LA TOILETTE DU MAT] N
Musée de Stockholm.
autour de Chardin. Le Mercure le constate en 1761 : « Il n’est point, écrit-il, de cabinet en Europe où ses ouvrages ne soient admis au rang de ceux des meilleurs artistes. » Et Diderot, vers 1763, faisant une espèce d’examen de l’état de la peinture à l’époque, ne voit guère, au milieu de la tourbe des peintres, que trois ou quatre grands noms à placer hors de pair : Vien, Greuze, Vernet et notre bonhomme. Pour le reste, cela ne vaut pas grand’chose : Pierre est un cuistre, Doyen est « un Ulysse froid » ; Deshayes, Brenet et Lagrenée n’ont ni force ni âme; et le critique dit nettement à Hallé, fabricant de grands sujets pompeux et mornes : « Vous m’ennuyez, monsieur Hallé, vous m’ennuyez! »
Les distinctions officielles étaient venues à leur tour honorer Chardin. Reçu de l’Académie en 1728, le 28 septembre 1743 il était fait conseiller. Pensionné du roi, il venait en outre, le 30 janvier 1765, d’être nommé, à la mort de Michel-Ange Slodtz (1), officier de l’Académie royale des sciences, belleslettres et arts de Rouen. Enfin, depuis 1757
(1) « Nous avons perdu cette année un habile statuaire; c’est René-Michel Slodtz (dit Michel-Ange Slodtz). Il naquit à Paris en 1705... Il gagne le prix de l’Académie à vingt et un ans; il part pour Rome; il s’y instruit, il s’y distingue » (Diderot, Salon de 65). Slodtz avait travaillé aux bas-reliefs de Saint-Sulpice. Il demeurait, au reste, près de là « rue des Canettes, la première porte cochère à droite du côté de Saint-Sulpice »> et se trouvait ainsi des voisins de Chardin.
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(13 mars), îe roi, sur les instances du directeur des Bâtiments, M. de Marigny, avait octroyé à Chardin le logement laissé vacant aux galeries du Louvre par suite du décès du sieur Marteau, graveur. Ce logement portait le n° 12 et se trouvait situé proche le n° 1 1, ou Greuze habitera dès 1769, et le n° 13, à Forfèvre du roi : Aubert FAvignonnais.
M. et Mme Chardin ne laissèrent pas sans regret leur petite maison de la rue Princesse, le voisinage du menuisier Juste et celui de cette grande foire Saint-Germain qu’un incendie viendra consumer cinq années plus tard, en 1762. Ils importèrent au Louvre, en plus de leur bonhomie et de leur bienveillance, une cordialité, une franchise, une aménité simple qui les firent bien voir de tous leurs voisins. Ceux-ci, même les plus célèbres, n’avaient pas plus de fierté; et il n’y eut jamais rien, dans la vie des peintres, de plus familier, de plus amical et de meilleur que cette existence, douce et mitoyenne, aux galeries du Louvre. Un voisinage perpétuel, de petites obligations réciproques, comme par exemple l’éclairage des corridors, que Mme Chardin et Mme Desportes entretenaient tous les soirs moyennant six livres par année, des invitations les uns chez les autres, des prêts de livres, pinceaux, toiles et couleurs, d’outils amenaient un va-et-vient continuel de Chardin chez Lépicié, de Cochin chez Gabriel, d’Hubert
Robert chez Vernet, de Pajou chez Pigalle, de Restout chez Tocqué, de La Tour chez Fragonard.
A l’occasion des fêtes, des expositions de l’Académie, des libéralités du roi aux peintres ou aux sculpteurs, se donnent dans les galeries des dîners et des réjouissances, des réunions simples; un rapprochement permanent s’établit dans le travail et dans l’amitié. Tout le jour, c’est une activité dans les ateliers. Menière, Gounod, Robin, le joaillier, le fourbisseur et l’horloger du roi, cisellent et liment dans les métaux; Roettiers l’orfèvre, Aubert son émule frappent sur l’or et l’argent; Guay grave sur la pierre, et Cochin, l’ami le meilleur de Chardin, sur le cuivre; on sculpte, on martèle à grand coups de ciseau chez Pajou, chez Le Moine et Pigalle; on peint chez Chardin, chez Vernet, chez Tocqué, chez Vanloo; on dessine chez Jean- Jacques-Augustin de Silvestre, « maître à dessiner des enfants de France » ; et, de toutes parts, on rit, on chante, on parle en travaillant. Un air de bonheur est dans ces logettes, autour des chevalets et des établis.
Vernet, des premiers (bon père et bon époux et qui chérit si bien ses enfants, Livio, le savoureux Carie et la douce Émilie, plus tard Mme Chalgrin, promise à un destin si atroce, enfin sa souffrante et pauvre femme) est des mieux reçus chez Chardin. « Ils se lièrent d’amitié », dit Lagrange; et François Vernet, le frère de l’artiste, d’abord peintre et
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marchand d’estampes dans la suite, y gagne un logement rue Princesse, « dans une maison appartenant à M. Chardin ». Ce dernier en recouvre les loyers sur Joseph.
A cette amitié il faut joindre, à l’honneur de Chardin, la forte, l’inaltérable amitié de Charles- Nicolas Cochin. Fils de Cochin le vieux, Charles- Nicolas a hérité de la tendresse de son père pour le peintre; et, bien que différent de ce dernier, Cochin le fils, homme de fête et de plaisir, ne s’employa pas moins, durant toute la partie fortunée de sa vie, à ramener l’attention et les bienfaits du roi et de M. de Marigny vers le vieux et bon maître. Aussi, aux galeries du Louvre, M. et Mme Chardin n’eurent-ils jamais de voisins meilleurs ni plus assidus que Charles-Nicolas et sa très digne mère, née Marie-Magdeleine Hortemels, qui avait comme son fils, son mari et aussi ses sœurs, un talent si parfait dans la gravure. Un véritable ami des uns et des autres, un correspondant fidèle autant qu’estimé de Chardin et Cochin, fut l’excellent dessinateur Orléanais Desfriches. Desfriches était doué d’un talent très fin de paysagiste; il avait une bonne femme et une belle fille dont Perronneau à laissé des portraits d’un bleu et d’un rose tendre très agréables ; il avait du bien et possédait, nous dit son biographe M. Paul Ratouis de Limay, « à quatre kilomètres d’Orléans, une maison de campagne appelée la Cartaudière ». C’est de
Phot. A. Giraudon.
LE SINGE ANTIQUAIRE ( l 7 4 O ) .
Musée du Louvre.
cette jolie demeure bien champêtre, située entre Loire et Loiret, qu’Aignan-Thomas Desfriches croqua tant de vues charmantes et de menus aspects du côté d’Orléans. C’est de là aussi qu’il correspondait avec ses amis parisiens : Cochin, Descamps, Doyen, Jombert le libraire, Natoire, Perronneau, Hubert Robert, Vien, Watelet, Wille et aussi Chardin. Dans toutes ces galeries du Louvre où Desfriches ne compte que des amis, l’Orléanais n’en a pas de meilleurs que les Chardin. « A propos, lit-on dans une lettre de Cochin (du 17 novembre 17 78) adressée de Paris au provincial, il ne faut pas que j’oublie (car je serais battu) que M. et Mme Chardin vous font mille complimens (1). »
Une autre fois, — dix ans plus tôt, en 1768, — il y eut beaucoup de grippes l’hiver dans Paris : « Soufflot a eu une bonne secousse », jombert, les Coustou ont été atteints, enfin « Mme Chardin est violemment malade (2) ». Au reste elle ne l’est pas au point de ne pouvoir écrire elle-même. En avril de la même année, aux beaux jours, elle fait part à Desfriches que M. Chardin a bien soutenu l’hiver; elle a eu « à peu de choses près une fluction de poitrine ». Il y a eu bien des malades, ajoute-t-elle» Vous sçavez sans doute que M. Restout est mort le premier jour de l’an; vous sçavez peut-être aussy
(1) Paul Ratouis de Limay, Un Amateur Orléanais au dixhuitième siècle : Aignan-Thomas Desfriches (1907).
(2) P. Ratouis de Limay, ibid.
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qu?il avait i ,200 livres de pension ; le roy vien d’en accordée 600 livres à la veuve et le logement au fils. Comme je sçais l’interrés que vous prenez à ce qui nous regarde, je vous fait part, monsieur, que des autres 600 livres de pension, le roy en a accordé 300 livres à M. Chardin et même somme à M. Dumont (1), qui avait sollicité; mais M. Chardin n’en avait rien fait. Nous avons reconnüe à cette occasion le cœur et l’amitiés de notre bon ami M. Cochin qui saisie les moments de rendre service (2). » Par son logement chez le roi autant que par les charges qu’il occupait au Salon et à l’Académie, j.-B.-Siméon se tenait en rapport constant d’amitié avec quelques hommes distingués du siècle. Un grand nombre d’artistes : Silvestre, Roettiers le médailleur, Germain, Lemoyne, Aved, Le Bas, Desfriches, Cochin, Michel Vanloo, Wille et Laurent Cars avaient de ses ouvrages. Il en possédait des leurs en échange. De Troy père, Vanloo, Boucher, Fragonard étaient au rang des
(1) Dumont, dit le Romain, qui avait été reçu à l’Académie en même temps que Chardin.
(2) P. Ratouis de Limay, ibid. Il est facile, à ce propos, d’établir, à l’aide des documents des Archives nationales, l’état des pensions dont Chardin fut appelé successivement à bénéficier : 1752 : 5°° livres; 5 mars 1763, « en considération des soins et peines qu’il prend lors de l’exposition de tableaux au Louvre »» : 200 livres; 29 mars 1768; 300 livres provenant de la pension de Restout, décédé; le 26 juillet 1770: augmentation de 400 livres prises sur la pension de Boucher, après décès de ce dernier.
principaux qui figuraient chez lui; il avait aussi un beau Vernet qui « représentait la vue d’une habitation du Grand Seigneur sur le Bosphore et plusieurs femmes du harem se baignant devant Sa Hautesse ». Enfin, en dehors des peintres, statuaires et graveurs, il avait noué quelque liaisons suivies avec des écrivains comme Diderot, comme Panard, comme Sedaine ; avec un musicien comme Rameau; des médecins comme Levret et Louis; des négociants comme Godefroy, Lenoir et Mahon.
Aussi, en dehors de ces scènes du genre où il excellait, Chardin peignit-il quelques portraits de femmes et d’hommes empruntés aux traits de plusieurs de ses amis. Si l’on écarte aussitôt, de ces œuvres plus rigoureuses, la Femme à la brochure actuellement au Louvre, où M. Lacaze a longtemps cru voir le Portrait de Mme Lenoir (lJ Instant de la méditation) exposé en 1743, enfin le portrait de Mme Geoffrin, donné actuellement à Aved, que possède le musée de Montpellier, il n’est pas possible de signaler de portraits de femmes bien authentiques de Chardin. Edmond et Jules de Goncourt ont signalé le Portrait F une vieille femme caressant un chat entrevu par eux chez Mme de Conantre; mais, ils n’ont pas donné une attribution nette de cette œuvre à Chardin. 11 est bien plus aisé de reconnaître l’artiste aux physionomies d’hommes, empreintes de sa maîtrise, arrivées jusqu’à nous. L’une des plus complètement réussies
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du genre est le fameux Chimiste dans son laboratoire, appelé plus tard le Souffleur, qui n’est autre que le portrait du peintre Aved (i). Ce tableau, par la figure centrale éclairée avec un ménagement heureux autant que par les accessoires qui lui forment un cadre, étonna tous ceux qui ne connaissaient Chardin que dans les petits sujets de sa manière ancienne. Exposé à nouveau, en 1753, sous le titre du Philosophe occupé de sa lecture, il ne suscita pas moins d’enthousiasme et de surprise. « La couleur de ce tableau — écrit Estève alors — est d’une fraîcheur reposée et plus moelleuse que tout ce que vous avez jamais vu de ce peintre. On peut dire que M. Chardin acquiert tous les jours (2). » Il y a une légère exagération dans ces mots. Le portrait d’Aved a été exposé à nouveau récemment, et il a été permis de voir que, s’il étonnait par les dimensions et charmait par plus d’un détail, il n’offrait pas, autant que bien d’autres ouvrages de l’artiste, cette tonalité exquise, ce « fondu » , ce fluide et précisément ce « moelleux » admiré par Estève.
En 1746, Chardin avait exposé, au salon du Louvre, le Portrait de M. Levret, de lJ Académie royale de chirurgie, et il offrait, en 1757, à la vue du public , un autre Portrait en médaillon de
(1) A M. Paul Bureau.
(2) Lettre à un ami sur V exposition des tableaux faite dans le grand salon du Louvre.
LE SOUFFLEUR (PORTRAIT d’aVED, 1737)
Collection Paul Bureau,
M. Louis, professeur et censeur royal de chirurgie . Le portrait d’Antoine Louis, avec la plénitude et l’éclat du large et beau visage ouvert, l’expression du regard, l’onduleux et le fini de la perruque, est des meilleurs parmi ceux que Chardin a peints.
Il convient de signaler, au nombre des autres œuvres extrêmement rares de J.-B.-Siméon dans ce genre, « son portrait par lui-même et le portrait de d’Alembert », indiqués par Dussieux, à Stafford-house; un Portrait de Rameau, en habit rouge, au musée de Dijon, dont la figure très fine, d’une douce bonhomie inspirée, est d’un bel ovale; enfin, un Portrait de François Panard, le chansonnier ami de Marmontel, en manches de dentelles, veste brune et jabot, est de l’effet le meilleur. De tous ces portraits, inégaux de valeur et même d’attribution, dont le temps n’a laissé subsister qu’un petit nombre, un se place toutefois hors de pair : c’est le très beau Sedaine, exposé en 1907 et dont M. P. -A. Cheramy fut l’heureux possesseur. La touche, ici, n’est pas hésitante ainsi qu’elle est dans le Chimiste, ou d’une dureté un peu froide, ainsi que dans le Rameau ou le Panard; elle est douce en étant ferme, onctueuse en même temps que solide. Michel est représenté dans ce moment de sa vie où, son père étant mort et lui n’étant pas encore entré chez Buron, il gagnait péniblement, en taillant des pierres, le pain quotidien pour sa mère et ses frères. Michel est tourné aux trois
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quarts en avant : il regarde devant lui; il porte un chapeau et un habit de maçon ; il tient solidement un marteau à la main. C’est un garçon droit, éveillé, charmant, à la figure vive et pétillante. Un menton imberbe, un nez court et bien fait, un petit air de raillerie aux lèvres, une allure assez ingénue d’adolescent, n’est-ce point tout Sedaine vers ce temps de sa vie où il était philosophe et poète sans le savoir? Le portrait, à demi visité de soleil, à demi baigné d’ombre, que J.-B.-Siméon a tracé d’un ami si semblable à lui par tant de rapports du cœur et du talent, demeure, avec sa tonalité tendre, sa note en mineur et son aspect clair, l’un des plus limpides et des plus frais que le merveilleux maître ait peints de toute sa vie. Un ouvrage aussi parfaitement heureux que celui-là, — et le Rameau, le Panard et YAved admirés, — la question des figures peintes de Chardin — que les Goncourt déclaraient pleine de mystère — n’en demeure pas moins singulière. Toutes les controverses ont été émises (1) sur ce sujet obscur; une opinion générale a pourtant pré-
(1) MM. de Goncourt notamment, après avoir admiré chez M. E. Marcille « un portrait de femme non signé, dans lequel, à leur jugement, tout est de Chardin sauf la tête », avaient risqué cette hypothèse : « Le compagnon d’atelier, l’ami d’Aved, n’aurait-il pas quelquefois habillé un portrait d’Aved, qui serait alors un Chardin jusqu’au cou? » Cette hypothèse, non invraisemblable, expliquerait bien des confusions, autoriserait des attributions souvent aventureuses. Elle est trop facile pour être adoptée sans examen.
valu : c’est que Chardin — ses petites scènes familières des enfants et des femmes mises à part — ne paraît pas avoir excellé, autant que dans les autres genres, du côté du portrait. Plusieurs reproches — notamment pour le Portrait Æ Aved— lui furent souvent adressés quant au manque de relief de ses figures. L'artiste eut conscience autant que personne de ces faiblesses, et nous verrons plus tard quelle gageure insensée pour un homme de son âge il tentera un jour pour se surpasser. Nous assisterons à ce fait prodigieux dans les annales des arts d’un peintre presque octogénaire retrouvant tout à coup, vers la fin de sa vie, dans un genre qui ne fut jamais le sien, une vigueur de jeunesse, une affirmation de force, un sursaut de volonté dont il n’est pas d’exemple dans toutes les écoles. Parvenu au déclin d’une vie déjà longue, à la veille de mourir, Chardin — vainqueur enfin de soixante années de tâtonnements et de recherches dans les beaux-arts — exécutera ces pastels du Louvre égaux aux portraits les meilleurs des maîtres. Un renouvellelement admirable de son talent ancien apparaîtra dans ces pages ultimes pour étonner ceux qui l’accusaient le plus de répétition. Un éclaif de génie animera ces œuvres d’une puissante vieillesse. Aux critiques sur son manque de sûreté dans le portrait, sur sa monotonie et sur ses défaillances, Chardin réservera la réplique inouïe de ses pastels;
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à ceux qui doutaient des ressources de son talent, il répondra par cette finale éclatante.
Loué des uns, honoré des autres, estimé par tous pour sa valeur et sa droiture, il eût pu mener aux galeries du Louvre une vie considérée et sans infortune; mais, depuis longtemps déjà, une ombre obscurcissait ce tableau de son bonheur; un souci secret, refoulé longtemps mais enfin public, affligeait le bon et vieux maître. Chardin, depuis vingt ans déjà, souffrait dans son fils, dans le peintre de Mathathias, dans ce Pierre Chardin dont la fin devait demeurer si mystérieuse et qui, avec le talent dont il était doué, avec sa facilité et un peu plus de mesure, eût pu convenablement recueillir l’héritage de son nom.
Enfant du peintre et de Marguerite Saintar, Pierre (né en 1731) avait reçu de sa mère une langueur de santé, une nervosité d’âme et surtout une sensibilité extrême de caractère qui ne manquèrent pas d’être, plus tard, funestes à tous ses projets.
Assez doué sous le rapport de l’instinct, Pierre Chardin était loin de posséder cette pondération, ce sentiment de l’ordre, enfin cette santé, cet équi-
libre dans la nature auxquels son père avait dû de triompher de tant d’obstacles. « Un raisonneur fort peu raisonnable », voilà comment Cochin — qui l’aimait et le protégeait pourtant — a jugé ce garçon. « Une tête mal organisée », un être fantasque
Collection de Mme Jahan-Marcille.
et toujours tourmenté, un inquiet de son art, jamais heureux, toujours chagrin, rebuté au premier échec, sans suite dans le talent et la volonté, voilà le fils d’un pareil maître ! J.-B.-Siméon, qui se montra toujours très attaché à cet enfant, ne sut pas l’astreindre assez à sa forte discipline, à sa règle austère, à ses principes corrects d’étude et de patience; il espéra trop de l’impulsion de ce tempérament emporté et jugea, — mais mal — que l’inspiration et l’habileté suppléeraient, plus tard, au travail et à la technique. Lui, qui avait dit avec tant de raison : « Il faut apprendre à l’œil à regarder la nature », il hésita dans l’éducation artistique de son fils : il ne le maintint pas assez solidement dans la règle; enfin il eut le tort, impardonnable de la part d’un peintre de sa valeur, de l’éloigner trop tôt de la réalité, et de pousser son goût, pourtant assez fin, du côté d’un genre éloigné de toute vie et de tout sentiment. Chardin — qui le croirait? — orienta son fils vers les sujets de l’histoire et de la mythologie; lui, le peintre libre entre tous, l’ennemi de tout talent officiel, le poète émouvant de la vie simple, un intimiste exquis, — plus grand que les Flamands et les Hollandais, — le seul depuis les Le Nain qui ait eu cette saveur, accomplit cette action inexplicable et folle d’engager dans la voie d’un art de convention un jeune homme adroit et qui, peut-être, sans ce départ initial, eût mieux fait.
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Ce n’est pas que Pierre Chardin fût dénué de finesse ou se fît de lui-même une idée trop haute ; mais il eût voulu parvenir du premier coup à la per» fection; une négligence foncière empêchait celle-ci d’aboutir. Il avait du moins conscience de sa faiblesse; i! sentait les défauts de ses travaux; mais il sentait vivement aussi — et c’est là son excuse - — - les qualités de ceux des autres. « Un jour — écrit Diderot à Falconnet (1766), le fils de Chardin et quelques élèves en peinture considéraient ensemble un tableau de Rubens. L’un disait : « Mais « voyez donc comme ce bras est contourné. » ■ — Un autre : « Appelez-vous cela des doigts? » — - Celui-ci : « Et d’ou vient cette jambe? » Celui-là : « Comme ce col est emmanché! Mais toi, Chardin, tu ne dis rien? — Pardonnez-moi : je dis qu’il faut être f..... bête pour s’amuser à relever des guenilles dans un chef-d’œuvre où il y a des endroits incompréhensibles, à dégoûter à jamais de la palette et du pinceau. » Cette réponse — malgré le découragement qu’elle atteste — n’est déjà pas si mal. Elle dénote assez que tout n’était pas vide en cette tête mal faite et qu’un jugement sain inspirait parfois ce garçon inquiet.
Destiné au prix de Rome, qu’il remportait à vingt-deux ans, en 1754, avec un Mathathias, tableau fort peu remarquable mais cependant meilleur que tous ceux de ses rivaux, Pierre était admis à l’école dite des Elèves protégés, fondée
jadis au Louvre par M. de Tournehem. Quelque temps après ce début heureux s’ouvrait à Versailles, en avril 1755, dans les appartements du roi, l’exposition des œuvres des jeunes pensionnaires. Chardin fils y parut avec un Alexandre A endormant avec une borde dans la main, catalogué ainsi par le duc de Luynes : « Par Chardin, âgé de 22 ans, qui n’est que depuis vingt mois dans l’école. » Appelé enfin à Rome trois années après, Pierre fut reçu à l’arrivée par Joseph Natoire, successeur de de Troy, alors directeur. Chardin fils, à peine installé, se montra turbulent et coléreux, chercha querelle à Natoire au sujet des logements et, ne se soumit point à l’étude des maîtres. L’intervention de Cochin et de M. de Marigny qui le tancèrent par lettres, mais assez doucement à cause de son père, amena seule un peu d’ordre au milieu de sa conduite. Il n’apparaît pas que la fréquentation des chefs-d’œuvre des grands Italiens l’aidât beaucoup à trouver sa voie dans les arts. En résumé il languit à Rome et ne produisit d’assez bien que quelques petites sanguines des environs, données par lui à l’architecte Trouart, où s’annonce un émule assez bon de Robert.
Revenu en France en 1762, Chardin fils n’y fit pas merveille. Cochin avoue qu’il avait « une couleur assez harmonieuse et de l’intelligence pour les effets » ; mais ajoute-t-il aussitôt « il est resté peu de tableaux de lui parce que, ne pouvant jamais
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se satisfaire, il n'en achevait presque aucun (1) ».
En 1767, M. le marquis de Paulmy se rendait auprès de la République de Venise en qualité d'ambassadeur de France. Sur la recommandation de Doyen, il emmena Chardin fils avec lui. Ce séjour, le second du jeune homme en Italie, devait se terminer de la manière la plus tragique. « Il resta avec M. de Paulmy tout le temps de son ambassade, écrit Cochin dans ses notes; mais, il ne revint pas en même temps : il resta à Venise, et, peu d'années après, on apprit qu'il était tombé dans un canal et qu'il s’y était noyé. » Le secret de cette fin — placée par les biographes en 1768 — n’a jamais été bien élucidé. Le coup n'en porta pas moins vivement sur le père. Chardin avait une affection profonde pour ce fils manqué de son génie; il espérait malgré tout en lui pour l’avenir. Cette mort fut l’événement le plus douloureux de sa vie; il en garda toujours le navrant regret.
(1) Lettre à Haillet de Couronne. M. Laperiier possédait un de ces tableaux .
Phot. Hanfstaengl.
LA GOUVERNANTE ( I 7 3 9 ) Vienne, g-alerie Liechtenstein»