LE BENEDICITE
Musée du Louvre.
ments furent le payement le plus fort que Chardin reçut jamais. Dès le moment de la mort de Jean- Siméon, en 1779, la valeur de ses toiles retomba. A la vente de son propre atelier qui eut lieu, cette année-là, à l’hôtel d’Aligre, la Gouvernante et la Mère laborieuse, ces chefs-d’œuvre, furent données à 30 livres et 4 sols; la Blanchisseuse, pour 17 livres et 6 sols; les Tours de cartes et le Jeu de l'oye, pour 35 livres 7 sols; enfin, Deux lingeries, pour 19 livres 10 sols. C’était une misère. Au dixneuvième siècle, les prix furent encore plus dérisoires. En 1810, — en pleine apogée du règne de David sur les arts — cette chose inouïe arriva : pour 24 francs, quelqu’un put se rendre acquéreur des deux pastels incomparables qui sont aujourd’hui l’honneur du Louvre : le portrait de Chardin aux besicles et celui de sa seconde femme, Marguerite Pouget. Ce dernier pastel, avec le portrait également au pastel de Chardin à V 'abat-jour , passèrent en 1839 à la vente Bruzard. On les adjugea 146 francs. Il y avait progrès; d’autant que le Chardin aux besicles atteignit à son tour 7 6 francs. Le nom de Chardin, tombé dans l’oubli, mit bien du temps à regagner la vogue. Une indifférence absolue continua longtemps à se manifester envers l’un des maîtres les plus représentatifs de notre art national le plus pur. En France, on vit un brocanteur nommé Aubourg acheter, pour une bouchée de pain, chez un savetier parisien, un panneau des
LES MAITRES DE L’ART
Attributs des Arts (i), du meilleur Chardin. Lady Emilia Dilke écrit qu’en Allemagne, la délicieuse (Die brie f sieglennn) Dame cachetant une lettre fut retrouvée, il y a peu d’années seulement, derrière une armoire , dans le garde-meuble du vieux Potsdam; enfin M. H. de Chennevières ajoute des Attributs de musique du Louvre, avant 1 870 au palais de Fontainebleau, « qu’un architecte sacrilège, ne les trouvant plus en harmonie avec la salle, les avait recouverts de toiles neuves (2) » . Mais, comme il arrive toujours pour les beaux et grands maîtres, l’indifférence ne tint pas. En France, des amateurs comme M. La Caze, comme M. Marcille; des écrivains comme Jules et Edmond de Goncourt, comme M. de Fourcaud; en Prusse et en Suède, les notices savantes de MM . Dohme et G. Gôthe (3)
(1) Ed. et J. de Goncourt.
(2) H. de Chennevières, Chardin au Musée du Louvre (Gazette des Beaux-Arts, 1888).
(3) Dohme, Die Ausstellung von Gemaelden celterer Meister franzœsiscker Schule (1883). G. G'tke, Tafvelsamlingen pa \\ anas. Le musée national de Stockholm ne possède pas moins de dix œuvres de Chardin, les unes commandées par Tessin, les autres achetées par le prince héritier et sa femme (Frédéric et Louise-Ulrique) à la vente d’Antoine de Larcque. La collection que le comte G. -A. Sparre forma à Wanas, en Scanie, et qui contient la Gouvernante faisant réciter V Évangile a une petite fille et le Jeune Élève dessinant d’après le Mercure de M. Pigalle, passa, par la suite, chez le comte Axel W achtmeister. Il s'agit vraisemblablement là des deux œuvres de ce titre dont Mariette écrivait, en 1748, que M. Chardin y travaillait pour le
ne contribuèrent pas peu à remettre Chardin en honneur. Le Louvre lui-même, qui avait acquis en 1867, à la vente Laperlier, pour 4,050 francs, la belle Pourvoyeuse, n’a pas hésité, quarante ans après, à payer 350,000 francs, à Mme Emile Trépard, le Jeune Homme au violon et V Enfant au toton . Ces chiffres sont éloquents. Ils montrent quel long et sourd travail s’est fait dans les consciences. L’heure de réparation, prévue par Diderot, est venue enfin; elle est éclatante, elle était nécessaire; mais peut-être effrayerait-elle, par son éclat même, le bon et vieux bonhomme qui n’attribuait pas tant de prix à ses ouvrages et de qui le génie modeste se tint toujours dans l’ombre.
prince royal de Suède. Des répétitions de la Gouvernante et du Jeune Élève, faites pour M. de la Live, parurent au Salon du Louvre en 1 753.