CHAPITRE VI
nous ne résisterions pas au désir de partir au-devant de vous, jusqu'oiî nous pourrions vous rencontrera »
Si le souverain pontife eût voulu donner suite à ce projet, il eût dû courir jusqu'au delà du Weser; car Charlemagne, comme on l'a vu, ne crut pas pouvoir quitter la Saxe avant la fin de la campagne. Il se contenta de renvoyer les mêmes députés ; mais cet échange perpétuel de correspondance entre le palais de Latran et le quartier royal ne laissait pas d'inquiéter la ligue langobarde. Elle se mit alors à organiser sous main sa contre-diplomatie. Arrivés à Pérouse, Possessor et Rabigaud , au lieu de continuer leur marche directement jusqu'à Rome, suivant leurs instructions, se laissèrent attirer, on ne sait sous quel prétexte, à Spolète. Adrien, informé de leur approche, leur avait préparé une réception superbe et leur avait envoyé des chevaux. « Nous avons d'abord affaire avec Hildebrand, lui firent -ils dire; aussitôt après nous nous rendrons auprès de vous. » Mais de Spolète ils passèrent à Bénévent, sans même répondre à un nouvel appel du pape^ Nul doute qu'ils ne fussent dupes de bonne foi de quelque adroite machination des ducs, et qu'en outrepassant leur mandat ils ne crussent en réalité mieux servir les intérêts qui leur étaient confiés. Hildebrand , vassal du saint-siége, sentant sa trahison découverte, avait probablement voulu leur donner le change en feignant le repentir et en les priant eux-mêmes de ménager sa rentrée en grâce. Cette première négociation, demeurée très -ténébreuse, dut être, en effet, le point de départ de la supercherie qui devait aboutir à l'affront fait, quelques mois plus tard, aux légats pontificaux, messagers de paix et de pardon, qui se virent introduits tout à coup par le duc de Spolète en plein conciliabule gréco-langobard pour y entendre les menaces et la déclaration de guerre des conjurés.
i Adrian. I , papœ, Epist., ap. D. Bouquet, t. V, p. 546. 2 Ibid., p. 547.
222 CHARLExMAGNE
Toujours est- il que l'erreur des deux ambassadeurs ecclésiastiques créa au souverain pontife une situation fort équivoque. On put croire en Italie à un revirement de la politique carolingienne quand on vit les envoyés de Charlemagne négliger le saint-siége et s'aboucher avec ses ennemis. L'arrogance de ces derniers ne connut plus de bornes. Le métropolitain de Ravenne, dont jusque-là l'attitude vis-à-vis du parti national langobard n'est pas nettement dessinée, se joint alors ouvertement à la ligue, dissimulant tant bien que mal les divergences d'intérêts inhérentes à son rôle. Au mois d'octobre, un courrier passait à Ravenne, porteur d'une lettre du patriarche de Grade adressée au pape. Léon, avec l'absence de scrupule qu'il avait déjà montrée dans l'affaire de l'exécution sommaire d'Afiarta , fait dévaliser le courrier, saisit la dépêche , en copie le contenu et la réexpédie ensuite , avec ses cachets rompus, au destinataire. « S'il a eu l'audace de violer ainsi le secret de notre correspondance, écrit Adrien en rendant compte de cet événement à Charlemagne, c'est uniquement, tout le monde le sait, au profit du duc de Bénévent , Arigis , et de nos autres adversaires communs ^ » Déjà la constitution de l'exarchat en principauté archiépiscopale indépendante était un fait accompli, et dans tout le ressort de sa prétendue juridiction Léon emprisonnait comme des espions ou des rebelles les magistrats pontificaux ■-.
Adrien, de plus en plus enveloppé dans la vaste intrigue de l'archevêque et des ducs, voyait chaque jour grandir le péril sans pouvoir le conjurer. 11 avait demandé, au défaut de la présence du roi , l'envoi à Rome d'une nouvelle ambassade pour effacer la mauvaise impression de celle de Possessor et de Ixabigaud. Les mois de septembre, octobre et novembre s'écoulèrent dans une vaine attente. Charlemagne
i Adrian. 1 , papœ , Epist., ap. IJ. Bouquet, 1. V. p. S52. 2 Ibicl , p. 554.