‹ CharlemagneChapitre 114 sur 236 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

exciter le mécontentement des chefs ambitieux qui Tavaient provoquée et qui en furent les premières victimes. Un revirement complet ne tarda pas à se produire dans les dispositions des Sarrasins , favorables à l'alliance des Franks, mais non à leur domination exclusive. Soliman- Ibn-el-Arabi , quelles que fussent ses vues et ses espérances personnelles , perdit sans doute son crédit sur ses nationaux, à moins que la crainte ou le ressentiment ne Fait porté à se poser en vengeur tardif de leurs griefs. Toujours est-il qu'il ne put ou ne voulut pas recevoir à Saragosse les troupes étrangères qu'il y avait appelées en libératrices.

L'immensité de l'armée de Charles ne fit qu'aggraver l'embarras de sa situation. Amenée pour occuper un territoire assez étendu, mais gagné d'avance, elle n'avait pas de matériel de siège, et ni son organisation ni ses approvisionnements ne permettaient de l'utiliser pour faire au sud de l'Ebre des opérations qui ne rentraient pas dans le plan de campagne. Le ravitaillement dut devenir rapidement difficile, d'autant plus que la population chrétienne manifestait à peu près la même hostilité que les mahométans. Les Goths , en effet, n'avaient pas été plus ménagés dans leurs droits et leurs privilèges , et les chefs de cette nation s'étaient vus dépossédés comme les infidèles. Aussi les successeurs de Pelage s'étaient pris à redouter la suzeraineté de Charles plus que celle d'Abd-el-Raman lui-même; et, pendant que des cheiks arabes avaient appelé et secondé l'invasion du patrice de l'Eglise romaine, leurs voisins, les rois chrétiens de Navarre et des Asturies, se rejetant vers l'alliance musulmane, avaient sollicité le protectorat du kalife de Cordoue, plutôt que de recevoir dans leurs libres châteaux des garnisons carolingiennes , même à titre d'auxiliaires. Quant aux Vascons , ceux du versant espagnol des Pyrénées partageaient à regard des Franks les mêmes sentiments d'intraitable aversion que leurs frères du versant septentrional. Ils ne manquèrent pas probablement d'en fournir de bonnes

preuves, puisque Charlemagne, au retour, crul devoir raser Pampelune , la capitale de cette contrée.

On ne connaît pas d'une manière exacte la cause et les détails de ce retour subit. Nos vieux historiens se sont plu à taire ou à obscurcir les péripéties de cette expédition avortée, dont la fin devait être si lamentable. On sait seulement qu'une armée immense , <pii semblait en mesure de subjuguer l'Espagne musulmane, se trouvant jetée sans préparation suffisante au mifieu d'une population tout entière hostile, ne réussit dans aucune opération militaire sérieuse, et se trouva même incapable de forcer l'entrée de Saragosse. Au bout de quelques semaines, soit par la disette des subsistances, soit, comme le dit l'annaliste de Metz, que Charles eût été avisé du soulèvement qui se produisait en Saxe , l'armée d'Espagne battit en retraite, sans avoir servi à rien qu'à protéger l'installation éphémère de quelques gouverneurs franks, et à lever sur le pays une grosse rançon , qui ne pouvait cependant donner à cette vaine démonstration le caractère d'un triomphe. Les deux corps s'unirent pour opérer leur retraite vers la chaîne occidentale des Pyrénées , peut-être afin de contenir les Vascons par un plus grand déploiement de forces. Après avoir démantelé Pampelune , « de peur qu'elle ne se révoltât » , la longue colonne des scares frankes , suivant l'ancienne voie romaine d'Astorga à Bordeaux, s'engagea dans le défilé de Pioncevaux, de sinistre mémoire.

La plus grande partie de l'armée, sous les ordres du roi, traversa les monts sans encombre, et déboucha dans le pays de Cize par le passage qui s'appelle encore aujourd'hui le val Carlos. Mais Charles attendit vainement , en touchant la terre des Gaules , ses bataillons d'arrière - garde : une catastrophe, qui est demeurée enveloppée d'nn horrible mystère, les avait engloutis jusqu'au dernier homme au fond des gorges sauvages.

L'imagination des historiens modernes, après celle des

Page 1