CHAPITRE VIII
Le premier moment de stupeur et d'effarement passé , les dénonciateurs s'unirent aux parents de leurs victimes dans un môme sentiment de rage et un même désir de vengeance. Pour la première fois peut-être, un intérêt commun souleva la patrie saxonne tout entière. Les divisions intestines, fruit de la conquête étrangère et de l'introduction d'une foi nouvelle , furent en un clin d'œil oubliées , reniées , sacrifiées à cet immense besoin de concorde ; et le cri unanime du peuple acclama la dictature de Witikind. Le banni accourut, entraînant en foule à sa suite ces farouches « hommes du Nord » , ses hôtes et ses alliés fidèles. Woden , prêt à livrer au Christ un combat suprême, ralliait tous ses disciples sous une même bannière. La Frise ne tarda pas à entrer, à son tour, dans le mouvement. Elle aussi se mit à égorger ses prêtres, à brûler leurs sanctuaires, et envoya à Witikind ses contingents ivres de carnage. Ainsi, au printemps de 783 , un vent de colère poussait vers la frontière de France comme une sombre marée d'hommes.
Un affreux malheur venait de frapper le roi Charles au milieu de ses préparatifs de campagne, et de tristes devoirs le retinrent à Thionville , quand sa présence eiàt été si nécessaire au delà du Rhin. Sa noble compagne, Hildegarde , mourut en cette ville le 30 avril K II eut à peine le temps de lui rendre les derniers honneurs , et , refoulant au fond de son cœur ses chagrins personnels , il sauta à cheval pour volera la défense delà chrétienté. L'armée nationale n'avait pas encore eu le temps de se réunir, que déjà il avait franchi le Rhin à la tête d'un corps d'avant-garde.
La tactique était venue aux Saxons avec la discipline. La main puissante de Witikind maîtrisait ces rudes natures et faisait de toutes les forces de la Germanie païenne un faisceau redoutable. Au lieu d'aventurer ses troupes en plaine, il leur avait fait prendre de solides positions sur les hau-
1 Carol. Magn. Diplom., ap. D. Bouquet , t. V, p. 749.
leurs del'Osneggebirge. C'est là qu'il attendait de pied ferme l'attaque des F'ranks; nouvel Arminius, animé des mêmes passions que le premier, et essayant sur le môme champ de bataille de briser encore l'essor des légions de l'Occident civilisé. Le chef barbare occupait , sans doute avec l'élite de ses troupes , le sommet fortifié et boisé d'une montagne voisine de l'Osnegg, et que son nom semble indiquer comme un centre ordinaire de réunions militaires, politiques et religieuses. On l'appelait Théotberg, Théotburg, Théotmal et Théotwald (montagne, citadelle, assemblée ou bois de Théot , aujourd'hui Detmold). Jamais, jusque- là Charles, commandant en personne, n'avait rencontré sur le sol delà Saxe une armée qui osât lui résister. Cette fois , il dut acheter chèrement la victoire. Les défenseurs de l'Osneggebirge se firent hacher sur place , sans livrer le passage de leurs montagnes. Incapables cependant de s'y maintenir, ils reculèrent à la fin, mais en bon ordre et pour aller se reformer au bord de la petite rivière de Hase, au pays d'Osnabriick. Charles n'osa les poursuivre. Sa colonne avait besoin de combler elle-même ses pertes, et il dut attendre, à Paderborn, l'arrivée des troupes fraîches que la France lui envoyait. La fortune ne seconda pas l'opiniâtre courage des rebelles. Le second choc des armées , au bord de la Hase , décida le triomphe définitif et éclatant du roi. L'ennemi se retira en désordre, après avoir couvert le sol de ses morts et en laissant au pouvoir des vainqueurs une multitude de prisonniers, qui, plus heureux que ceux de Verden, n'eurent à subir que la captivité. Charlemagne employa tout le reste de la campagne à ravager jusqu'à l'Elbe, par le fer et le feu, les cantons révoltés. La Saxe, noyée dans le sang, ne demanda cependant pas grâce, et l'hivernage ne fut qu'une trêve.
Charles, après avoir passé quelques mois à Héristal, reparut au printemps en Westphalie. Il n'y rencontra pas ombre de résistance; mais pas un député do ce peuple opiniâtre ne se présenta non plus pour traiter de la paix. Le roi s'avança