CHAPITRE VII
poètes du moyen âge, s'est donné carrière dans la description de ce que dut être le désastre de Roncevaux. Mais les vraies sources historiques n'ont point fourni les éléments de ces émouvants tableaux. Les écrivains contemporains gardèrent, au contraire, un silence triste et en quelque sorte larouche sur ce deuil national. Il ne faut rien moins que son retentissement lugubre dans les légendes populaires et dans les cycles épiques qui s'en sont formés, pour nous permettre de mesurer , à la réserve même des chroniqueurs de l'époque carolingienne, la profondeur de leur chagrin et la gravité des pertes qu'ils déplorèrent sans oser les énumérer.
Ils nous apprennent seulement que les Vascons, renforcés sans doute par les Sarrasins, s'étaient postés, comme des bêtes fauves, sur les flancs boisés des montagnes, au-dessus des troupes frankes. Ils voulaient venger là les maux que trois générations de capitaines carolingiens avaient causés à leur patrie. Mais ils n'eurent pas le courage d'aborder de front l'ennemi. Leur revanche fut un guet-apens de sauvages et d'assassins. Ils laissèrent défiler le gros des troupes, et, s'attaquant seulement au dernier corps, dont la marche était embarrassée par les convois des bagages, ils écrasèrent ces soldats sans défense sous une avalanche de quartiers de rocher et sous une grêle de fièches. La chapelle d'Ibanela, au flanc du mont Altabiçar, passe, avec beaucoup de vraisemblance, pour marquer le théâtre de ce carnage % ainsi raconté sommairement par Éginhard.
« Les Vascons, dit-il, s'étaient embusqués sur la crête de la montagne, qui, par l'étendue et l'épaisseur de ses bois, protégeait leurs embûches. Ils se précipitèrent sur la queue du défilé, la rejetèrent dans le fond de la vallée, tuèrent tous les hommes jusqu'au dernier, pillèrent les bagages, et, protégés par les ombres de la nuit qui déjà s'épaississaient,
I L. Gautier, la Chanson de Roland, t. II.
se disséminèrent de tous côtés avec une célérité prodigieuse, et sans qu'il fût possible de retrouver leurs traces. Les assaillants avaient eu pour eux en cet engagement la légèreté des armes et l'avantage de la position. La pesanteur de leur équipement et la dilliculté du terrain rendaient, au contraire, les Franks intérieurs en tout à leurs ennemis. Là périrent , entre autres, Eggihard, sénéchal du roi, Anselme, comte du palais, et Roland {Rothland), gouverneur de la Marche de Bretagne'. »
Le biographe de Louis le Pieux , désigné sous le nom d'Astronome limousin, plus laconique qu'Eginhard, en laisse cependant entendre plus long par la timidité de ses réticences. « Les derniers corps de l'armée royale, dit-il, furent massacrés dans ce passage des Pyrénées. Je n'ai pas à rappeler le nom des morts, ils sont assez connus-. »
Le peuple, lui, n'eut pas cette pudeur ou cette faiblesse de vouloir ensevelir sa douleur dans le silence. 11 recueillit pieusement le souvenir des victimes de Roncevaux. Morts au retour d'une guerre en pays infidèle, assassinés dans un lâche guet-apens, c'était assez pour attirer à ces martyrs, comme on les appela, la sympathique admiration du public. De tout temps, d'ailleurs, la France, en dépit de son caractère vaniteux et fanfaron , aima à se contempler, à s'idéaliser dans ses malheurs. La gloire dont elle se montre le plus jalouse , c'est de triompher de l'adversité. La société du moyen âge, chevaleresque et chrétienne, choisit, on ne sait pourquoi, comme la personnification des croyances et des vertus nationales, ce vaincu, dont le nom seul et l'obscur trépas nous sont authenliquement connus. Ce comte de la Marche de Bretagne devint ainsi un personnage symbolique, type accompli de bravoure, de générosité et de foi. Cette sorte d'apothéose ne peut évidemment jeter aucune lumière
1 Eginh. Vita Karoli Magni , cap. i, ap. D. Bouquet, t. V, p. 93.
2 Aslr. Vila Ludovici PU, ap. D. Bouquet, t. VI, p. 88.