CHAPITRE VII
directe sur le fait de guerre dont elle semble s'inspirer. Elle prouve seulement la puissance du germe historique par la richesse et la vitalité de Téclosion légendaire qui en est sortie; car le point de départ , la forme première de notre immortelle Chanson de Roland, ce furent les naïves complaintes, les chants funèbres nés dès le lendemain du désastre de Roncevaux, où s'exhalaient les sentiments de pitié et de colère de la foule , témoins , parents , amis , à l'égard des divers acteurs du drame. Ces récits rhythmés, fruits d'une crédulité sincère, ne s'élevèrent que graduellement aux proportions de l'œuvre abstraite et presque psychologique que nous connaissons. Il n'entre pas dans le cadre de ce récit de la vie militaire de Charlemagne d'étudier, dans son développement et son caractère épique , ce monument de notre vieille littérature , auquel de savants travaux , pleins d'autorité et de charme, viennent de rendre une légitime popularité. Il importe seulement de dire ici que l'histoire, qui fournit au poëme son premier canevas, disparut peu à peu et presque complètement sous la fiction. Il n'y reste de réel que le désastre, prétexte à épisodes et à caractères. Il fallut bien, pour flatter l'orgueil national, que des Français, écrasés par le nombre, soutinssent jusqu'au bout une lutte inégale et surhumaine, et ne succombassent qu'après avoir eux-mêmes achevé leur vengeance et exterminé tous leurs ennemis. Le peuple s'avouant vaincu, il fallait bien lui laisser la consolation de se proclamer trahi; mais il n'aurait pas admis que le traître imaginaire fût un des siens. Il ne le choisit même pas parmi les Vascons, à qui l'histoire attribue cependant ce rôle. La Vasconie était une province, une division naturelle de la France. Les vieux trouvères, plus soucieux de la vraisemblance que de la vérité, savaient qu'ils répondaient mieux à l'instinct national de l'époque où le chant définitif fut composé, en prenant le traître, le Judas perfide et vénal, au delà du Rhin. Sûrs de n'être pas désavoués parleurs auditeurs ordinaires, ils ont chargé de toute
la responsabilité de ce crime odieux un Allemand , Ganelon de Mayence.
La trahison des Vascons eut pour la Gaule méridionale la même conséquence (pie la rébellion du duc de Frioul avait eue pour Tltalie langobarde. Elle rendit les seigneurs indigènes suspects à Charlemagne, (pii r(''solut de leur enlever la part d'autorit(' ])ublique attribuée à leur qualité de grands propriétaires, pour en investir dans les cités d'Aquitaine des officiers de race franke. Non -seulement des comtes et même des abbés, d'origine austrasienne, se partagèrent dès lors toute l'administration civile et ecclésiastique du pays; mais le roi établit aussi, dans des domaines vacants ou confisqués, des leudes du Nord , qui , au milieu de la population gothique , reçurent le titre, les privilèges et les charges de vassaux directs de la couronne carolingienne'.
Charles, du reste, n'eut que le temps d'ébaucher cette organisation nouvelle pendant les quelques jours qu'il passa à Chasseneuil auprès de sa femme et de ses enfants nouveau-nés. Encore tout attristé du désastre de Roncevaux, les nouvelles sinistres cpii lui arrivaient de la Saxe le rappelèrent en toute hâte vers le Rhin.
Sur la rive droite de ce fleuve, jusqu'à Deutz, la lionlière austrasienne ('-tait tout entière en proie à la fureur dévaslatrice des Saxons. En apprenant l'éloigncment du vainqueur, Witikind était accouru du Danemark, ramenant des bandes de Normands pour raviver le fanatisme de ses compatriotes. L'Espagne était si loin! Januiis occasion plus favorable ne s'était offerte aux barbares du Nord de briser le joug des
1 Aslr. Vila Ludovici PU, ap. D. Bouquet, t. VI, p. 88.