‹ CharlemagneChapitre 106 sur 236 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

l'adoption ne devait avoir pour lui , en définitive , d'autre résultat que le changement de son nom barbare en celui de Théodote , plus harmonieux aux délicates oreilles des Byzantins '.

Dans l'étrange anarchie des visées et des intérêts des conjurés, l'un d'eux offrait une situation toute particulière. C'était Léon, archevêque de Ravenne. Au rebours des ducs langobards , avec lesquels il n'en faisait pas moins cause commune, il repoussait aussi bien l'influence de l'empire que celle du saint-siége, et c'est, au contraire, de Charlemagne, arbitre de l'Italie, qu'il réclamait la consécration de sa prétendue juridiction temporelle sur l'exarchat et la Pentapole.

Le caractère schismatique de la révolte de Léon attira tout d'abord l'attention du pape , et mit dans ses mains le fil conducteur qui peu à peu le fit pénétrer jusqu'aux plus profonds arcanes de la coahtion. Dès la fin de l'année précédente, il écrivait à ce sujet au roi , alors occupé à la guerre de Saxe : « Nous avons appris que Léon , archevêque de la cité de Ravenne, a poussé l'audace et l'arrogance jusqu'à dépêcher près de Votre bienveillante Excellence des affidés, avec mission de nous rendre suspect par leurs calomnies. C'est que, depuis votre départ de Pavie, il manifeste les projets d'une insubordination impertinente et tracassière vis-à-vis de saint Pierre et de nous. Il prétend retenir sous son autorité diverses cités de l'Emilie, savoir : Faënza, Forlimpopoli , Forli , Césène , Bobbio , Comacchio , tout le duché de Ferrare, ainsi qu'Imola et Bologne; il dit que c'est à lui que Votre Excellence a fait la concession de ces cités et même de la Pentapole tout entière. Son émissaire, Théophylacte, parcourt la Pentapole pour accréditer cette opinion et pour détacher les habitants de notre obéissance; mais ceux-ci ne veulent à aucun prix subir son joug ni renoncer au service

1 Lebeau , Hist. du Bas-Empire, liv. LXIV.

du bienheureux Pierre et au nôtre; ils n'en témoignent qu'une plus inébranlable fidélité à nos ordres apostoliques, comme ils le faisaient sous notre prédécesseur Etienne, à qui votre père, de pieuse mémoire, de concert avec Votre glorieuse Excellence, a donné l'exarchat, pour qu'il demeurât à perpétuité sous l'autorité de saint Pierre. Néanmoins l'impie archevêque s'est avisé d'installer des magistrats de son choix dans les cités de l'EmiUe et d'en chasser les nôtres. C'est lui qui règle toute l'administration à Ravenne. L'Église romaine, votre sainte mère, est à ce point déchue que les pouvoirs que nous exercions pleinement et en toute franchise du temps des Langobards peuvent aujourd'hui , de votre temps à vous, nous être disputés par des pervers qui sont autant vos rivaux que les nôtres. Aussi nos ennemis ne nous ménagent pas les sarcasmes. A quoi vous a servi , disent-ils, la destruction des Langobards et le triomphe des Franks, puisque aucune des promesses n'est exécutée, et que même ce qui avait été donné à saint Pierre par le roi Pépin lui est maintenant arraché^?... »

Charles, comptant en finir plus tôt qu'il n'y réussit en effet avec l'insurrection saxonne, promit au pape de se rendre prochainement en pèlerinage au tombeau des saints apôtres, afin d'examiner par lui-même l'intrigue qui lui était signalée. Jusque-là, semble-t-il, rien n'avait encore transpiré du complot militaire des ducs. Néanmoins Adrien ressentait plus d'inquiétude qu'il n'en veut montrer dans sa correspondance. Il avait à faire à son patrice bien des révélations, ou trop graves ou encore trop mal étayées de preuves pour être exposées dans une lettre. Cette préoccupation perce dans la réponse que les messagers royaux , l'évêque Possessor et l'abbé Rabigaud, remportèrent sur-le-champ à leur maître : « Nous avons tant besoin de vous voir, y disait le pape, que, si votre voyage à Rome devait éprouver quelque retard,

1 Adrian. I , papœ, Episf., ap. D. Bouquet, t. V, p. 545.

Page 1