salon de 1761 , qu’ « on a caché le Repos de la Vierge » de Francisque Millet et que « c’est un bon office de M. Chardin » ; ou bien (Salon de 176g) que Bachelier doit aller « remercier M. Chardin qui a eu le secret de bien cacher son tableau ». « Ah! monsieur Chardin, dit-il ailleurs, si Boizot eût été de vos amis, vous auriez mis son Télémaque et Calypso dans l’endroit obscur, à côté du Repos delà Vierge de Millet. » Ou bien : « Grand merci, monsieur Chardin; sans vous, j’aurais peut-être admiré la Colonnade de Machy, et sans le voisinage de la Galerie de Robert. » Et encore, à propos de la Marche de bohémiens de Boucher : « Cela est mauvais et Chardin le sait bien. » Enfin, en 1765. l’année où Chardin a exposé Y Hector reprochant à Pâris sa lâcheté, l’œuvre si fade de Challe, « entre deux morceaux de Vernet et cinq de lui qui sont

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autant de chefs-d’œuvre de vérité, de couleur et d’harmonie » : « Monsieur Chardin, on ne fait pas de ces tours-là à un confrère ; vous n’avez pas besoin de ce repoussoir pour vous faire venir en avant. » Mais ce sont là railleries gratuites de Diderot, et encore des plus douces! Ce terrible homme mettait son génie outrancier dans tout ; et Chardin, son ami, son demi-dieu, son maître, n’a pas échappé à ses boutades. Celles-ci n’empêchent pas que Chardin ait apporté autant de sagesse que de dévouement à l’organisation si ingrate de ces Salons du Louvre.

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