‹ ChardinChapitre 5 sur 15 · LE CHATEAU « E CARTES · texte numérisé non relu

LE CHATEAU « E CARTES

(Musée du Louvre.)

carrosses, celui que suivait la foule des payants, badauds, bourgeois et grands seigneurs. Ce pont, dès son origine, avait été un lieu d'exposition pour tous les petits commerces. Jusqu'aux premières années de ce siècle, les chambres circulaires qui surmontent les piles furent des endroits d'élection pour la montre des curiosités de tout genre, de tous les petits métiers de plein vent. Lés étalages des marchands de tableaux s'y développèrent, encouragés par la foule qui se pressait devant eux; ils devinrent ainsi décoration toute faite pour le passage de la procession. Les peintres du temps y hasardèrent quelques toiles fraîches, destinées à figurer entre de vieux tableaux, puis ils s'étalèrent jusqu'à prendre la première place et le tableau ancien devint l'accessoire du principal qu'il était. La transformation insensible de l'usage, le succès des commencements, créèrent l'institution et firent une sorte de Salon annuel de ces toiles sans cadre se balançant à tous les vents.

Peu à peu, les Académiciens se mêlèrent aux inconnus et l'Exposition de la place Dauphine remplaça naturellement, avec plus de liberté, les Salons du Louvre tombés en désuétude depuis plus de vingt ans.

On a peu de détails sur Y Exposition de la Jeunesse avant 1722, date à laquelle le Mercure commence à lui consacrer quelques lignes.

« On a exposé cette année (1722), selon la coutume, quantité de tableaux des meilleurs maîtres de l'Académie

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royale de peinture, le jour de la Fête-Dieu et le jeudi d après, à l'endroit du Pont-Neuf qui est vis-à-vis la statue équestre de Henri IV, et dans la place Dauphine, où l'on voyait aussi divers morceaux considérables des anciens maîtres italiens, français et flamands. Entre les tableaux des peintres vivants, une belle Descente de Croix au sieur Hestout, neveu et élève de feu M. Jouvenet.

« Dans un goût tout opposé, on voyait divers sujets galants du sieur Lancret, traités de la manière du monde la plus gracieuse »

L'Exposition de 1723 ne fut pas moins brillante : « On a exposé, selon la coutume, quantité de tableaux des meilleurs peintres anciens et modernes, qui ont attiré un grand nombre de curieux, de connaisseurs et tous ceux qui professent l'art du dessin

On voyait, de M. Le Moine, élève de M. Galoche, un grand sujet de bataille tiré de la Jérusalem délivrée, du Tasse;... de M. Oudry, élève de M. de Largillière, un grand tableau de chasse;... de M. Lancret, élève de feu M. Gillot et émule de feu M. Vateau, un tableau en petites figures qui représente le Lit de Justice tenu au parlement à la majorité du Roy. Le portrait de M. le cardinal du Bois, premier ministre, grand comme le naturel, peint par M. Rigaud, fut aussi exposé. »

En 1724, le succès se soutint avec la môme fermeté.

« 11 n'y a point eu, cette année, de tableaux exposés le jour de la Fête-Dieu dans la place Dauphine, ni à l'endroit du Pont-Neuf devant lequel passe la procession de

Saint-Barthélémy. Le public en a été surpris et mortifié. «Cependant le jeudi, dernier jour de l'octave du Saint- Sacrement, la place Dauphine fut décorée de quelques tableaux qui firent beaucoup de plaisir aux spectateurs. « Les ouvrages qui ont paru exciter un plus grand concours et mériter le plus d'applaudissements, sont ceux de M. Oudry. On voyait quatre tableaux de lui, en y comprenant sa grande composition de la Chasse au sanglier, que le public connaissait déjà, et qui avait, dès Tannée passée, réuni tous les suffrages.

« On voyait, de M. de Troye, le fils, un tableau qui fait beaucoup d'honneur à son pinceau par l'entente et le goût galant et vrai dont il est composé. C'est un jeune cavalier en habit de velours, dont l'étoffe est véritablement moelleuse, auprès d'une dame assise sur un canapé.

ce De M. Coypel (Noël-Nicolas, l'ami de Chardin), frère de feu M. Coypel, recteur de l'Académie, une Charité romaine qui a été fort applaudie et fort goûtée. De M. Lancret, un assez grand tableau cintré où l'on voit une danse dans un paysage, avec tout ce que l'habileté du peintre a pu pro duire de brillant, de neuf et de galant dans le goût pastoral... »

Mais la consécration officielle que décernaient à l'Exposition de la Jeunesse les envois des Académiciens, eut une conséquence assez inattendue. L'Académie s'émut de voir ses plus célèbres confrères, les Rigaud, les de Troy, les Coypel, etc. , suspendre, sans fausse honte, leurs toiles aux tapisseries de la place Dauphine. Elle sentit là une sorte

do blâme de son apathie. Louis de Boulogne, recteur de l'Académie, fit des démarches auprès du duc d'Antin. contrôleur général des Bâtiments du Roi, et, grâce à son insistance, en cette année 1725, le 25 août, jour de la Saint-Louis, et les trois jours suivants, le public fut admis dans le grand salon du Louvre à voir « une grande quan* tité de tableaux et quelques morceaux de sculpture et de gravure des membres de l'Académie royale de peinture et de sculpture établie à Paris. Ce magnifique spectacle a attiré un grand concours de curieux et de peuple, qui ont admiré les progrès des beaux-arts et le degré de perfection où ils sont en France. Le triomphe de l'Académie a été complet ». Le piquant de cette exhibition est que la plupart des tableaux qui y figuraient, avaient déjà paru place Dauphine.

Cette même année, l'Exposition de la Jeunesse avait été moins abondante en œuvres. Beaucoup d'Académiciens qui savaient devoir exposer au Louvre s'étaient abstenus. « Il y eut peu de tableaux exposés. »

« On voyait avec grand plaisir plusieurs petits tableaux du sieur Bouchet, élève du sieur Lemoine, peints d'un très bon goût de couleur et qui font espérer que ce jeune homme pourra exceller dans son art. » Le sieur Bouchet n'était autre que François Boucher, qui se révélait dans une exposition publique.

« On y voyait aussi un portrait en pied du comte de Saxe, avec une armure, du sieur Nattier; quantité de portraits finis et non finis du sieur Belle.

« Cette liste ne paraîtra peut-être ni assez ample, ni assez riche à nos lecteurs, vu le grand nombre d'habiles maîtres, dont notre Académie de peinture est composée; mais on dédaigne d'exposer aux injures de l'air des morceaux précieux en tout genre, et même des sujets profanes, quoique traités avec modestie, excitent d'ordinaire le murmure des censeurs trop rigoureux. »

L'Exposition de la Jeunesse ne fit point parler d'elle jusqu'en 1728, date qui a pour nous une importance singulière, puisqu'elle marque l'année où Siméon Chardin se manifeste par un coup de maître qui le montre tel qu'il nous sera désormais connu, tel qu'il est resté jusqu'à la fin de sa carrière.

Chardin exposa la Raie, le Buffet et dix autres toiles, des natures mortes. Ce fut un étonnement. Un nouveau peintre était né qui égalait les Flamands, les maîtres du genre, comme on le pensait alors.

Complimenté, encouragé, presque poussé par ses amis, Chardin osa alors une grande chose. Deux mois après, le 25 septembre, il se présentait à l'Académie de peinture sans autre recommandation que la valeur de son œuvre. Modeste et défiant de soi-même, dans l'appréhension d'un échec que sa sensibilité lui faisait paraître redoutable, il exposa ses tableaux sans mot dire dans la première salle de l'Académie, au Louvre. Puis il attendit, dans une salle voisine, le verdict qu'allaient rendre sur lui Messieurs les Académiciens. L'anecdote a été racontée par Haillet de Couronne dans son Éloge de Chardin.

« M. de Largillière, l'un des meilleurs coloristes et des plus savants théoriciens des effets de la lumière, arrive; frappé de ces tableaux, il s'arrête à les considérer avant d'entrer dans la seconde salle de l'Académie où était le candidat; en y entrant: « Vous avez là, dit-il, de très beaux « tableaux et ils sont assurément de quelque bon peintre « ilamand, et c'est une excellente école pour la couleur que « celle de Flandre ; à présent, voyons vos ouvrages. — Mona sieur, vous venez de les voir. — Quoi! ce sont ces tableaux « que...? — Oui, monsieur. — Oh! dit M. de Largillière, « présentez-vous, mon ami, présentez-vous. » M. Gazes, son ancien maître, trompé par cette même petite supercherie, accorda également un éloge des plus marqués, ne se doutant pas qu'ils fussent de son élève. On dit qu'il fut un peu blessé de ce tour, mais il lui pardonna aussitôt, l'ensouragea et se chargea de sa présentation. Ainsi, M. Chardin fut agréé avec ud applaudissement général.

« Ce ne fut pas tout; comme M. Louis de Boulogne, directeur et peintre du Roi, entrait à l'assemblée, M. Chardin lui observa que les dix ou douze tableaux .qu'il exposait étaient à lui, et qu'ainsi l'Académie pouvait disposer de ceux dont elle serait contente. « Il n'est pas <( encore agréé et déjà il parle d'être reçu ! Au reste, ajouta- « t-il, tu as bien fait de m'en parler. » C'était une habitude qu'il avait de s'exprimer ainsi. Il rapporta, en effet, la proposition : elle fut saisie avec plaisir. »

L'Académie, selon l'usage ancien, prit les avis par les fèves et Chardin fut, en même temps, agréé et reçu. Elle

retint de lui, comme tableaux de réception, deux des dix ouvrages exposés, /# Buffet et une Cuisine, avec cette condition qu'il y mettrait des bordures.

Par une nouvelle faveur, elle réduisit à cent livres le présent pécuniaire que le nouvel académicien devait offrir à l'Assemblée. Après quoi, Chardin prêta serment et fut installé (25 septembre 1728).

Chardin avait présenté dix ou douze tableaux. C'était son Deuvre depuis \ 721 , depuis sept ans environ. Nous en ignorons les titres, à l'exception de la Raie et du Buffet. Mais il est infiniment probable que ce sont eux que nous retrouvons, en partie, à l'Exposition de la place Dauphine de 1732 et de 1734 sous la rubrique de Jeux d'enfants, Trophées de musique, Animaux morts et vivants.

La plupart des tableaux que Chardin avait présentés à l'Académie pour sa réception étaient restés dans son atelier ou avaient été cédés par l'artiste le plus modeste qui fût, à des prix dérisoires. Il ne vivait pas de son art. Sa gêne même était si étroite qu'elle retardait son mariage, projeté depuis longtemps par son père, avec Marguerite Sainctar, et que la ruine de celle-ci menaçait de rendre impossible.

Il avait rencontré cette jeune fille dans un de ces petits bals bourgeois où se réunissaient familièrement les gens du même quartier. Marguerite Sainctar avait du bien.

Chardin le père, voyant là un établissement avantageux pour son fils, avait favorisé ses sentiments. L'obstacle à celte union était la situation précaire du jeune artiste. Son titre glorieux d'académicien pouvait aider à la vente de ses tableaux, mais il savait si peu les faire valoir qu'il en retirait à peine le bénéfice nécessaire pour subsister.

Les deux fiancés attendaient donc des jours meilleurs, mais ces jours heureux ne vinrent pas; au contraire. La jeune fille perdit ses parents, sa fortune fut dissipée et elle dut se réfugier chez son tuteur, Pierre Pérant, établi marchand de son rue de la Verrerie, mais habitant rue Férou, à deux pas de la rue Princesse, de l'autre côté de Saint-Sulpice.

La pauvreté de Marguerite Sainctar modifia les dispositions de Chardin le père. Mille obstacles s'élevèrent subitement pour empêcher une alliance si recherchée auparavant. La jeune fille était ruinée; sa santé délicate, détruite aussi par les chagrins, ne promettait plus au menuisier du Roi la bonne et solide épouse bourgeoise qu'il eût désirée. Mais notre artiste était, dans toute l'acception du mot, un homme de haute probité d'âme et d'exquise tendresse de cœur. Sa générosité, sop parfait désintéressement, la haute consécration que l'Académie royale venait de donner à son génie, le firent parler ferme; il somma son père de tenir sa parole, et la parole fut tenue.

Le 1er février 1731, fut donc célébré à l'église Saint- Sulpice, le mariage de J.-B.-Siméon Chardin, peintre de l'Académie royale, âgé de trente et un ans, demeurant rue

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