‹ ChardinChapitre 8 sur 15 · LA RATISSE USE DE NAVETS · texte numérisé non relu

LA RATISSE USE DE NAVETS

(Musée de Munich.)

Chenu, h' Aveugle de Chardin et le Veilleur de Teniers ne sont pas plus éloignés l'un de l'autre que le Philosophe de Y Alchimiste. Ce rapprochement, vers 1735, était un éloge, tant la vogue du Flamand était prodigieuse. Aujourd'hui, les termes de la comparaison sont renversés et Chardin a fait oublier Teniers par sa délicatesse, sa grâce, son esprit et cette belle et large facture qui en fait un des plus grands peintres de l'Ecole française.

L'Exposition de la place Dauphine de 1734 témoignait également d'un autre progrès dans le talent de Chardin. Le peintre se mesurait enfin avec la grande nature humaine. « Seize tableaux du sieur Chardin, dit le Mercure \ le plus grand représente une jeune personne qui attend avec impatience qu'on lui donne de la lumière pour cacheter une lettre. Les figures sont grandes comme nature. » Ce tableau exposé pour la première fois était peint depuis 1732, si l'on en croit la date inscrite sur la gravure d'Et. Fessard.

Une anecdote fait honneur à un mot d'Aved de cet effort de l'artiste vers de plus vastes compositions et vers le portrait.

On venait demander à Aved, devant Chardin, un portrait pour le prix de quatre cents livres. Aved refusait, à Tétonnement du bon Chardin qui trouvait l'aubaine avantageuse et insistait, en répétant que « quatre cents livres sont bonnes à gagner ». « Tu t'imagines, répondit Aved, qu'un portrait est aussi facile à peindre que des langues fourrées ou des saucissons. » Piqué au vif, Chardin voulut

montrer que le saucisson valait le portrait. De là cette jeune femme cachetant une lettre, disent les Goncourt. Cette petite scène, selon Haillet de Couronne, se serait passée vers \ 737 et le tableau qu'aurait commencé Chardin dès le lendemain, serait la Servante qui tire de l'eau à la fontaine', or ce tableau est de 1734 ou 1735.

Si l'histoire est vraie et si elle se place à cette époque de la vie de Chardin, peut-être n'a-t-elle pas pour objet la Jeune Dame cachetant une lettre. Cette figure, plus grande que toutes celles que Chardin avait exécutées jusqu'alors, et dont le modèle est la jeune femme de la Tasse de thé, n'est pas un portrait. Ce qui en est un, c'est le Chimiste dans son laboratoire, du Salon du Louvre en 1737, tableau dans la manière de Rembrandt, disent les contemporains, lequel n'est autre qu'Aved lui-même. Serait-ce la réplique de Chardin à son ami? Quoi qu'il en soit, elle donne raison à Aved. L'œuvre est faible, de facture mince et maigre ; on ne reconnaît guère que dans les instruments du laboratoire, la touche puissante et grasse du peintre de la Raie. Il lui faudra attendre encore bien des années, voire même la fin de sa carrière, pour retrouver dans ses pastels sa merveilleuse opulence de couleur.

L'année suivante (1735), Chardin eut l'occasion de se montrer à une Exposition restreinte qui se fit à l'Académie de peinture, au Louvre. L'Académie devait alors pourvoir aux places vacantes d'un professeur, de deux adjoints à professeurs et deux conseillers. Dans sa séance du 25 juin>

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