CHAPITRE VIII
L'allégresse du chrétien ne diminua en rien chez Charlemagne la fermeté du conquérant , et les dispositions du capitulaire de Paderborn , appliquées avec la dernière rigueur, firent rudement expier à la Saxe ses fréquentes rébellions. L'idée première de la guerre saxonne avait bien dévié à travers les péripéties sanglantes de ces douze ans de lutte acharnée. « Toutes les guerres saintes , observe à ce sujet Ozanam, sont premièrement défensives : elles commencent par la juste résistance de la chrétienté attaquée sur ses frontières. Mais , comme il n'y a pas de droit des gens avec des barbares, la guerre de défense, ne pouvant finir par la paix , se tourne en conquête , et la conquête se légitime en civilisant. Ainsi la politique des Franks se renfermait d'abord en ces termes : arrêter les incursions des païens et protéger la prédication de l'Evangile. Ils ne songeaient pas à pousser, l'épée dans les reins, les barbares au baptême. Les traités qui suivirent les premières campagnes ne soumettaient les Saxons qu'au serment de fidélité : les vainqueurs installaient le prêtre et se retiraient ensuite, respectant la liberté de son ministère. Mais l'horreur d'une lutte désespérée égara le grand esprit de Charlemagne- 11 crut avoir le droit de punir quand il n'avait que celui de vaincre, et cette erreur causa le massacre de Verden. Ce jour-là, le pouvoir temporel commença à sortir de ses limites : maître du sol, il pensa l'être aussi des consciences et voulut tenter par le glaive ce que la parole n'avait pas pu. Alors fut dicté le capitulaire de 785'. »
De fait, la Saxe fut supprimée comme nation, et ne conserva pas trace de vie politique. Divisée en comtés sans liens entre eux, ses magistrats locaux, maintenus dans un isolement systématique, ne devaient plus tenir leurs plaids que sous la surveillance des évêques. Les hommes hbres furent bien encore admis, et même obligés, à assister aux
1 Ozanam, la Civilisalion chrétienne chez les Francs, ch. vi, p. 2S6.
Champs de mai annuels, mais sans droit de suffrage, et uniquement pour faire acte d'obéissance et y recevoir des ordres. La liberté individuelle était garrottée, étouffée dans les mille entraves d'un code sanguinaire, où, par une funeste confusion des principes, le zèle religieux sert de prétexte à tous les excès de la tyrannie ; où l'excommunication ecclésiastique, profanée et réduite à n'être qu'un moyen de gouvernement, retranche en même temps le coupable du nombre des chrétiens et du nombre des vivants. Et quels coupables! En dépit de la raison d'Etat, l'esprit reste confondu devant l'effroyable disproportion des délits et des peines, consacrée par une législation qui juge également dignes de la peine de mort les crimes de trahison ou de conspiration , le meurtre des prêtres et le simple refus du baptême, Tincendie des églises et l'incinération des morts, les sacrifices humains, l'anthropophagie et l'usage d'ahments gras en carême ' !
Il est à peine besoin de dire que l'Eghse, que de telles lois compromettaient tout en paraissant édictées pour elle, loin d'en accepter le bénéfice se hâta d'en répudier l'inspiration, et travailla ardemment, par la voix de ses représentants les plus éminents, à en tempérer la rigueur. Le pape Adrien fixa tout d'abord"^ les pénitences canoniques à imposer aux Saxons relaps, afin de substituer, en matière de foi, le tribunal de la pénitence aux juridictions sanguinaires du pouvoir temporel. Un docteur, simple clerc il est vrai, mais dont l'autorité était considérable dans tout l'Occident, et dont le blùme empruntait à ses relations personnelles d'amitié avec le roi des Franks un caractère tout particulier de gravité, Alcuin lui-même, n'hésita pas à recommander aux apôtres de la Saxe des moyens de propagande absolument contraires à ceux que le capitulaire de Paderborn avait mis
1 Capitulare Padebrunnense , ap. Migne, Patrolog. lat., I. XCVII, col. 143. '-2 Adrian. 1 , papœ , Epist., XXV.