CHAPITRE VI
ES amateurs français comme MM. de Laroque et de la Live, MM. du Luc et de Saint-Florentin, le goût des tableaux de Chardin s’était étendu à l’étranger; le comte de Tessin l’avait importé en Suède, le prince de Liechtenstein en Autriche; la cour de Russie, à l’instar de la cour de France, avait commandé quelques toiles à l’auteur; enfin, en Angleterre, on avait vu le Château de cartes , gravé par Lépicié, répandu grâce aux soins du British Magazine, donner une très grande popularité à l’artiste. En fait, la gravure a beaucoup aidé au retentissement du nom du vieux maître; elle lui a valu, grâce au talent de Lebas, de Cochin père et fils, de Lépicié, de Surugue, d’ Aveline, de Fessart, de Fillœul, de Cars et des deux Flipart, une espèce de gloire auprès des petites bourses, des menus con-
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naisseurs, des bourgeois modestes, du peuple. Une planche comme celle du Négligé ou la Toilette du matin , une autre comme la Dame prenant son thé étaient en vente chez Lebas aux prix modiques d’une livre dix sols et d’une livre; et, comme écrit Diderot, l’originalité de lapeinture de Chardin « passant dans la gravure », il n’était pas surprenant qu’à ces prix-là l’œuvre du ; grand artiste acquît de la réputation ailleurs que chez les possesseurs d’œuvres originales. Mariette — qui ne voit jamais sans humeur le succès du genre de Chardin dans les arts — a dû, à son grand regret, constater ce triomphe auprès du public. « Les estampes qu’on a gravées d’après les tableaux de M. Chardin, écrit-il, n’ont pas fait une moindre fortune fque ses peintures] ; elles sont devenues les estampes à la mode qui, avec celles de Téniers, de Wouvermans, de Lancret, ont achevé de porter le dernier coup aux estampes sérieuses des Le Brun, des Poussin, des Le Sueur et même des Coypel. Le gros public revoit avec plaisir des actions qui se passent journellement sous ses yeux, dans son ménage, et leur donne sans hésiter la préférence sur des sujets plus élevés. » Encore que cette préférence ait le don d’affliger Mariette, elle a du moins le bon sens et la raison pour elle. Et, des riches acheteurs à quatre ou cinq cents livres jusqu’aux petits amateurs qui n’ont qu’une livre à donner, un mouvement se fait, s’accentue avec plus de force chaque jour