CHAPITRE VI
favorable pour débarrasser leur territoire des garnisons frankes cantonnées sur les marches westphaliennes. Sans souci des engagements pris au nom des trois confédérations par les négociateurs de la paix, sans souci du sort des chefs de famille livrés en otages au vainqueur, les guerriers sacrifièrent toute autre considération au désir de la vengeance : ce sentiment fut même assez puissant pour étouffer leurs rivalités intestines et dominer leur passion de l'indépendance. Ils se réunirent tous en une seule armée * et vinrent attaquer la citadelle d'Heresburg. Les Franks chargés de la défense de ce poste, effrayés sans doute de leur infériorité numérique, prêtèrent l'oreille aux propositions des assiégeants, qui leur promettaient, s'ils voulaient se rendre, de leur laisser regagner librement leur patrie. Ils capitulèrent, et la forteresse fut rasée '^.
Siegburg vit bientôt à son tour les masses barbares envelopper ses retranchements. La garnison reçut les mômes offres de capitulation, mais refusa d'y entendre : les Saxons, peu habiles en ce genre de travaux , durent commencer les opérations d'un siège en forme. Heureusement leurs pierriers, disent les chroniques frankes, firent plus de mal à ceux qui les dirigeaient qu'aux défenseurs de la place ; mais le blocus n'en serait pas moins venu à bout en peu de temps des ressources de la défense, si un prodige semblable à celui qui avait sauvé de l'incendie l'église de Fritzlar n'eût secondé le courage des assiégés et récompensé leur constance héroïque. « Un jour, dit l'annaliste de Saint-Bertin, que l'attaque se préparait menaçante et terrible, la puissante intervention de Dieu se manifesta soudain aux yeux des combattants du dedans et du dehors. Au-dessus de l'église du fort apparurent deux boucliers de feu aux reflets ensanglantés, qu'une main invisible agitait
1 <i In unum conglobali. » Annal. Mettens. ann. 776, ap. D. Bouquet, t. V, p. 342.
2 Ibid.
dans Pair comme pour repousser les projectiles des assaillants. Nombre de témoins de ce prodige, ajoute Thistorien, survivent encore et pourraient en attester la réalité. La panique se mit dans les rangs des Saxons. Ils s'enfuirent dans le plus grand désordre, embarrassés par leur multitude môme, et s'enferrant les uns les autres dans leurs lances. La garnison se jeta à leur poursuite et leur donna la chasse jusqu'aux bords de la Lippe ^ »
Charlemagne, parti de la Lombardie au premier bruit du soulèvement saxon , était déjà arrivé à Worms. Il y a certes dans l'histoire militaire du héros un prodige d'un autre genre, vingt fois renouvelé, et non moins fait pour déconcerter l'ennemi que les apparitions merveilleuses dont on retrouve le récit à chaque page des chroniques contemporaines. Ce prodige, c'est la rapidité des marches exécutées avec tout un matériel de guerre, à une époque où les grandes voies de communication , négligées depuis la fin de l'occupation romaine, devaient être à peine praticables, où les relais n'existaient peut-être pas encore, où le service des étapes en était à ses premiers essais d'organisation. Malgré les règlements minutieux portés par le fils de Pépin, et que nous aurons lieu d'exposer ailleurs, sur les mille détails du logement, des approvisionnements et des convois militaires, on ne saurait comprendre comment cet homme infatigable, qui n'avait pu quitter avant la fin d'avril la frontière trévisane pour s'en aller distribuer dans les cités langobardes, jusqu'aux Abruzzes, des garnisons frankes et les différents magistrats dépositaires de son autorité souveraine, parvint à se trouver, au début de l'automne, en pleine Germanie. Le mallum national tenu à Worms au pied levé, si l'on peut dire, ne fut évidenunent qu'une rapide revue des troupes. Celles-ci, suivant l'élan irrésistible de leur roi, se portèrent
1 Annal. Berlin, ann. 776. Les annales de Sainl-Berlin et do Melz rappor- Icnl ce prodige au siège d'Heresburg ; mais c'est par erreur, car il est certain que celle citadelle fui prise par les Saxons cl rasée.