CHAPITRE VI
parlementer, le couteau sous la gorge, et les traîtres réussirent à opérer leur retraite sans être inquiétés. Par bonheur, Charles revenait, à la suite de la conférence de Bukki, et était déjà proche. A cette nouvelle, il arrive, donne la chasse aux fuyards, les atteint, les écrase, les taille en pièces. Il ne fallut rien moins que cette rude leçon pour les réduire à désarmer. La confédération occidentale fit alors sa paix aux mêmes conditions que les deux autres, et son territoire resta occupé militairement, tandis que le gros de l'armée repassait le Rhin pour riiivernage.
Rentré en Austrasie en plein mois de décembre, Charles n'eut pas le temps d'y séjourner. Il y reçut un message du pape , qui lui dénonçait l'explosion imminente d'une vaste conspiration langobarde. «... Votre Excellence bénie de Dieu doit se souvenir des informations que nous lui avons souvent transmises au sujet des perfides desseins tramés contre vous et contre nous par les ducs Hildebrand de Spolète, Arigis de Bénévent et Rothgaud de Frioul. Cependant vos ambassadeurs, notre très-saint frère l'évêque Possessor et le religieux abbé Rabigaud, arrivant de Bénévent, nous ont supplié, de la part dudit Hildebrand, de lui accorder le pardon de sa faute ; ils nous ont déclaré que, si nous voulions leur remettre un sauf- conduit et des otages pour sa sûreté, il se présenterait en personne devant nous. En conséquence, nous avons dépêché à Spolète notre très-fidèle sacellaire Etienne, pour s'aboucher avec lui; nos otages devaient l'y rejoindre. Mais notre légat, en arrivant, le trouva plein d'arrogance, conférant avec des émissaires des ducs Arigis de Bénévent, Rothgaud de Frioul et Reginald de Clusium. Voici le pernicieux complot qu'ils organisaient. Au mois de mars pro-
chain, ils doivent réunir leurs forces combinées à une armée grecque qu'amènera Adelgis, fils de Desiderius , et nous attaquer à la fois par terre et par mer. Ils méditent d'envahir notre cité de Rome, de dépouiller toutes les églises de Dieu, d'enlever le ciboire de saint Pierre, votre patron, et (ce qu'à Dieu ne plaise!) de nous traîner nous-même en captivité. Après quoi ils restaureraient la royauté langobarde et se débarrasseraient de votre souveraineté...
« Hâtez -vous donc, très -excellent fils, de venir à notre secours ; de vous dépend notre salut et celui de tous les Romains. Vous aurez à en rendre compte au tribunal de Dieu, parce que c'est à votre très-douce sublimité que, par l'ordre de Dieu et de saint Pierre, nous avons confié la défense de cette sainte Eglise et de nos peuples de la république romaine. Ainsi, faites votre possible pour venir au tombeau du Prince des apôtres, afin que tous les adversaires de l'Eglise, les nôtres et les vôtres, soient foulés aux pieds de Votre Grandeur royale'. »
Depuis la chute de Pavie, les courriers du pape et ceux du roi n'avaient cessé de chevaucher entre Rome et le quartier de l'armée franke : du fond de la Saxe , Charlemagne avait pu saisir et suivre, dans la correspondance antérieure d'Adrien et par les rapports de ses émissaires, l'origine, le but et les éléments de cette coalition redoutable, à laquelle une année de répit avait suffi pour préparer une vaste levée de boucliers sur tous les points à la fois de l'ancien royaume, depuis les Alpes Carniques jusqu'aux frontières de la Calabre. Arigis en était l'âme ; la cour de Ryzance , avec cet art consommé de l'intrigue qui lui eût, en mainte circonstance, assuré l'empire du monde, si la fixité du gouvernement et une solide organisation militaire avaient soutenu les combinaisons de sa diplomatie toujours en alerte, avait eu l'adresse de rattacher à l'entreprise de ce roitelet, non-
1 Adrian. I, papœ, Episl., ap. D. Bouquet, t. V, p. 548.