LIÈVRE
MORT, PENDU PRÈS ü'UN CHAUDRON (VERS I 7 4 O ) .
Musée de Stockholm.
celle de Rembrandt, mais plus volontiers dispersée çà et là) enveloppent tout le festin d’une atmosphère fine, d’une tiédeur heureuse en quoi toute l’œuvre se fond et s’idéalise. Et ainsi des figures et des scènes de genre. Chardin, s’il voulait, pourrait bien appuyer sur les tons et, pour produire l’effet, arranger un peu plus la scène et forcer ainsi l’intérêt. Mais Chardin n’est pas Greuze; et c’est cette probité, cette conscience, enfin ce respect de la vérité dans la vie et dans les sujets qui font de lui, au milieu de l’art affadi, factice et composé de ses contemporains, un peintre si nouveau et si exceptionnel.
Encore qu’il fût strict sous bien des rapports, il savait se montrer enjoué et conciliant sous d’autres ; mais sa fermeté valait sa malice; et, s’il apparut bon et indulgent dans beaucoup de ses actes, il se fit voir aussi, toute sa vie durant, d’un attachement rigoureux à ses principes. Son aspect assez rude, ses façons rustiques dissimulaient, chez lui, une sensibilité extrême : « Autant, dit Cochin, il était reconnaissant des bienfaits, autant il était affecté des tracasseries, lorsqu’il lui arrivait d’en éprouver. » Bien que réservé plus que personne sur soimême, il avait une obscure conscience de sa valeur et n’admettait pas qu’on pût lui manquer; dans ce dernier cas, il « eût été prompt, dit Maillet, à repousser tout ce qui eût pu marquer du mépris pour lui ». Cette fermeté ne transigea jamais chez
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lui avec l’honneur; et, plus tard, accusé par Pierre de cabaler à l’Académie, à propos de Cochin, nous le verrons écrire à M. le comte d’Anpiviller lui-
même : « Si être honnête et juste s’appelle faire cabale, j’en fais gloire (i). » Cette droiture ne cessa iamais de dominer tous ses actes, et nous la verrons éclater, au moment de son premier mariage, d’une manière pleine de dignité. Le jeune peintre « de fleurs, fruits et sujets à caractère », depuis son élection à l’Académie de peinture, commençait à être apprécié des quelques marchands et bourgeois de sa rue Princesse; il se trouva bientôt que quelques-uns de ceux-ci l’invitèrent à des bals et soirées de voisinage. C’est au cours d’une de ces sauteries bien modestes, entre un passe-pied vieillot et un menuet grave, que le jeune Chardin connut Marguerite Saintard. Simon-Louis Saintard, marchand, et Françoise Pantouflet, parents de Marguerite, avaient tous deux du bien; mais le titre d’académicien dont se parait, avec modestie il est vrai, le fils du maître menuisier, ne semblait pas être, au regard des Saintard, une bien grande espérance de fortune. Il fallut que les jeunes gens acceptassent d’attendre. Hélas! avec le temps bien des choses changèrent; l’adversité sembla s’acharner après Marguerite ; à peine eut-elle perdu ses parents qu’elle fut à peu près ruinée et dut se réfu-
(i) Archives nationales, O’ 1924.
gier auprès de Pierre Péraut, son tuteur, marchand de son, rue de la Verrerie, entre Saint-Merry et Saint-Jean. Le père Chardin se montra extrême* ment affecté de ce changement de fortune et mit tout en œuvre pour empêcher son fils d’épouser la pauvre fille. « De traits agréables, nous dit le Nécrologe, mais faible, languissante » et un peu poitrinaire, Marguerite n’offrait, au surplus, aucune garantie de santé. Mais Jean-Siméon avait donné sa parole ; il entendait qu’on en fît état, et sut, avec douceur mais avec fermeté, amener le maître menuisier et syndic de Saint-Luc à ratifier le mariage avec l’orpheline. Marguerite, à ce moment, habitait, rue Férou, vers le Luxembourg, non loin de l’ancien jardin de Mme de La Fayette et près de la petite boutique de l’épicier où Mlle Lecouvreur commença jadis à jouer la comédie, l’une de ces demeures claustrales dont Servandoni allait venir troubler le silence avec son Saint-Sulpice. C’est à cette paroisse, le Ier février 1731, en présence de Pierre Naudin, arquebusier des Menus-Plaisirs du roi, cousin de l’époux; Juste Chardin, menuisier des Menus-Plaisirs, frère de l’époux; Claude Saintard, bourgeois de Paris, oncle de l’épouse, et Pierre Saintard, négociant, son cousin, témoins tous les quatre, que fut célébré le mariage de Jean- Baptiste-Siméon et de Marguerite.
Le caractère d’attention, de recueillement doux et laborieux que Chardin va donner à tous ses
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tableaux, mais surtout à ses scènes de genre, va naître au contact de cette femme appliquée, de santé fragile, et qui devait naturellement fuir le bruit de la rue et du voisinage. Attentive et ménagère, habile à tout ce qui touche aux soins de la maison, Marguerite Saintard ouvrit, d’une manière plus complète sans doute, les regards de son mari sur cette intimité de la vie de famille à laquelle il avait déjà goûté chez les siens. Bourgeoise un peu souffreteuse, éprise de travaux simples, d’occupations utiles, entendue au linge et à la cuisine, elle créa la première, autour de Chardin, cette atmosphère sérieuse, un peu grave et pourtant d’une très douce expression affectueuse, à laquelle le peintre dut la poésie tendre et charmante de ses œuvres. Vêtue d’une robe en étoffe unie, jupe de calmande et grand tablier à bavette, en bonnet léger et fichu à fleurs, elle va, vient et glisse au travers des chambres sur ses jolies mules, le nez au vent, un peu troussé, les yeux et les mains toujours occupés d’ouvrage. Un air de candeur et d’honnêteté émane de son doux et clair visage et rayonne à mesure dans toute la maison. Chardin, avant son mariage, évitait de sortir, d’aller demander au mouvement de la rue, au décor d’un paysage, un motif de tableau. Uni à cette bonne et frileuse compagne, il devint encore plus casanier, plus sédentaire, s’attacha, encore plus que dans son adolescence, à la discrétion des maisons fermées,
des demi-jours, des jeux d’ombre, des décors paisibles et toujours silencieux. Une sorte de vie un peu grise, mais transfigurée par le sentiment de l’amour et de la famille, entoura l’artiste, le prit, le séduisit, l’enveloppa, au point qu’il ne put désormais plus aimer, comprendre et peindre autre chose que les petites scènes simples qu’il avait sous les yeux. Sa maison était une maison médiocre, son ménage un humble ménage d’artisan et sa femme une bonne femme; mais cette maison, ce ménage, cette femme étaient bien à lui, et, quand il les peignait, sa chaleur de cœur ajoutait à tous les motifs — les plus simples du monde — un « fondu », un « moelleux » bien particuliers à sa nature. Avec Greuze, avec Jeaurat, on sent l’apprêt dans les scènes; sous les êtres, on devine les « modèles ». Avec Chardin, jamais. Rien de composé, rien d’arrangé chez lui; mais la vie qu’il prend, à toute heure du jour, dans son naturel; mais sa vieille maison de la rue Princesse d’où il n’est guère sorti depuis son enfance; mais ses grands cuivres, ses fontaines, ses buffets, ses dressoirs, ses tables, autour desquels il a grandi; mais ses neveux, mais sa femme, mais les petits enfants qu’elle va lui donner : Pierre-Jean-Baptiste, le fils, et Marguerite-Agnès (i).
Ce n’est guère qu’au cours des années 1739 et
(1) Pierre-Jean-Baptiste Chardin naquit le 18 novembre 1731 et Marguerite- Agnès le 3 août 1733.
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1740 que Chardin achèvera de peindre son Bénédicité/et, pourtant, cinq ou six ans avant, dès 1734, il est imprégné de la suave expression enfantine, il a un petit ton de Bénédicité fort agréable déjà dans ses œuvres. Celles de 1734, envoyées pour la dernière fois à la place Dauphine, ne comportent pas que des trophées et des animaux, mais encore des tableaux avec des jeux d’enfants, et, chose plus considérable, un autre de « quatre pieds en carré représentant une jeune femme occupée à cacheter une lettre (1) ».
Cette nouveauté de la figure dans l’œuvre de Chardin est un délicieux événement aussi dans la peinture. Il va falloir s’y accoutumer avec bonheur; et c’est la consolation de ceux qui se souviennent encore, comme M. de Julienne ou M. de Laroque, des figures de différents caractères de Watteau, d’admirer un maître en qui la femme française va revivre enfin avec ses qualités non point toutes frivoles, mais aussi maternelles et tendres. La Jeune Femme occupée à cacheter une letBe de l’exposition de 1734 (exposée à nouveau au Louvre en 1738) appartient moins à la manière bourgeoise qu’à la manière coquette de l’auteur. Cette manière, assez rare chez Chardin, mais dont nous retrouverons encore quelques témoignages avec la Dame prenant son thé (de 1739), t Instant delà méditation du Salon
(1) Emmanuel Bocher.
de 1743, les Amusements de la vie privée (de 1746)5 et la Serinette dédiée à M. de Vandières, achemina doucement le maître vers une conception plus complète d’une vie féminine exquise.
Une légende peu vraisemblable attribue à un mot d’Aved la détermination que prit Chardin d’ajouter, à son genre habituel, celui des figures. Aved avait un talent assez beau; Diderot (Salon de 1759) a beaucoup vanté son Portrait du inaréchal de Clermont-Tonnerre qu’il déclare une œuvre peinte avec « vérité de couleur et simplicité » ; ses portraits des princes d’Orange (1), enfin le prétendu Portrait de madame Geoffrin en bonnet de dentelle, du musée de Montpellier, qui passa longtemps pour être de Chardin lui-même, lui font bien de l’honneur. Aved, qui était surtout de la petite société du poète J. -B. Rousseau et que nous voyons dîner, d’après le bon Hessois Wille, en compagnie de ce dernier et de Casanova le peintre de batailles, chez le chevalier Damery, s’était lié assez étroitement avec Chardin. Il admirait le faire de ce dernier au point de lui acheter souvent des tableaux d’animaux morts ou vivants ; enfin il posa devant lui pour la toile du Philosophe ; mais, au dire d’Haillet, il se méfia longtemps de Chardin peintre de genre et se plaisait encore, vers 1737, à lui dire, en se moquant, qu’un « portrait ne
(1) Au musée d’Êtat à Amsterdam. Aved avait visité la Haye.
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se peut peindre aussi facilement qu’un saucisson ». Chardin, piqué, pour démontrer le contraire, se serait mis le lendemain même à peindre la Servante qui tire de t eau à la fontaine . Or, Fanecdote est fausse par le fait, écrivent les Goncourt, « qu’il existe un tableau représentant une Dame cachetant une lettre dont la gravure porte la preuve que Chardin le peignit en 1732. » Ce tableau est le même dont le Mercure écrit, à propos de X Exposition de la jeunesse de 1734, que les « figures y sont grandes comme nature ». Il appartient aujourd’hui sous le titre Die hrief sieglerinn aux collections du nouveau palais de Potsdam (1); il est signé et daté J. -S. Chardin, 1733. Quant à la Fontaine peinte pour le chevalier de Laroque et gravée par Cochin, exposée en 1737, lady Emilia Dilke Fa vue à Stockholm « signée et datée : Chardin, 1733. » Il y a donc contemporanéité entre les deux œuvres; et, celles-ci viennent assez hautement affirmer par la date que le peintre, contrairement au dicton légendaire, était, dès le commencement de sa carrière officielle, en pleine possession de ses qualités maîtresses; en vieillissant, il ne fit qu’acquérir plus de
(1) Lady Emilia Dilke. (Gazette des Beaux-Arts .) «M. Charles Ephrussi, qui visita, en 1883, l Exposition des œuvres des maîtres anciens tirées des collections privées de Berlin, écrit de la Dame occupée à cacheter une lettre qu’elle « est d’une colo- « ration profonde et vigoureuse, d’un empâtement nourri, rare « chez le maître » ( Gazette des Beaux-Arts , 2e semestre 1884). Ce n’est donc pas là l’œuvre d’un débutant. »
Soc. photogr. de Paris, phot.