‹ ChardinChapitre 17 sur 27 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

l’effort final et la mort

ES ennuis principaux de ces années dernières de la vie du vieux maître — joints aux soucis d’une santé chancelante — provinrent tout d’abord de l’éloignement que le nouveau roi imposa à M. de Marigny. A l’avènement de Louis XVI, Charles-Claude La Billarderie comte d’Angiviller prit la direction des bâtiments, jardins, manufactures et académies. Dévoué au règne qui commençait, de nature hautaine et de peu de goût, le nouveau directeur général s’appliqua de toutes ses forces, dès son avènement, à détruire le ton d’indépendance et d’initiative, l’originalité et la fantaisie, enfin l’émulation que M. de Marigny, homme bien plus éclairé, avait suscités partout dans les arts. Le gouvernement de ces derniers devint, entre ses mains, une manière d’administration. La rigueur

dont il fit montre, aussitôt son élévation, contre tout ce qui pouvait rappeler, à ses yeux prévenus, l’autorité de son prédécesseur, ne fut pas sans jeter un trouble assez grand dans le monde des peintres, graveurs et statuaires de l’Académie. Au nombre de ces derniers était le secrétaire perpétuel Cochin. Cochin — l’ami de Chardin — avait été longtemps le confident préféré, le conseiller adroit et le plus écouté de l’ancien directeur des bâtiments. Charles-Nicolas, artiste épicurien par excellence, était bien l’intendant qui convenait à quelqu’un comme M. de Marigny. M. de Marigny tombé, le chevalier Cochin ne pouvait continuer à servir sous un nouveau maître. Ceux qu’il avait protégés jadis, Coustou, Soufflot, Pigalle, Bachelier, Chardin, commencèrent à souffrir du discrédit qui atteignait leur ami commun. Cette disgrâce s’étendit à l’Académie où l’autorité de Pierre, soutenue par celle d’Angiviller, grandit bientôt au point d’ébranler le crédit si profond de Cochin.

Ce Pierre, peintre et graveur, élevé à l’école de Natoire et que le duc d’Orléans avait pris pour son premier peintre, était parvenu, par ses manières souples autant que par la neutralité d’un genre sans éclat, à s’élever aux postes les plus enviés de l’art de son temps. Surinspecteur des Gobelins, premier peintre du roi à la mort de Boucher, il s’était vu porté à la direction de l’Académie royale de peinture et sculpture. Le comte d’Angiviller

affermit son pouvoir de tout son crédit, et ce fut un ennemi de plus que Cochin, qui compta jadis Caylus et Mariette pour adversaires, vit grandir contre son influence. A l’Académie, la scission se fit chaque jour plus profonde entre les deux hommes. Séguier, présenté par Cochin à l’élection, échoua devant l’abbé de Saint-Non, le favori de Pierre. Celui-ci rendit la position si dure à Charles-Nicolas que le graveur, lassé d’une guerre furieuse et sans profit pour l’art, résigna ses fonctions de secrétaire perpétuel. Pierre, ajoutant encore à l’excès de sa cabale, au lieu de situer Cochin à une place honorable dans l’Académie, eut le mauvais goût de vouloir le mettre à toute force dans les derniers rangs, à la suite même des plus jeunes des artistes admis. Une injustice si grande indigna beaucoup d’académiciens, et Chardin le premier. Ami de Cochin autant que respectueux de la plus stricte équité morale, Chardin ressentit plus vivement que personne l’affront infligé par Pierre à l’Académie. ïl en écrivit, le 21 mars 1777, à M. le comte d’Angiviller, et cette lettre — où perce l’amertume d’un cœur meurtri mais toujours sensible — atteste avec quelle fermeté et avec quelle droiture j.-B.-Siméon se maintint jusqu’au bout dans l’honneur. « La bienveillance dont vous m’avez honoré depuis longtemps — disait le bonhomme, dès le début de sa lettre au directeur des bâtiments — m’inspire une confiance

LES MAITRES DE L’ART

sans bornes pour vous ouvrir mon âme tout entière sur une affaire dans laquelle je me crois blessé. Je crois devoir la soumettre à votre jugement; si je me suis trompé, mes intentions sont droites et louables, et votre équité mettra dans la balance les torts et les raisons...

« Ce que je n’avais point encore vu, quoique ancien, ajoute Chardin un peu plus loin, ce sont des procédés semblables à ceux de M. Pierre. C'est qu'un directeur de l’Académie (au mérite duquel d'ailleurs nous rendons tous justice) apporte une délibération toute faite et la dicte à notre jeune secrétaire pour la faire enregistrer despotiquement, sans souffrir que l’Académie aille aux voix. Il était question, dans cette délibération, de donner à M. Cochin le titre de conseiller, f

« Je me suis levé au nom de tous mes confrères qui étaient prévenus, j’ai plaidé la cause de l’honnêteté, j’ai demandé que Ton tînt compte à M. Cochin du temps qu’il a exercé le secrétariat et qu’il datât de sa nomination à cette place pour prendre rang parmi les conseillers...

« Cette demande que je faisais de le mettre au rang indiqué par son ancienneté a paru si juste à l’Académie qu’elle a été reçue avec une sorte d’acclamation; cependant M. Pierre s’est élevé contre... Pour moi, Monsieur, le bon sens me dicte que lorsque, après vingt ans de service, on met un officier à la queue de sa compagnie, lors-

qu’on dit que c’est par récompense et qu’on le fait inscrire ainsi, on commet une inconséquence; et je crois que M. le Directeur a manqué lui-même aux statuts en empêchant de délibérer... »

Mais Pierre n’a pas été moins injuste envers Chardin qu’il l’a été avec Cochin. Le vieux maître a vivement ressenti les effets de l’humeur du favori. Pierre est le protégé du directeur des Bâtiments, de d’Angiviller lui-même. C’est donc à d’ Angiviller que s’adresse Chardin humilié des paroles piquantes de son collègue. Un autre, à sa place, eût accepté l’outrage, ou, sans l’accepter, n’eût jamais osé, avec tant de fierté simple, en appeler à si haut seigneur. Mais, là comme toujours, Chardin se fait voir ferme et respectueux, correct et décidé. Ce hls d’artisan a son honneur; il est vieux et podagre, accablé de peines et de souffrances; mais, à la moindre attaque, il faut voir avec quelle ardeur il défend son nom et riposte à ceux qui le croyaient vaincu. Pierre, non content d’accuser Chardin de cabale, aurait ajouté, « en parlant à M. d’Azincourt, à voix basse à la vérité », mais assez haut pour être entendu, « que c’étaient ceux à qui M. Cochin avait fait avoir des bienfaits du roi qui levaient ce lièvre-là. — On ne peut blâmer la reconnaissance, a dit M. d’Azincourt. — On donnait alors, dit encore M. Pierre, des pensions à tout le monde. » — « Je ne puis, écrit Chardin froissé de cette sotte attaque, me faire l’applica-

LES MAITRES DE L’ART

tion de ce discours sans en être blessé. Croit-il que M. Cochin a surpris pour moi la religion de ses supérieurs? j’ai osé présumer que je devais ces bienfaits à mes services et au peu de talent que Dieu m’a donné (1). »

A cette plainte si élevée, qui respire tant de franchise et tant de dignité, qu’aucune basse rancune n’anime et qui n’est que l’expression de la douleur, d’Angiviller répondit par une lettre assez froide où, tout en donnant raison à Pierre, il protestait de son respect pour Chardin. « ... Quanta l’autre objet de votre lettre, disait le directeur des Bâtiments, vous avez à l’estime de tous les artistes des droits tels que vous auriez tort de vous faire l’application du discours dont vous vous plaignez; rien n’est plus contre l’idée de M. Pierre qui ne m’a jamais témoigné pour vos talents et votre personne que des sentiments incompatibles avec une pareille application (2). »

Chardin, dans l'excès de sa loyauté, avait cru bon d’envoyer « à M. Pierre lui-même » une copie de sa lettre à d’Angiviller. Le peintre de Diomède et de Jean-Baptiste s’offusqua-t-il de cette démarche? Il faut bien le penser, puisque

(1) Archives nationales O’ 1924 et Chronique des arts (11 novembre 1899). Deux lettres inédites de Chardin publiées par M. Marc Furcy-Raynaud.

(2) Réponse d’Angiviller à Chardin du 2 avril 1777. Archives nationales CM1924

l’année suivante (juillet 1778), à la demande de pension que Chardin adressait, au nom de sa femme et au sien, en raison des soins rendus par eux dans la gestion des biens de l’Académie (1), au comte d’Angiviller, ce dernier, sèchement, discutant des chiffres et montrant son humeur, avait répondu : « La juste distribution des grâces est, vous le savez, un des premiers encouragements des talens; et, quoique votre talent et vos services justifient ce qui a été fait pour vous, je pense qu’un grand nombre de vos confrères ne pourraient le voir porter plus haut sans mécontentement (2). » Ces confrères étaient évidemment Vien, Falconnet, Pierre et tous ceux de ce parti.

Chardin, qui avait « malheureusement éprouvé que les études longues et opiniâtres qu’exige la nature ne conduisent pas à la fortune (3) » avait vu la lenteur de son travail s’accroître avec les années. Sa production était devenue si mince que, sans les pensions que le roi lui faisait et sans le logement du Louvre, il eût eu bien de la peine à subsister. Dès 1774, cette gêne s’était accrue au point que les époux Chardin avaient dû, bien à

(1) Lettre de Chardin à d’Angiviller, Archives nationales, OH924.

(2) Réponse d’Angiviller à M. Chardin, « peintre du Roy »» (21 juillet 1778).

(3) Lettre de Chardin à d’Angiviller. Archives nationales, O1924.

LES MAITRES DE L’ART

regret, vendre leur maison de la rue Princesse, moyennant 18,000 livres, au sieur Gilles Petit, menuisier. Une telle situation — indigne d’un homme qui avait donné tant de lui -même aux autres et s’était prodigué avec un zèle si grand au profit de ses confrères — suffisait bien à excuser la démarche tentée auprès d’Angiviller. Une réponse favorable — au lieu de la fin de non-recevoir laconique qu’on a vue — eût été d’autant plus heureuse, qu’à mesure qu'il avançait en âge, Chardin voyait sa santé décroître. Au dire d’ Maillet de Couronne, il était « cruellement tourmenté des douleurs de la pierre qui, sans être entièrement formée, s’en allait par écailles ». Cette atroce maladie avait commencé à faire sentir ses effets chez lui une dizaine d’années avant sa mort. Dès 1770, nous le voyons, dans une lettre à M. de Marigny, parler « des infirmités dont il est accablé » et qui l’empêchent d’aller remercier le frère de Mme de Pompadour de la part qu’il lui donne sur la pension de Boucher. En 1772, de Rouen (7 février), Descamps, l’exquis écrivain-peintre, écrit à Desfriches à Orléans et lui mande qu’il a reçu, de Paris, un billet de M. Cochin. « Il me marque, ditil, que notre ami M. Chardin souffre toujours (1). » Cette souffrance ne contribua pas peu à développer chez le maître le côté atrabilaire d’une

(1) Paul Ratouis de Limay, Un Amateur Orléanais : Aignan-Thomas Desfriches .

LA MUSIftUE MILITAIRE ( I 7 6 7 ) . Collection de Mme Jahan-Marcille.

humeur aigrie par les chagrins, à aiguiser une susceptibilité extrême et douloureuse.

Les dernières années de la vie du vieux peintre furent des plus pénibles. Chardin, si délicat et si sensible à tous les froissements, souffrait pour sa femme réduite à une vie plus humble que celle qu’elle avait souhaitée; il souffrait pour lui-même, il souffrait pour Cochin son ami. Enfin, il souffrait de l’indignité que quelques-uns de ses collègues et notamment Pierre avaient montrée envers lui; il souffrait dans son fils, le pauvre Pierre Chardin, qu’il avait perdu sans s’en consoler; il souffrait de sa maison delà rue Princesse vendue à Gilles Petit et dont les murs étaient empreints de tant de souvenirs lointains de son passé; mais, surtout, il souffrait du mal incurable qui le minait lentement. Ces querelles académiques, ces peines du cœur et de l’esprit, ces misères de l’âge, malgré leur acuité, n’avaient pourtant pas abattu sa vaillance. C’est au milieu de ces maux accrus par les années, parmi tous ces obstacles, dans ces difficultés suscitées à chaque heure devant lui, que scintille, avec une intensité d’autant plus vive qu’elle est plus mortelle, l’éclair final de son génie. Une dernière fois Chardin se dresse avec courage; il trace ses pastels magnifiques; et c’est un spectacle plein de grandeur et de beauté que celui de cet artiste atteint par les années, maîtrisant ses maux, faisant taire sa douleur et manifestant, dans le moment

LES MAITRES DE L’ART

extrême de sa vie, une vitalité et une vigueur sublimes !

« Mes infirmités, écrira Chardin à d’Anpiviller, en 77, m’ont empêché de continuer de peindre à 1 huile ; je me suis rejeté sur le pasteh.. (if » Si nous en croyons les deux portraits de lui-même exposés aux salons de 1771 et 75, ces infirmités ne tenaient pas qu’à la pierre et ne faisaient pas que briser son corps; les soins qu’il prend dans ces effigies d’abriter ses regards par un abatjour, des lunettes ou de grosses besicles attestent assez que sa vue était aussi atteinte et que l’affaiblissement progressif de ses yeux venait s’ajouter encore à ses autres souffrances. Le pastel, d’une pâte douce et tendre et d’une composition, d’un éclat moins vifs que la couleur à l’huile, devait, par l’imprévu de ses gammes, l’impalpable et fragile pollen de ses crayons, convenir au regard fatigué de cet homme qui n’avait, depuis l’enfance, vécu que par la lumière, vibré que par la fougue et le jeu des nuances. Le pastel, ce fut, au crépuscule attristé de cette vie, le beau et dernier rayon, la caressante grâce, la suprême et moelleuse tendresse. A l’aide du pastel, Chardin tombé aux répétitions un peu monotones, se retrouve tout entier grand et beau créateur, interprète ardent et vivant de la nature. Las de la couleur dont il a tiré

(1) Archives nationales, Q'1924.

depuis cinquante années tant d’effets différents, tant de multiples et merveilleuses lueurs, il saisit ces fragiles crayons de son vieil âge; et, lui qu’on croit usé, à bout de forces et de talent, lui qu’on croit fini à jamais pour les arts, accomplit ce tour de force admirable de renouveler son genre, de rajeunir sa verve, et, dans ces œuvres finales, d’allumer l’ultime incendie de sa palette.

« Ses pastels, ont dit MM. de Concourt, sont les adieux de sa lumière. » Mais ces adieux sont beaux et rayonnants; cette lumière intense, sans avoir la chaleur des midis, a le reflet puissant, vaste et coloré de ces couchants splendides où le soleil, à peine envahi par la nuit, brûle encore la terre.

Certes, Chardin, ici, est au soir de son art; mais il en est aussi à l’épanouissement le plus grandiose; il en est au moment extrême où l’artiste, guetté par la mort, voit ses heures comptées, et, dans peu d’instants, rassemblant ses forces, donne un décisif et final effort. Ici, l’effort donné est d’autant plus vaste et plus déconcertant que l’homme qui s’y affirme a soixante-douze ans, qu’il est atteint de maux et de chagrins divers, mais surtout qu’il est depuis plus de cinquante années à la merci de la plus rigoureuse des techniques ! L’effort, si splendide ici, ne consiste pas, ainsi que chez La Tour ou chez Perronneau, professionnels du crayon, à réaliser le chef-d’œuvre d’un genre; à perfectionner, à force de patience et d’amour, une

LES MAÎTRES DE L’ART

façon de dessiner et peindre admise depuis longtemps; d'avancer en finesse, en vigueur dans l'exécution; il consiste, — action bien plus difficile, presque impossible, folle dans son audace, — pour F artiste arrivé au terme de sa carrière, à laisser là un genre, à en prendre un autre; à quitter le pinceau, à saisir le crayon, et, sans études spéciales pour cela, sans préparation laborieuse ni apprentissage, à donner, du premier coup et dans la première œuvre, un chef-d'œuvre sans recherche ni hésitation.

Ces deux chefs-d'œuvre : le Chardin aux besicles et îe Chardin à rabat-jour , — auxquels il faut joindre le portrait de Marguerite Pouget également au Louvre, — ne valent pas seulement par l'expression qui est belle, par la lumière qui est limpide et la couleur qui est heureuse; ils valent également par l'affirmation de cette technique si originale à laquelle obéit toujours le grand maître. Pour dessiner au pastel, Chardin n'abdique pas le « faire » qu'il avait dans la peinture ; il s'y conforme au contraire avec un soin fidèle. Approchez de ces cadres, penchez-vous sur ces bons et vieux visages de l'homme et de la femme, étudiez le grain du crayon, le duvet des couleurs, la pulpe adoucie des nuances; discernez sur la peau des joues, le bonnet de nuit, le ruban bleu, l’abat-jour et le foulard en mazuîipatam, les petites vergetures écrasées des teintes, le parallélisme et la division des traits,

Phot. A. Giraudon.

Page 1