CHAPITRE III
ES vrais grands maîtres — ceux dont le génie est justement de ne rien mépriser — ne témoignèrent jamais, pour la « nature morte », d’un dédain que ne peuvent professer que les ignorants. Rembrandt a peint le Bœuf êcorchê; Rubens et Jordaens n’ont pas toujours confié à Snyders le soin d’exécuter les accessoires dans leurs tableaux; enfin, Véiazquez « peignit longtemps des fruits, des légumes, du gibier, du poisson, des vases, des bocaux, des ustensiles de table et de cuisine, et, nous dit Théophile Gautier, c’est dans cette étude qu’il prit cette admirable science du ton local qui caractérise sa peinture ». Un objet isolé, un fruit détaché, une fleur morte, un ruban, voilà de pauvres choses; et, pourtant, pour qui sait voir et comprendre, à quel degré d’intérêt émouvant peu-
LES ALIMENTS DE LA CONVALESCENCE ( I 7 4 7 ) Vienne, galerie Liechtenstein.
vent atteindre ces choses sous la main d’un grand peintre î Arrêtez vos regards sur le Repas villageois que les frères Le Nain ont fait vivre d’une façon si simple, et considérez, en dehors des figures, cette grossière table de campagne avec la serviette et la cruche, la cuiller et l’écuelle de terre rouge que tient l’un des paysans; enfin, la marmite et les accessoires; et voyez comme chaque chose vit bien où il faut, comme chaque objet est bien à sa place, avec quelle probité les deux frères se sont arrêtés à les peindre! Le repas fini, les paysans retournés au labour ou à la fenaison,, les meubles, l’écuelle, la marmite, les verres, demeurés seuls, n’en continueront pas moins à exister avec leurs contours, leur relief, leurs couleurs et la signification visible de leur usage; ils persisteront à vivre de leur vie à eux, qui n’est pas éclatante comme celle des êtres, mais qui, par tout un côté de recueillement, de silence et de passivité, a bien sa tendresse et son intérêt. Chardin, comme les Le Nain, n’isolera pas toujours la nature morte de ses figures; il fera vivre les objets dans la main des personnes et soulignera le rapport d’intimité étroit qui existe entre eux. Les Aliments de la convalescence (de la galerie Liechtenstein) offrent un exemple exquis de ces œuvres d’ensemble où les deux genres du maître se complètent l’un par l’autre. Le pot blanc, le pain à peine doré, l’assiette, la nappe et l’œuf déjà servi s’animent de la présence de la jeune femme si
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chaudement et frileusement vêtue. Séparés d’elle, ne continueraient-ils toutefois pas à vivre de leurs ombres et de leurs lumières? Ne garderaient-ils pas le sens qu’ils ont dans le tableau entier? Certes! Et leur signification, loin d’être diminuée, ne subsisterait pas moins; leur attrait demeurerait tout aussi émouvant! Et c’est là, justement, que réside le charme, c’est là qu’est le secret! Écartés des figures, les objets usuels, les fruits, les fleurs et les animaux, chez le plus grand nombre des peintres sont vraiment, du nom dont on les nomme, des « natures mortes » . Avec un homme comme Chardin, qui a bien conscience que toutes choses au monde, les bêtes, les plantes, les bois, les laques, les étoffes, beau, le cristal et les minéraux, offrent une âme obscure et insaisissable, c’est tout le contraire qui arrive; la nature n’est pas un instant morte. Elle a un frisson sourd et intime, un mouvement tout baigné de nuit et de lumière, un éclat dont l’intensité varie avec les objets et prend autant d’aspects qu’il y a d’espèces dans ces derniers. La nature, certes, dans beaucoup de ces petites toiles rustiques, s’assoupit jusqu’au silence; elle prend un calme impressionnant; mais, en même temps, elle emprunte aux nuances, aux reflets, aux rappels des couleurs une grande diversité. Le Verre d'eau venu de la collection Burty, les Œillets à Mme Jahan-Marcille ou la Timbale au baron Henri de Rothschild sont singulièrement expressifs à ce
sujet. L’atmosphère, dans chacune de ces œuvres, est si subtile qu’à peine elle existe; toutes choses, noyées dans un jour obscur, inclinent au sommeil; la nature, ici, serait vraiment ce que les autres peintres veulent qu’elie soit dans ce cas-là, c’est-àdire morte; et, pourtant voyez : dans le cristal du verre, aux pétales des œillets, dans le métal du gobelet, le jour, proscrit du restant des tableaux, a cherché un refuge; il s’est fondu là dans une goutte de lumière; et c’est cette goutte de lumière qui fait qu’ici la nature n’est pas morte: c’est ce rayon qui communique une chaleur étonnante à toute l’œuvre, c’est lui qui la réveille, c’est lui qui l’illumine. Un peintre qui sait cela, ou qui, sans le savoir, l’accomplit, et qui, de la petite pointe argentée de son pinceau, par un moyen si simple et cependant si vrai, arrive à cette magie, est un grand peintre. Quoi qu’il peigne, il ne sera jamais froid, il ne sera jamais indifférent; il donnera toujours une âme à ce qu’il fait, et, dût-il tracer, des objets les plus humbles, les contours rugueux, toujours il saura, par une touche à lui, les rendre saisissants et les animer.
La plupart des natures mortes que Chardin a peintes sont dispersées aujourd’hui dans les musées de Paris, de Stockholm; à la galerie grandducale de Carlsrühe; aux musées de Rouen, de Cherbourg, du Havre; à Angers, où M. Clément de Ris en remarqua d’admirables; mais, surtout,
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chez M. de Rothschild, chez Mme Jahan, chez M. Léon-Michel Lévy. Ces natures mortes sont, au plus haut point, révélatrices du sens si élevé de la mesure, de la discrétion, de la sobriété du maître; elles disent quelle attention, quelle probité il apportait à peindre les plus petits objets de la vie ordinaire; avec quelle flamme sourde il étendait partout, par le relief des lignes et le jeu des couleurs, sa sensibilité à tous les modèles. Attiré tout jeune par la représentation des fruits, des fleurs et des gibiers, Chardin ne se lassa jamais jusqu’à l’extrême des ans, de reproduire, avec une vigueur égale et une grâce durable, les pêches, les melons , les grappes gonflées de sève des vignes délectables; toute sa vie il aima les produits des vergers et des jardins, les hôtes des garennes et de la prairie. Le nombre des chefs d’œuvre qu’il exécuta au moyen d’objets si vulgaires et pourtant si fins et si délicats est assez étendu; il n’y a pas jusqu’aux chaudrons, aux tables, au grès des cuisines, aux meubles les plus simples et les plus connus, aux motifs d’intérieur les plus dénués d’intérêt apparent dont il n’ait tiré un parti admirable et dont il n’ait su faire, par des moyens à lui, des ouvrages pleins de charme et de vérité.
Le respect qu’il a de la nature éclate à chaque fois qu’il peint; il ne substitue rien aux formes et aux couleurs; il se conforme à elles; mais
sa fidélité, en étant scrupuleuse, n’est jamais servile; elle est avertie; elle est intelligente; et c’est sa façon de ne pas voir le poisson ou l’oiseau, le lièvre, le pain ou les fruits qu’il a sous les yeux seulement en eux-mêmes, mais encore par la masse qu’ils font ou le plan qu’ils occupent dans son tableau. Simple et grand enchanteur, Chardin, avec peu de variété dans les sujets, savait tirer des plus médiocres de ces derniers tout l’essentiel de la lumière ; il savait en dégager le relief, en saisir l’expression; et, c’est en contemplant les tableaux qu’il a composés avec si peu de ressources qu’on est amené à penser, ainsi que le disait Diderot à propos de lui, « qu’il n’y a guère d’objets ingrats dans la nature ». Il y a des objets simplement seulement, c’est au peintre à les voir.
Le don de « vision » qu’eut Chardin, déjà si juste et si spontané dans ses scènes de genre, atteint à plus d’acuité encore dans ses natures mortes; ce don ne faiblit pas de toute sa carrière, et, depuis la Raie, le Buffet et le Bas-Relief de ses débuts jusqu’aux pièces de gibier, tableaux de fruits, débris de déjeuner qu’il exécutera, plus tard, pour le peintre Aved, pour M. Silvestre ou Fabbé Pommyer, il conservera son même soin des teintes, son même talent de bien dégager les objets du fond, et ce continuel sentiment intime au travers duquel il transpose, avec un art qui n’appartient qu’à lui, les motifs ménagers les moins imprévus.
« Vous savez, écrit, à propos des peintures de Choisy, Cochin à Marigny, à quel degré de beauté il (Chardin) porte l’imitation des choses qu’il entreprend et qu’il peut faire d’après nature (i). » Il est peu de peintres qui sachent, comme lui, mettre en « saillie » les choses, les placer en avant, en « dehors de la toile » comme Diderot écrit, et qui fassent illusion au même degré que lui. Encore qu’il soit scrupuleux dans son labeur et ne pose son pinceau qu’avec certitude au point où il faut, il n’est point timide au moment qu’il peint. Personne, plus que ce grand laborieux, cet observateur sans égal, ne sait, dans sa lente et probe exécution, « enlever » un tableau. « Il prend la nature sur le fait, » écrit de lui, excellemment, M. l’abbé Le Blanc, en ï753> 1’ année où il exposait Fruits, à M. Chassé, le Gibier, à M. Aved, les Perdrix, à M. Germain. Chardin s’approche lentement de la nature; il l’étudie longtemps, mais, dès qu’il en est assez près, il se saisit d’elle et, malgré l’obstacle et la lenteur de sa technique, il l’exprime avec ce frémissement du pinceau dont le Bocal d'olives, la Fontaine de cuivre et le Panier de raisins, de la collection La Caze, sont, à côté de tant d’autres ouvrages du même ordre, les parfaits et purs témoignages. Cette dualité dans l’étude attentive et l’impression rapide, ce caractère impulsif et contenu à la fois ne
(i) Archives nationales, O’ 1909.
constituent pas le côté le moins curieux, le moins passionnant de l’art du vieux maître; ils expliquent, par plus d’un détail, ses œuvres. Celles-ci ne sont nées ni de pastiches ni de conseils, mais, ainsi que M. de Fourcaud l’a écrit, « d’une part de son absolu besoin de serrer de près les formes et les matières; de l’autre, de sa vocation d’exprimer la vie » .
Et la vie, ce n’est pas, dans l’espèce, seulement la vie des choses, la vie des fruits, la vie des fleurs ; c’est la sienne aussi, autant que par les tableaux à personnages, qui s’oflre, à nos regards séduits d’hommes modernes, dans le cadre délicatement vieillot du passé. A l’arrangement négligé des objets, surtout des paniers, des plats, à la disposition donnée aux tables, aux tapis, aux fauteuils, aux chaises, on sent que le bonhomme est là; on sent que sa main a passé, qu’elle a touché aux choses, que c’est elle qui les présente. L’empreinte est partout visible de l’homme dans sa famille, du peintre dans sa maison.
Ici un dévidoir, là un rouet, ailleurs un tambour à broder trahissent, dans telle de ses œuvres de genre, l’activité des mains et des aiguilles. Et, dans tel autre ouvrage, à la cuisine, à l’office, au cellier, dans la buanderie, c’est la même propreté un peu hollandaise, les baquets au linge, les grands cuivres roux des fontaines, les seaux, les brocs, les tonneaux, les jattes, les réchauds, les poêlons, les
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coquemars pansus, les grès, les cuviers. Le jour entre par la porte à demi ouverte sur la courette occupée par les servantes et les lessiveuses, pénètre avec discrétion, glisse au long des robes et des bonnets blancs, sous les poutres du plafond, et vient frapper tous les cuivres de son chaud rayon. Les pannières et les boîtes à sel, les petites poivrières rondes et bien faites au tour, l’égrugeoir, les soupières et les brocs d’étain, les bouteilles, les verres, la vaisselle à fleurs et les plats n’ont pas moins tenté le pinceau du maître. D’être l’ami de Roettiers l’orfèvre, de Meissonier, de Thomas Germain, Chardin a pris du goût pour les faïences, les pâtes tendres de Sèvres, les vieux Delfts, les vieux Rouens, les porcelaines de Chine à fleurettes; il possède les argents, les blancs crémeux, les gris clairs avec quoi il donnera le relief et la vie à ces choses ; par d’habiles empâtements de couleurs, des lavages d’huile, des coulées d’ocre, il sait doter le plus petit instrument de l’office, une saucière, un moutardier, un bocal plein d’olives, une bouilloire, un huilier, de forme et de densité; il sait les grouper, les mêler, les envelopper d’ombre, et, par l’opposition qu’il fait voir entre eux, les objectiver savamment devant nous.
Mais, où il est grand, où il est fort, c’est dans la représentation du pain, des victuailles, du poisson, du gibier, des fruits, des légumes. Ici, c’est du sortilège; tout ce qu’il exprime, avec peu de
couleurs, simplement et sans recherche, est d’une vérité à laisser bien loin derrière les autres maîtres. Et toujours sa sobriété et sa discrétion, toujours sa douceur! Messieurs, messieurs , de la douceur!... Ce sera son mot plus tard aux élèves; mais, déjà, c’est sa règle, et il ne cesse pas une fois de s’y conformer. Dans ces natures mortes qu’il peint si vivantes, jamais aucun éclat pour forcer le regard, jamais aucun excès pour attirer l’œil; mais un assemblage harmonieux et fondu, un aspect tendre, une palette atténuée, un feu sourd. Et, dans l’agencement de ses mets, la disposition des fruits, des venaisons, des vins, avec quelle frugalité il agit toujours ! Ah ! Chardin n’est ni un goinfre ni un Gargantua; jamais le festin flamand où Snyders, sur l’étal, dispose des cargaisons de poissons et d’animaux morts, des avalanches de fruits et des chutes de viande, n’a tenté ses goûts. Ce n’est ni un gourmand ni un maître-queux; ce n’est pas non plus un fripe-sauce; surtout, c’est un délicat. Chardin, en effet, ne sait pas seulement que ces pâtes, ces salades, ces poireaux, ces chasselas, ces rambours sont beaux des mille nuances qu’ils ont dans la lumière; il sait aussi, en ayant goûté, qu’ils sont bons. Il en exprime, aussi bien que l’éclat, la saveur; et, c’est cette saveur, en plus de toutes les autres qualités de l’art, que nous nous plaisons à retrouver chaque fois dans l’or un peu craquelé, dans la pâte écaillée des pains posés au bord des
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tables, dans le duvet des pêches, la pulpe des prunes et des raisins, la section des melons et des grenades, dans le reflet vineux des bouteilles, aux contours de l’œuf et dans la chair des huîtres.
Bien que la rue Princesse, la rue du Four, les petites rues Guisarde et du Cœur-Volant ne fussent pas aussi abondamment pourvues de rôtisseries que la docte et gourmande rue Saint-Jacques, le nombre des oyers, saucissiers, bouchers, marchands de vins et épices y était étendu. Le gigot que la Pourvoyeuse apporte avec elle, les poulets, les viandes dont la collection de M. Henri de Rothschild offre deux spécimens si remarquables, ont été achetés alentour de la foire Saint-Germain. Le Menu maigre et le Menu gras de la salle La Caze indiquent assez que, chez les Chardin, l’observance du calendrier était rigoureuse; festins et médianoches y suivaient les carêmes, mais avec une mesure toujours stricte et frugale. Un chapon mangé au Plat d'étain ; un souper sans façon chez MM. Papelier et Éberts, plus tard, en compagnie de Vien et Roslin les peintres, de Wille, Choffart et Flipart les graveurs; un pâté que Desfriches enverra d’Orléans et que les Chardin et les Cochin dégusteront ensemble en le noyant d’un petit cru de Meulan ou d’Argenteuil, voilà les fêtes modestes, les festins bien simples que se permettait le maître de tant d’œuvres si avenantes, si vivantes et si belles.
L’allée et venue des verdurières et fruitières ambulantes, l’appel des poissardes annonçant la marée, le cri des harengères éclatant dès l’aube donnaient dans ce temps-là, aux rues de Paris, un petit ton agreste fort divertissant. Les bonnes femmes en marmottes, filles en cheveux et petits garnements escortés de roulottes archaïques, de mannes pesantes et de hottes d’osier, s’en allaient, de place en place et de maison en maison, avec leur potager ou leur poissonnerie. Une rumeur montait de leurs appels nombreux, aigres et confondus. Mais de cette rumeur même se dégageait un souffle frais et pur de campagne, un air de rusticité, une saveur rurale que le bonhomme Chardin devait respirer avec délices. A la barque! A la barque! Huîtres à î écaille! Harengs qui glacent, harengs nouveaux ! Et c’était toute la mer, cette mer qu’il ne connut pas, dont il devait magnifiquement entrevoir les colorations tendres, les reflets glauques, les nacres et l’argent. Cerneaux, les beaux cerneaux ! Chastaignes à rôtir! Pesches de Corbeil ! les pesches! Et c’étaient les vergers, les bois déjà roux, les espaliers lourds qu’il entrevoyait. Lard à poix! Lard à poix! P ois verts, artichauts! Et c’étaient les campagnes, les carrés de culture, les jardins, les vignes, toute une banlieue gaie, pimpante et fleurie : Gentilly, Saint-Cloud, Meudon, Vincennes, Champigny, et le Nogent de Watteau ou Huet, Vanloo, Coustou emmèneront Vernet,
Greuze et Wille; où plusieurs auront leur treille et leur maison, mais où lui, le bonhomme, toujours casanier, n’aura pas les siennes. Et c’étaient en même temps, à mesure que ces cris montaient, les titres de ses tableaux qui apparaissaient, les sujets de ses attributs et de ses natures mortes qu’il entrevoyait; c’étaient les verts, c’étaient les roses, c’étaient les roux et les ors dont il allait traduire avec feu les salades, les rougets saignants, les coques des noix et des châtaignes; c’était sa palette avec les tons des pâtes, des grenades, des brugnons, des beurrés, des muscats, des chasselas ou de ces petites griottes aigres des coteaux de Paris; enfin, c’était la nature avec son chatoiement, avec ses feux, avec sa rosée, ses senteurs et sa force; c’était tout son art, art de santé, art de fraîcheur, art de finesse, qui vivait devant lui avec ses modèles.
La représentation des objets n’a jamais été aussi sentie, celle des fruits, boissons et légumes aussi expressive que chez Chardin; ce pâté n’est pas un pâté de théâtre à la façon de ceux que Carie Vanloo a mis dans ses Rendez-vous de chasse; ces daubes, ces volailles, ces rôtis, c’est vraiment de la chair animale; cette craquelure un peu pailletée des pains cuits, ces grains gonflés des raisins, cette peau duvetée ou lisse des beurrés, des calvilles, des reines-claudes, c’est cela qui s’éclaire, qui brille aux rayons du jour; ces coques des noi-
Musée du I ouvre.
settes, ces reflets des citrons, des prunes, ce ton chaud de la brioche, l’or des melons, des citrouilles, le vert clair des légumes, le vert plus foncé, mêlé de lueurs, des harengs fumés, les teintes du vin dans les verres ou dans les bouteilles : c’est tout cela qui a de la saveur, qui a du goût, qui a, — tant l’illusion est grande, — du parfum des champs et des cultures, de l’odeur du blé, de l’odeur des vignes, de l’odeur des bois dans la couleur. Ici, tout vit d’une vie nuancée, exquise et forte; tout est simple et bon; tout a du charme, tout est réel, tout est vrai et jaillit du cadre. « Vous prendriez les bouteilles par le goulot si vous aviez soif, écrit Diderot; les pêches et les raisins éveillent l’appétit et appellent la main (1). » Et Diderot dit encore : « Il n’y a qu’à prendre ces biscuits et les manger; cette bigarade, l’ouvrir et la presser... ces fruits, les peler... ce pâté, y mettre le couteau (2). « Depuis Bernard de Palissy et les vieux émailleurs limousins, personne n’a utilisé mieux, au sens décoratif, les fruits et légumes, poissons et gibiers dans les beaux-arts. Peintre de poil et de plume étonnant, Chardin n’a pas d’égaux dans les Français; Fyt seul peut-être, parmi les Flamands, a eu, dans l’autre siècle, ce moelleux des toisons, des pelages, cette vêture ocellée, tiède et nuancée des faisans, des perdrix, des poules d’eau, des cailles.
(1) Salon de 1J59.
(2) Salon de 1763.
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Qu’on voie ses vanneaux vendus par lui à M. Silvestre, « maître à dessiner du roi », ses perdrix à M. Germain, son Retour de chasse à M. du Luc, la Hure de sanglier du Salon de 1769 acquise au moment par le chancelier; qu’on voie le perdreau de la collection de Rothschild, et l’on jugera du modelé extrême de Chardin, de la mollesse exacte et du ton réel qu’il accorde au « duveté », au « pelucheux » des oiseaux et des bêtes; mais, surtout, qu’on voie ses lapins, qu’on voie ses lièvres! Pendus par les pieds, suspendus à un clou, auprès des gibecières et des poires à poudre, s’offrent les uns et les autres. Les pattes nerveuses et longues, agiles et souples, pendent avec abandon; les oreilles creuses, fanées comme des feuilles d’automne, sont closes aux bruits des forêts; les yeux vitreux, gonflés comme des raisins noirs, ne voient plus les garennes, et, dans les barbelettes, au long du museau, du sang s’est caillé. Lapereaux, lièvreteaux encore tendres, tués en pleine vie, en plein mouvement libre, ne sont plus que des dépouilles sous la main du peintre; mais comme celui-ci a bien su, sur la blonde échine, au long du poil fauve, en un trait de pinceau, exprimer le frisson, noter la cassure du dos, le brisement des reins du gibier touché par le plomb (1) !
(1) Voir au Louvre : Lapin mort et ustensiles de chasse ; le Lièvre, à M. Léon Michel-Lévy; Lapin et perdreau, le Lièvre , au baron H. de Rothschild.
Et, dans ses animaux vivants, surtout dans ses chiens, ses chats et ses singes, comme Chardin est fort, comme il est juste et spirituel, qu’il a de verve et d’observation ! Qu’il a de souplesse, qu’il est nerveux! Etudiez la levrette dans la Dame cachetant une lettre , l’épagneul dans le Buffet du Louvre, le doguin couché de la Mère laborieuse , celui de /’ Aveugle des Quinze- Vingts, ratatiné et sans oreilles; et, voyez si ce ne sont pas là les bonnes bêtes affectueuses et familières et si le peintre n’a pas, à brosser leur image, mis tout son talent et tout son cœur. Ses chats, plus cauteleux, plus rusés, gens d’office et de cuisine, en quête de rapts, inquiets des rôts et des chapons, ne sommeillent pas toujours à demi, comme dans la Lessiveuse; le plus souvent, les voici aux aguets, le dos arqué, la patte en avant, ainsi que dans la Raie du Louvre, ainsi que dans le Friand F huîtres, dans le Larron en bonne fortune (1). Pour les singes (le Singe peintre, le Singe antiquaire) (2), le bonhomme a mis, à les peindre, un humour amusant; et ces animaux au museau ciré, au petit œil pétillant, aux pattes longues, vêtus de vestes mordorées à galons, coiffés ou nu-tête, peintres ou numismates, sont de singuliers drôles. C’est en les contemplant, en
(1) A M. Léon Michel-Lévy.
(2) Exposés au Salon de 1740, les deux Singes sont aujourd’hui au Louvre. MM. Deligand et de Rothschild en possèdent des répliques.
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s'approchant d’eux, qu’on peut juger combien le mot de Charles Blanc est juste, qu’on peut noter le rapport du peintre et du fabuliste, et qu’après Fauteur de la Vie des peintres f on peut penser de Chardin que, comme La Fontaine, « il fut chez nous sans tradition, sans modèle, et créa le genre de ses tableaux comme la manière de les peindre ».
En travaillant, jadis, avec Vanloo, aux peintures de Fontainebleau, puis, plus tard, avec Meissonier, à huit livres par jour, à /’ Edifice du feu construit à Versailles pour les fêtes de la cour (i), Jean- Baptiste- Siméon s’était exercé à un genre plus large. A mesure qu’il acquit de l’ampleur et que son adresse à interpréter les petites scènes d’animaux, les compositions muettes avec des objets, des fruits et des fleurs, se développa en lui, il pensa revenir à ce genre de sa jeunesse. Habile à donner, en peu de place, l’illusion de la nature, il ne devait point désirer entreprendre de ces grandes fresques à la façon flamande ou vénitienne qui constituent de vraies manières de tapis peints; mais, « par ce talent de faire parler ses œuvres à distance, juste au degré qu’il faut, Chardin a pu, sans vraies aptitudes décoratives, s’associer dignement à quelques décorations d’intérieur (2). »
(1) A l’occasion de la naissance du dauphin (4 septembre 1729).
(2) L. de Fourcaud (Revue de V art ancien et moderne, t. X, p. 229.)
Son fidèle et cordial ami, C.-N. Cochin le fils, obtint de M. de Marigny qu’une commande en ce genre d’ouvrages lui fût faite à propos du château de Choisy. Il s’agisssait de trois panneaux à placer au-dessus des portes.
Ces dessus de portes, exécutés avec le soin et la probité que le peintre apportait dans tout, parurent au salon de 1765 et charmèrent, ainsi que Cochin l’avait prévu, « par cette vérité qui séduit tout le monde et cet art de la rendre qui fait que M. Chardin est considéré des artistes comme le plus grand peintre dans ce genre qu’on ait jamais connu (1). » Les Attributs des arts (aujourd’hui au musée du Louvre), où se voient « un vase antique, des dessins... des ciseaux... des pinceaux, des palettes... la statue de la fontaine Grenelle, le chef-d’œuvre de Bouchardon... (2) » ; les Attributs de la musique (aujourd’hui à Mme Jahan), où figurent : « une trompette et un cor de chasse... des hautbois, une mandore, des papiers de musique étalés, le manche d’un violon avec son archet... (3) » retinrent l’attention de Diderot; mais, surtout, ce furent les Attributs des sciences qui conquirent le suffrage éclatant du critique; pour ceux-là, « c’est la nature même pour la vérité des formes et de la couleur; les objets se séparent les uns des autres, avancent,
(1) Archives nationales : O’igog.
(2) Diderot, Salon de 1765.
(3) Ibid.
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reculent comme s’ils étaient réels ; rien de plus harmonieux... (i) »
En 1767, avec les Instruments de la musique civile et ceux de la musique militaire, destinés aux appartements de Bellevue, Diderot s’exalte encore; il est fou de son peintre d’attributs à peu près autant que, dans d’autres années, il est fou de Greuze, son peintre de morale, fou de Vernet, son peintre de marine : « C’est là, dit-il des Instruments, qu’on apprend comment on peut allier la vigueur avec l’harmonie... » Et, deux ans après, en 1769, à propos des Attributs des arts et les récompenses qui leur sont accordées, l’enthousiasme n’est pas moins ardent, la chaleur moins cordiale, le sentiment moins vif : « Chardin est entre la nature et l’art », s’écrie Diderot avec cet accent lyrique que ce grand impulsif mettait à parler de ses amis. Il ajoute encore : « Il relègue les autres imitations au troisième rang. » Et c’est cela qui est vrai! C’est cela qui est juste! Que reste-t-il d’Oudry, en regard de Chardin? Ah! que le vieux Monnoyer est sans mouvement, sans éclat, sec et méticuleux! Que Desportes le neveu est figé ! Qu’il y a peu d’âme en Roland de la Porte! Pour celui-là, Diderot va jusqu à l’injustice : « Ce n’est, dit-il, ni la touche, ni la vigueur, ni la vérité, ni l’harmonie de Chardin ; c'est tout contre, c’est-à-dire à mille lieues et à
(1) Diderot, Salon de 1J65.
mille ans (1). » Et, en même temps, voilà que Denis exulte; le voilà qui place notre Chardin si haut, si à part, si en dehors, que Vernet, que Greuze lui-même le cèdent, dans son cœur, au maître. « Le genre de peinture de Chardin est, à la vérité le plus facile, écrit, à propos du Salon de 1 765, l’ami du Neveu de Rameau et du Fataliste ; mais aucun peintre vivant, pas même Vernet, n’est aussi parfait dans le sien. » Et, dans la même page, toujours sur Chardin : « Cet homme est au-dessus de Greuze de toute la distance de la terre au ciel... » Pour cette fois, Denis Diderot a vu juste. Et ce sera l’excuse de ce grand impulsif, au milieu de maints jugements portés en hâte, avec feu et passion, sur tant d’excellents et de mauvais peintres de son temps et de ses amis, d’avoir nettement dit ce qu’il fallait dire à propos du meilleur et du plus vrai d’entre eux.
(1) Diderot, Salon de 1J65.
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